Bilan

Mujinga Kambundji, la force de l’instinct

La détentrice du record de Suisse du 100 mètres livre ses recettes pour atteindre son plein
potentiel: s'entourer des bonnes personnes et respecter son rythme

«Au final, sur la piste je suis seule, je suis mon propre CEO.»

Crédits: Guillaume Mégevand

Mujinga Kambundji est l’exemple de l’athlète de la nouvelle génération, qui veut participer pleinement aux décisions concernant ses entraînements, sa carrière, son financement. 

La recordwoman suisse du 60, 100 et relais 4x100 mètres, d’origines bernoise et congolaise, a commencé l’athlétisme à 7 ans. A 27 ans, son palmarès est impressionnant: médaillée au niveau européen (2014, 2016, 2017) et mondial (2018), elle est à un stade où elle sait ce qui lui convient le mieux. Et en matière d’entraînement, c’est capital. «J’ai appris l’année passée à encore plus suivre mon instinct et à faire confiance à deux jeunes agents. J’ai aussi choisi un nouveau coach, Steve Fudge, basé en Angleterre.» 

Sans entraîneur au début de 2018, elle obtient sa première médaille au niveau mondial. Puis, elle suit les conseils d’un coach américain et regrette alors ses choix d’entraînement. «En termes de performances, 2018 a été de loin ma meilleure année. Mais c’est aussi une des années où j’ai été le plus frustrée, car je ne me suis pas assez écoutée.» Principal regret: les championnats d’Europe à Berlin en août 2018, où elle a fini trois fois quatrième. Le coach  américain engagé par la Hollande était «trop loin et peu fiable». Suivant ses conseils, elle s’est imposée une trop longue saison, a enchaîné les compétitions, pour terminer fatiguée aux championnats de Berlin. Après coup, elle regrette d’avoir forcé son rythme lorsqu’elle avait besoin de récupérer. Elle a battu plusieurs records suisses en juillet 2018, mais en étant en surrégime. Du coup, elle n’a pas atteint le pic de la saison en août. «J’aurais pu faire mieux à Berlin!» 

«Ce n’est que du sport»

Les leçons à en tirer: «Oser davantage faire ce que je pense, suivre mon rythme.» Les regrets, éternels compagnons des sportifs d’élite, dont le résultat se joue parfois au millième de seconde? «Oui, mais j’essaie de ne pas trop m’en vouloir, ce n’est que du sport», sourit-elle. Un sport qui forge la personnalité et l’indépendance, enseigne de suivre sa voie, sans se comparer aux autres, dit-elle. «Ce principe est aussi valable pour les entreprises qui veulent gagner: chacun sa stratégie.»

Lors des entraînements, le flegme naturel de Mujinga peut s’avérer trompeur. Les entraîneurs la trouvent coopérative au départ. Puis, après s’être imprégnée de la nouvelle méthode, elle commence à s’impliquer davantage et à mettre son grain de sel dans les entraînements. C’est alors que ça passe ou ça casse. Si à cet instant elle ne se sent pas prise au sérieux, la séparation devient inévitable. Avec Steve Fudge, les choses sont parties du bon pied: «C’est un bon entraîneur, qui voit cela comme un projet commun, on discute et il est ouvert à mes suggestions. On est sur un même plan, pas en mode «je suis le prof, tu es l’élève».

«Si tu veux atteindre l’excellence, tu dois trouver ta voie»

Les très bons sprinteurs ne doivent pas être cadrés à l’excès, estime son agent, Florian Clivaz, lui-même sprinter ayant couru aux Championnats d’Europe à Berlin et membre de l’équipe nationale d’athlétisme: «Mujinga a probablement plus du double de fibres rapides qu’une personne «normale». Cela veut dire qu’à un certain niveau, on arrive sur le terrain de l’exceptionnel, l’instinct prend le dessus. On essaie d’écouter les athlètes.» «En général, poursuit Mujinga, il y a la structure, la fédération, les clubs, qui vont proposer à 95% des athlètes un même programme, et cela marchera bien pour la plupart; mais le standard ne marche pas pour le très haut niveau.» Dès lors, le coach fait la différence. Il ne met pas son athlète dans le même panier que tous les autres. «Si tu veux atteindre l’excellence, souligne la sprinteuse, tu dois trouver ta voie. Dans les camps d’entraînement, c’était toujours déjeuner à 8 h; moi cela me convient mieux de me lever à 9 h. Ou on te prescrit qu’il faut manger à 12 h; mais cela ne m’allait pas.» 

