Bilan

Mon salaire va-t-il enfin augmenter?

Depuis dix ans, les rémunérations ont tendance à stagner alors que les sommes versées aux actionnaires ont explosé. Pour 2019, les perspectives s’annoncent modérément optimistes.

Bilan vous propose une nouvelle offre de contenus en ligne, étoffée et enrichie. Pour vous permettre de la découvrir, nous vous offrons l'accès gratuit à nos contenus Premium pendant quelques jours.

Le pouvoir d’achat va-t-il encore baisser?

«C’est du mépris», s’emporte Blaise Carron. Le secrétaire d’Unia Valais s’insurge contre le refus du patronat d’augmenter de 100 francs les salaires minimaux des collaborateurs actifs au sein des entreprises horlogères présentes dans son canton, alors que la branche a réalisé ce début d’année son meilleur résultat semestriel depuis 2015. Dans l’agrochimie, Blaise Carron constate que son syndicat a dû saisir ce printemps l’Office cantonal de conciliation afin que les 870 employés de Syngenta à Monthey puissent obtenir la pleine compensation du renchérissement pour 2018. «Cette négociation, insiste-t-il, avait une forte valeur symbolique. Pour la première fois, elle se déroulait sous le giron de ChemChina dont les responsables avaient promis le maintien de bonnes conditions de travail. Or, il a fallu déchanter.» Malgré la bonne conjoncture, les tensions restent parfois vives entre le patronat et les syndicats, en Valais comme d’autres cantons. Et elles ne devraient pas s’apaiser avec le début des négociations salariales pour 2019. D’autant que la situation sur le front des rémunérations est alarmante depuis quelques années.

Une étude de Credit Suisse révèle qu’avec une hausse de 0,4% en 2017, la progression des salaires nominaux a été l’une des plus faibles depuis le début de la collecte de données en 1943 (avec 1999 et 2015). De son côté, l’Office fédéral de la statistique (OFS) constate «une tendance à la modération salariale depuis 2010 avec des taux annuels ne dépassant pas +1%». A l’étranger, la situation est similaire avec une croissance très modeste des salaires nominaux tant au sein de l’Union européenne qu’aux Etats-Unis où elle a été divisée par deux. Une tendance jugée inquiétante par l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) dans une étude publiée récemment.

De même, les salaires réels (c’est-à-dire en tenant compte de l’inflation) ont reculé l’an dernier de 0,1%. Une première en Suisse depuis 2008. En cause: le prix du pétrole, qui a poussé le renchérissement à un niveau plus élevé que prévu. Autrement dit, le pouvoir d’achat a baissé. Il a surtout reculé pour les salariés actifs dans les branches à faible valeur ajoutée comme l’hôtellerie, la construction, le commerce de détail, etc. Parmi les victimes figurent aussi les fonctionnaires: dans l’administration publique, les rémunérations réelles ont en effet diminué de 0,4% en raison de l’adaptation des grilles de rémunération. La population a ainsi le sentiment que les chiffres officiels du renchérissement (inflation moyenne de 0,5% en 2017) ne correspondent pas à ce qu’elle ressent dans la vie quotidienne. Avec des salaires en berne, la hausse des primes maladie et un changement de logement peuvent grever lourdement le budget d’un ménage, surtout celui de la classe moyenne. Une classe moyenne qui se dit beaucoup moins satisfaite de son revenu que la catégorie des salariés les mieux payés (lire ci-dessous).



DES SALARIÉS MÉCONTENTS DE LEURS REVENUS 

Les salariés sont-ils satisfaits de leur rémunération? Selon les données récoltées par l’Office fédéral de la statistique (OFS) sur l’appréciation subjective qu’ils portent sur leur situation professionnelle, la réponse est négative. Seul un quart environ de la population active occupée se dit très satisfaite de son revenu professionnel. La proportion de travailleurs comblés augmente cependant avec la classe de revenu: «Elle est trois fois plus élevée, affirme l’OFS, dans le groupe à hauts revenus que dans le groupe à faibles revenus (36,6 contre 13,3%).» Dans la classe moyenne, environ une personne sur cinq est contente de sa rémunération. Selon l’OFS, ces différences sont liées à la fois au volume de travail et au niveau d’études achevées: «Une formation plus poussée va généralement de pair avec une plus grande participation au marché du travail et avec des revenus plus élevés. »


