Bilan

«Nous n’avons pas assez de modèles féminins!»

Le nombre de femmes qui accèdent à des postes clés a reculé en Suisse. Nadja Schildknecht et Carolina Müller-Möhl ont voulu sonner l’alarme à travers l’événement «Women of Impact».

Nadja Schildknecht (à g.) , codirectrice du Festival du film, et Carolina Müller-Möhl, présidente du groupe Müller-Möhl.

Crédits: Dominic Büttner

C’est à l’occasion du dernier Festival du film de Zurich et de l’événement «Women of Impact », en septembre dernier, que Bilan a rencontré Carolina Müller-Möhl et Nadja Schildknecht. La première est philanthrope, présidente du groupe et de la fondation qui portent son nom, la seconde est entrepreneur, codirige le Zurich Film Festival et siège au conseil d’administration de AG Hallenstadion. Elles se sont exprimées sur la question cruciale du manque de modèles féminins à suivre et le recul du nombre de femmes aux postes clés. 

Au cœur de l’industrie cinématographique comme dans tous les secteurs économiques, plusieurs rapports démontrent que les avancées sont encore minimes, voire inexistantes. Celui du World Economic Forum, «The Global Gender Gap Report 2017», répertorie la problématique dans tous les pays du globe. Et la Suisse n’est pas bien classée. Pointant au 21e rang mondial, elle enregistre une inversion de ses progrès précédents et descend de plusieurs rangs. Les raisons immédiates en sont un fossé grandissant entre les sexes, notamment une baisse de la proportion de femmes dans les postes ministériels ainsi qu’une part décroissante de femmes dans les professions libérales. 

Pour les deux fondatrices de l’événement zurichois, il est aujourd’hui fondamental que les femmes s’engagent et prennent en main leur rôle de modèle féminin emblématique, capital pour les générations à venir. Carolina Müller-Möhl, qui siège aux conseils d’administration de la NZZ et d’Orascom Development Group Holding ainsi qu’à une douzaine de fondations et de conseils consultatifs, relève que la proportion de femmes aux postes de senior management est encore trop faible: elle ne dépasse pas les 5%. Rencontre.

Les actrices Glenn Close  et Annie Starke, entourées  de l’entrepreneur Nadja Swarovski (à g.), Carolina Müller-Möhl et Nadja Schildknecht lors de «Women of Impact» 2017. (Crédits: Dirk Impens)

La diversité au sein de la direction générale d’entreprise va de pair avec de meilleures performances. En avez-vous fait l’expérience et, dans ce cas, avez-vous procédé à des changements au sein de vos comités?

Nadja Schildknecht: L’équipe de base du Festival du film de Zurich comprend 95% de femmes, un chiffre qui parle de lui-même. Quand les femmes accèdent à des postes de direction, elles accomplissent leur fonction aussi bien que les hommes. De plus en plus d’entreprises en ont pris conscience aujourd’hui. 

Carolina Müller-Möhl: Malheureusement, la réalité est tout autre, les chiffres le démontrent: le nombre de femmes décline en politique, dans l’économie, dans les institutions publiques et au plus haut niveau des fonctions dans la société civile. Le rapport du WEF «The Global Gender Gap Report 2017» sur la diversité le prouve. Les femmes doivent contribuer à ce que cela change. A chaque fois que je rentre dans un conseil d’administration, j’ai toujours fait en sorte d’y ajouter des femmes et cela chez Nestlé, et dans d’autres conseils. Et je trouve d’ailleurs plus confortable de ne pas être la seule femme autour de la table.

Pourquoi pensez-vous que leur présence décline?

CMM: C’est une très bonne question. Je pense que c’est un contrecoup, un retour de balancier. Peut-être que le monde masculin, observant la femme avancer, craint pour ses positions. 

NS: Tout changement demande du temps. Il faut plusieurs générations pour faire évoluer les mentalités. C’est aussi une question d’éducation. Les films réalisés par des femmes, par exemple, peuvent aider car ils proposent souvent un regard différent sur les femmes et, inconsciemment, cela peut améliorer leur image auprès des hommes.

CMM: C’est l’une des raisons pour lesquelles nous avons fondé l’événement «Women of Impact». Pourquoi avoir fait un focus sur l’industrie du cinéma? Car c’est une industrie qui, comme les autres, souffre de l’inégalité. Nous avons souhaité amener ces femmes, généralement derrière la caméra, à monter sur scène, dans la lumière, afin qu’elles deviennent des modèles pour d’autres femmes. Une nouvelle étude allemande, qui vient à peine de sortir, se base sur l’observation de la présence des enfants à la télévision, au cinéma, et elle montre que sur quatre personnages, trois sont des garçons. Donc à nouveau, ce sont les hommes qui expliquent le monde aux femmes… et cela commence encore et toujours dans la petite enfance. Les biais sont toujours là… Et pour donner un autre chiffre, deux tiers des présentateurs télé sont des hommes. Pourquoi les chiffres déclinent? Parce que nous n’avons tout simplement pas assez de modèles féminins!

Pensez-vous que c’est aussi un problème de définition de la performance? A-t-elle été exclusivement pensée et basée sur les hommes?

CMM: Non, car l’on voit bien que lorsque des femmes sont aux comités exécutifs, les performances financières sont meilleures! Cela a été montré par de nombreuses études reconnues. Par contre, si, en tant que femme, nous voulons embrasser notre vie professionnelle et familiale, nous devons modifier les conditions générales, spécialement en Suisse. 