Aujourd’hui, la championne de Suisse a moins envie de se plier à ces injonctions et se dit prête à prendre plus de risques pour atteindre son plein potentiel. «Il y a toujours des critiques lorsqu’on veut faire autrement, une forme de pression: on attend des athlètes féminines surtout qu’elles soient scolaires, tandis que les hommes sont mieux tolérés s’ils s’écartent de la règle. Mais si on fait comme les autres, on ne va jamais réaliser tout son potentiel. J’essaie de transmettre cela à mes petites sœurs.» La plus jeune a 16 ans. «Quand on est jeune, c’est bien d’avoir une structure, estime Mujinga Kambundji. Mais par la suite, si l’on te demande de te lever à 6 h et que tu es fatiguée, lève-toi à 8 h. Je conseille aux jeunes d’écouter les plus expérimentés au début, mais ensuite de faire comme ils pensent. Si tu prends ta propre décision, tu te blâmeras toi, pas l’entraîneur. C’est cela être coresponsable de son entraînement. Au final, sur la piste je suis seule, je suis mon propre CEO.» Elle souligne l’importance d’être bien entourée, avec des compétences complémentaires, son entraîneur ne pouvant pas avoir réponse à tout. 

Prochaines échéances sportives: la Bernoise sera notamment à Lausanne le 5 juillet pour Athletissima, et fin septembre elle s’envolera à Doha (Qatar) pour participer aux Championnats du monde d’athlétisme sur 100 m, 200 m et 4x100 m. «Mon but: faire le moins d’erreurs possible. Sentir que je n’aurais pas pu faire mieux.» La consécration en athlétisme, ce sont les Jeux olympiques, qui se dérouleront à Tokyo en 2020, juste avant les Championnats d’Europe à Paris. L’occasion de briller, le 100 m étant la discipline reine. 

«Entre les hommes et les femmes, il y a environ 10% d’écart de performance, mais le sprint féminin est aussi l’un des sports très regardés par le public, constate Florian Clivaz. Les femmes ont moins de force, mais elles compensent en technique et en finesse.» Les femmes sprinteuses dégagent une image de puissance. Un mot qui ne fait pas peur à une compétitrice-née. «C’est un combat, également mental, explique Mujinga. Tu peux être la plus rapide, mais tu peux perdre la course uniquement dans la tête. En 2015, Justin Gatlin avait un niveau supérieur à Usain Bolt, mais aux Championnats du monde, Bolt l’a battu de très peu.»

«Je cours plus vite quand je me sens jolie»

Aujourd’hui, l’une des tendances remarquées chez les sprinteuses est la coquetterie qu’elles affichent dans les starting-blocks: cheveux jusqu’à la taille, ongles manucurés. Mujinga Kambundji, qui fait beaucoup de shootings de mode pour des marques, salue ce phénomène: «Je cours plus vite quand je me sens jolie.» 

Elle explique combien le sport, à ce niveau, repose sur un bon mental. «Si on pense qu’on est numéro 4, la probabilité est de 100% qu’on le sera. Si tu viens sur une piste, tout est positif, tu es en forme, le sentiment est bon. Cela me donne confiance si j’ai de beaux ongles, si je suis bien maquillée. Je peux même m’accorder une sucrerie car à ce moment, tout ce qui compte, c’est de se sentir bien.» 

Etre une femme musclée, cela pouvait paraître peu esthétique il y a quelques décennies, mais c’est aujourd’hui un style très admiré. Mujinga Kambundji n’a que 13% de graisse par exemple, contre 25% en moyenne chez les femmes. «On trouve des athlètes à la fois très musclées et jolies, féminines, observe la sprinteuse. De même, une cheffe d’entreprise peut être féminine! Il nous faut de beaux modèles, qui donnent envie aux petites filles, prône-t-elle. Elles regardent aussi les compétitions de sprint, cela peut être un exemple à suivre.» Une femme qui a autant de force dans les jambes que Mujinga Kambundji est certes puissante, «mais il faut être capable de gérer la force, nuance-t-elle. Si tu peux porter 200 kg mais pas utiliser cette force sur la piste, cela ne sert à rien. Au final, de 0 à 100 m, il faut être la plus rapide, et tout l’entraînement doit servir ce but.»

A l’évidence, la réussite dans le sprint, même si elle repose sur un bon entourage, est une affaire très individuelle: «Tout le monde copie ceux qui réussissent, alors qu’il n’existe pas de solution clés en main, chacun doit trouver sa propre voie pour aller plus vite», conclut Mujinga. 

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan.

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