Dividendes en hausse de 50%

Les mutations de l’économie touchent de plein fouet les travailleurs. Premier paradoxe: ces derniers ne profitent guère de la bonne santé de l’économie helvétique, car la croissance réelle des salaires est inférieure à celle de la hausse réelle du produit intérieur brut. Les entreprises se plaignent du coût élevé de la main-d’œuvre ainsi que des incertitudes conjoncturelles et politiques pour justifier leur politique salariale. Or, dans le même temps, elles n’hésitent pas à choyer leurs actionnaires. Elles ne leur ont jamais autant distribué d’argent que durant ces dernières années. Le montant des dividendes versés par les sociétés cotées au SMI (l’indice des valeurs vedettes de la Bourse suisse) a augmenté de plus de 50% entre 2009 et 2017. Membre de la direction de l’Union patronale suisse, Marco Taddei conteste avec vigueur cette comparaison: «Les multinationales ne jouent pas du tout dans le même registre que les PME. Principalement actives sur le marché intérieur, celles-ci réinvestissent plutôt leurs bénéfices dans leur outil de production.»

Deuxième paradoxe: le nombre de postes vacants augmente, la pénurie de personnel qualifié frappe plusieurs branches et le taux de chômage est faible. Dans ces circonstances, les rémunérations devraient augmenter puisque le salarié se trouve en position de force face au patron. Or, il n’en est rien. Une étude de Credit Suisse montre aussi que la fameuse courbe de Phillips s’aplatit. «Cela indique que les salaires nominaux sont aujourd’hui moins sensibles au recul du taux de chômage que durant les périodes précédentes», affirme son auteur Claude Maurer. Pour comprendre ce phénomène, ce dernier privilégie deux explications. «D’abord, les salariés ont davantage confiance dans la capacité de la politique monétaire à juguler l’inflation. Ensuite, ils ne parviennent pas à faire valoir leurs revendications salariales en dépit d’une «pénurie» plus marquée, parce que leur pouvoir de négociation a diminué.»

En d’autres termes, Claude Maurer estime que l’influence des syndicats a diminué. En raison de l’appréciation continue du franc, puis de l’abandon du taux plancher par la Banque nationale suisse, ces derniers ont fait passer la sauvegarde de l’emploi avant les hausses de salaire. Le chef économiste de l’Union syndicale suisse (USS) Daniel Lampart ne considère pas de son côté que la modération salariale constatée dans un contexte de plein-emploi doive s’assimiler à une perte d’influence des syndicats: «Il faut se replacer dans le contexte économique de ces dernières années. Nous avons dû faire face à l’abolition du taux plancher qui a pénalisé les exportations et impacté les marges des entreprises, notamment dans l’industrie. Oui, nous avons adopté une stratégie défensive visant en premier lieu la sauvegarde de l’emploi, mais les organisations patronales demandaient des baisses de salaire. Nous avons globalement réussi à obtenir leur maintien au même niveau.» Daniel Lampart reconnaît toutefois que l’absence de renchérissement à partir de 2011 a pu faire «perdre de vue» la question de l’inflation, alors que celle-ci commençait à poindre son nez en 2017. «Il est maintenant temps de rattraper les deux dernières années», insiste-t-il.


QUELQUES TENDANCES POUR LES CADRES

Top management "+"

Portée par une conjoncture économique favorable notamment dans l’industrie, la hausse des bonus au niveau du top management constatée ces dernières années est encore attendue pour 2019.

Middle management et middle office "-"

La forte automatisation aboutit à une transformation des fonctions «opérations», déjà impactées par une évolution structurelle remettant en cause certains échelons hiérarchiques.
La baisse constatée entre 2016 et 2017 sur la moyenne des postes de managers opérations (144 000 francs annuels à 131 000) pourrait se poursuivre. Compliance officers et autres fonctions «support» subissent la même tendance, particulièrement dans le trading qui a vu l’installation de centres à l’étranger (Cargill en Bulgarie ou Trafigura en Inde).

IT "+/-"

C’est l’un des secteurs les plus divergents, marqué par une baisse attendue sur certaines compétences et technologies, comme le testing ou le développement Cobol. A l’inverse, Manpower et Page Executive notent des profils très recherchés, notamment data scientists, analystes big data, automatisation, machine learning et cybersécurité, pour lesquels une marge de négociation salariale existe.

Luxe et commerce de détail "-> "

«Pour un directeur des ventes, les salaires fixes plafonnent souvent à 200 000 francs, y compris dans l’horlogerie», affirme Raphael Asseo, de Page Executive, qui estime que les hausses dépendront des boni, donc des résultats.





Sources: Office fédéral de la statistique, OCDE, Finanz&Wirtschaft.


Des rémunérations individualisées

Pour tenter d’expliquer la stagnation des salaires qui dure depuis dix ans, les économistes avancent plusieurs autres hypothèses. Sergio Rossi, professeur à l’Université de Fribourg, observe que «l’automatisation accrue de la production, la concurrence de la libre circulation des personnes entre la Suisse et l’Union européenne, le travail précaire, les nouvelles règles de l’assurance chômage ainsi que la peur de perdre son emploi n’ont pas permis aux travailleurs d’exiger une revalorisation de leur rémunération.»