NS: Les femmes amènent d’autres perspectives et une culture différente dans les entreprises.

CMM: C’est un stéréotype qui a la vie dure, en effet. Une étude, effectuée par la Fondation Bertelsmann, démontre que concernant les stéréotypes, la femme est doublement sous pression. Soit elle correspond au stéréotype de la femme empathique, qui joue le jeu dans une équipe, soit elle n’y correspond pas et est aussi enfermée dans un autre stéréotype. Résultat, elle n’est jamais en phase et échoue. Cette étude démontre qu’il y a bien plus de différences entre les individus qu’entre les genres. Pour respecter la diversité, il faut aller chercher bien plus loin que simplement l’équilibre des sexes. 

«Il arrive encore qu’au début d’une rencontre les gens pensent que je suis l’assistante.» (Crédits: Dominic Büttner)

Quels ont été vos modèles féminins?

CMM: Ma mère a toujours travaillé. Elle est psychanalyste, à la tête de son propre cabinet. Et continue à exercer alors qu’elle va avoir 80 ans. J’ai eu un grand modèle sous les yeux.

NS: J’ai eu une mère très forte et sensible à la fois, qui a apprécié être mère au foyer, mais aussi être dans la vie professionnelle. Il est clair que les politiques doivent aider à la création de structures qui laissent la possibilité aux femmes de travailler quand elles ont des enfants.

CMM: Pour beaucoup de femmes, ce n’est pas un choix. Nous avons la chance en Suisse d’avoir une démocratie directe, les changements peuvent se produire. Et le plus important volet à réformer c’est la fiscalité avec l’introduction de la fiscalité individuelle. Les familles avec deux revenus et des enfants sont trop pénalisées, nous devons absolument introduire ce changement, cela permettra de faire avancer l’égalité.

Le Conseil national est sur le point de voter une loi obligeant les sociétés de plus de 100 employés à une égalité salariale. Est-ce une avancée?

CMM: Je suis libérale et je trouve dommage que nous devions en arriver à des lois. Même débat pour les quotas; je ne suis pas contre, mais ce devrait être le dernier levier utilisé. Mais cela fonctionne dans d’autres pays, en Suède, au Danemark. Il y a un livre magnifique de l’économiste Iris Bohnet qui s’intitule What works et qui démontre que l’on croit ce que l’on voit. Si vous ne voyez jamais de femme CEO, ni présidente ni directrice d’un festival du film comme Nadja Schildknecht, cela ne changera pas. 

C’est finalement l’industrie du cinéma et le slogan #MeToo qui ont fait bouger les mentalités. Au final, comment l’analysez-vous? 

NS: Beaucoup de choses ont changé à Hollywood aujourd’hui, et c’est une bonne chose. Ceux qui le méritaient ont dû payer, ce qui est juste. Mais c’est le moment de prolonger cette impulsion. #MeToo a été un bon point de départ, maintenant nous devons saisir cette opportunité pour en recueillir des effets positifs, ce qui signifie aller de l’avant.

Expérimentez-vous encore souvent des stéréotypes de genre?

NS: Oui, ça arrive encore aujourd’hui, mais moins souvent qu’avant. Cependant, il faut toujours s’imposer davantage, avec finesse et détermination, pour faire entendre sa voix. Ainsi, il arrive parfois qu’au début d’une rencontre les gens pensent que je suis l’assistante. Au fil de la conversation, cependant, leur attitude change très vite.

CMM: Il a été prouvé que ces stéréotypes existent encore au quotidien. Je fais référence à la célèbre expérience Heidi-Howard menée par la Harvard Business School. Dans cette étude, deux groupes d’étudiants avaient reçu le CV de l’entrepreneur Heidi Roizen – l’un portant son vrai prénom, l’autre le prénom Howard. Les deux groupes ont reconnu les compétences de Heidi et de Howard. Mais l’évaluation personnelle était très différente. Tous ont perçu Heidi comme une personne égoïste, «avec qui on n’a pas envie de travailler». Howard, en revanche, était très respecté. Les stéréotypes sexospécifiques existent donc et continueront d’exister dans un avenir proche. Il faut apprendre à faire avec et à se remettre davantage en question. Moi-même, je me trouve trop souvent influencée par des stéréotypes, tant envers les femmes qu’envers les hommes. Une seule chose peut aider: ne pas se juger soi-même, mais apprendre de ses erreurs, être tolérant, accueillir les changements et savoir que vous n’êtes qu’un humain, mais un humain qui veut que les choses s’améliorent!  

Cristina d'Agostino

RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE EN CHARGE DE BILAN LUXE

Lui écrire

Licenciée en Sciences politiques à l’Université de Lausanne puis spécialisée en marketing et économie à HEC Lausanne en 1992, Cristina d’Agostino débute sa carrière dans l’industrie du luxe, et occupe les fonctions de responsable marketing et communication pour diverses marques horlogères. En 2008, elle décide de changer radicalement d’orientation, et débute une carrière de journaliste. En freelance d’abord, elle collabore aux titres Bilan, Bilan Luxe, Encore, avant d’intégrer la rédaction de Bilan en 2012. Depuis 2012, elle occupe la fonction de rédactrice en chef adjointe et responsable des hors-série Bilan Luxe.

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