De surcroît, la progression de la productivité du travail (produit intérieur brut/heures de travail) est faible, ce qui a tendance à freiner le relèvement des salaires. «Au cours des dernières années, la bonne santé de l’économie helvétique n’a pas résulté d’une forte amélioration de la productivité, mais d’autres facteurs tels que la hausse de la population», note le professeur genevois Giovanni Ferro-Luzzi.

L’individualisation des rémunérations permet aussi aux entreprises de mieux contrôler leur masse salariale. Gabriel Fischer, responsable de la politique économique pour Travail.Suisse, estime que le patronat est désormais entré dans un schéma d’individualisation des rémunérations et «reste réticent à prendre pleinement en compte la reprise de l’inflation, sous le prétexte d’un contexte économique jugé encore incertain.» De fait, avec la disparition du renchérissement, la part de l’augmentation collective dans l’augmentation générale de la masse salariale a constamment reculé, passant de deux tiers du total sur la période 2006-2009 à un tiers sur la période 2014-2017. Cette part collective est même tombée à moins d’un quart pour l’année 2017. Le syndicat Travail.Suisse regrette que «la plupart des ajustements salariaux aient eu lieu de manière individuelle et donc de manière opaque, voire parfois arbitraire». 


Le pouvoir d'achat a baissé en 2018, surtout pour les salariés actifs dans les branches à faible valeur ajoutée.


COMMENT DEMANDER UNE AUGMENTATION? 

Il n’existe pas de recette miracle, mais suivre quelques règles peut maximiser les résultats:

Bien se situer: combien sont payés mes collègues dans l’entreprise? Combien touchent les salariés occupant un poste équivalent chez les concurrents dans mon secteur? Qu’attendre à mon niveau d’ancienneté?

La veille passive, via les sites recrutement, permet de se faire une idée de ce qui se pratique sur le marché. Une prise de contact avec les spécialistes (cabinets, chasseurs de têtes, agences d’intérim) aide à déterminer rareté et valorisation de ses compétences.

Choisir le moment: l’entretien annuel d’évaluation n’est pas toujours le timing idéal. Si une performance particulière a été réalisée, de nouvelles responsabilités attribuées, ne pas hésiter à demander sur le moment.

Définir un objectif précis et ne pas le perdre de vue: une fourchette entre l’augmentation idéale, la limite basse acceptable, en passant par le niveau jugé correct, sert de cap à la négociation. Attaquer les discussions par le haut de la fourchette.

Soigner l’argumentaire: vous devez avoir réuni tous les éléments objectifs en faveur de votre demande (projets menés, implication, résultats chiffrés) et anticiper la réplique négative. Il est essentiel de bien connaître la situation financière de l’entreprise, du département ou du secteur.



Quelques revalorisations

Les syndicats relèvent toutefois une meilleure revalorisation salariale pour les employés protégés par des conventions collectives de travail (CCT). L’accent mis sur les rémunérations minimales a permis une augmentation de 0,8% des salaires nominaux les plus bas dans les principales CCT contre une hausse de 0,5% en moyenne pour l’ensemble des travailleurs. C’est par exemple le cas pour ceux qui sont au bénéfice de la CCT de la location de services (elle concerne tous les travailleurs temporaires non couverts par une autre CCT): dans l’arc lémanique, les salaires minimaux ont progressé de 3200 francs mensuels bruts en 2015 à 3600 francs en 2018 (+12,5%) pour le personnel sans qualification, alors qu’ils ont grimpé de 4300 francs à 4500 francs (+5,8%) pendant la même période pour les collaborateurs qualifiés.

Ces revalorisations, assez exceptionnelles, n’occultent pas des résultats globaux jugés «décevants» en 2017 et 2018 par les syndicats. Même si le marché du travail est devenu plus rude, Giovanni Ferro-Luzzio observe «qu’il n’y a pas eu de décrochage des salaires vers le bas, y compris dans les régions frontalières comme à Genève». Les chiffres de l’OFS lui donnent raison. L’écart entre les plus hauts et les plus bas salaires est en effet resté plus ou moins constant entre 2008 et 2016. Quant à la différence salariale entre les hommes et les femmes, elle s’est réduite de 16,3% à 12% entre 2006 et 2016.

A quoi s’attendre en 2019?

Selon les prévisions d’UBS établies en automne dernier sur la base d’un sondage auprès des entreprises, les salaires réels devraient une nouvelle fois stagner en 2018 en raison de la hausse de l’inflation. Ils pourraient même baisser dans plusieurs branches: par exemple les médias, le bâtiment, le commerce de détail, la santé et les activités sociales.

Et pour 2019? Selon les dernières estimations calculées cet été par Credit Suisse, «la progression des salaires nominaux devrait certes se révéler un peu plus vigoureuse qu’en 2018, mais le renchérissement positif va limiter la hausse réelle.» La deuxième banque helvétique table sur une augmentation de 1% des salaires nominaux et de 0,3% des salaires réels. Selon les spécialistes du marché de l’emploi interrogés par Bilan, on peut en effet s’attendre à des hausses plus marquées que cette année. D’autant que les syndicats de l’USS exigent des augmentations de 2% à 2,5%, et même davantage pour les femmes.

La situation est cependant hétérogène selon les branches. Travail.Suisse et l’USS s’accordent à donner les meilleures perspectives pour l’industrie. Selon Daniel Lampart, «elles n’ont jamais été aussi bonnes depuis dix ans», particulièrement dans le secteur des machines qui connaît une reprise des exportations et une amélioration des marges. La CCT de l’industrie MEM (machines, équipements électriques et métaux) prévoit une indexation des salaires sur l’inflation, attendue autour de 1% pour 2019. Dans l’horlogerie, les négociations pour la pleine compensation du renchérissement auront lieu le 21 septembre, puis il s’agira d’ouvrir les négociations générales sur les salaires. «Nous réfléchissons actuellement à la stratégie que nous allons adopter. Il est trop tôt pour en dévoiler les contours», affirme Raphaël Thiémard, responsable de la branche horlogère chez Unia.

Dans la construction, des revalorisations seront délicates à arracher malgré une conjoncture économique favorable. En effet, l’accent est mis sur le maintien de conditions de retraite anticipée favorables, diminuant ainsi la marge de manœuvre pour des hausses des rémunérations. Le secteur de la santé, qui a déjà connu un recul des salaires réels de 0,3% en 2017 malgré une pénurie de main-d’œuvre, reste incertain pour 2019. «Le recours à l’immigration couplé à une organisation des travailleurs moindre que dans l’industrie demeurent des facteurs de modération salariale», affirme Gabriel Fischer. De même, le commerce de détail, impacté par le tourisme d’achat et la vente en ligne, offre des perspectives d’amélioration limitées. La situation est identique pour les employés temporaires actifs dans «la location de services». «Les négociations s’annoncent difficiles», avoue Daniel Lampart.

Davantage d’avantages

En ce qui concerne les postes à haut niveau de qualification, Raphaël Asseo, partenaire chez Page Executive (Michael Page), relève «une tendance à la stagnation générale des salaires des cadres qui devrait se poursuivre». La limitation de la rémunération fixe et l’augmentation de la part variable sont soulignés par d’autres acteurs de la branche. Responsable de la communication de Manpower, Romain Hofer observe «un déplafonnement des bonus chez certains clients. D’une manière générale, lors du recrutement, on essaie désormais de présenter aux candidats le salaire annuel cible (fixe et bonus, ndlr).»

Des évolutions divergentes peuvent toutefois être attendues selon le type de compétences et de niveau hiérarchique (lire page 31). Toutefois, même dans les branches touchées par une pénurie de personnel qualifié, la surenchère salariale n’est plus à l’ordre du jour: «Le marché est plus mature et les employeurs actionnent d’autres leviers que le salaire, relève Raphaël Asseo. Les participations à l’assurance maladie ou les frais pour les déplacements, ajoute-t-il, sont des rémunérations indirectes et font figure d’arguments pour le recrutement et la rétention des talents.»

Dans la banque et la finance, l’évolution attendue des boni dépendra du poste. Particulièrement impactés par l’automatisation, les fonctions «middle office» pourraient voir ces derniers amputés. Manpower constate une «tendance à la baisse des salaires des temporaires dans le domaine bancaire.» De meilleures perspectives restent toutefois attendues pour les hauts profils du secteur, notamment pour les dirigeants.

Afin de combler les années de disette, les syndicats pourraient monter au front cet automne. Le patronat craint un durcissement de leur position. «Nous constatons que leurs revendications deviennent de plus en plus excessives, affirme Marco Taddei. Pour preuve, le refus de l’Union syndicale suisse de participer à la table ronde consacrée à la sauvegarde des mesures d’accompagnement de la libre circulation des personnes entre la Suisse et l’Union européenne.»

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix Jean Dumur 1998, Prix BZ du journalisme local

Du même auteur:

Comment l’Institut de Glion se développe en Gruyère
Le nouveau défi de Bernard Lehmann

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

"Tout ce qui compte.
Pour vous."