Bilan

«Migros est trop chère face à Aldi et Lidl»

L’écart de prix est trop important avec les hard discounters, estime Damien Piller. Le président de Migros Neuchâtel-Fribourg (MNF) s’explique sur les nombreux défis à relever par le géant orange.

Un conflit oppose actuellement le Fribourgeois Damien Piller à la Fédération des coopératives Migros (FCM) à Zurich.

Crédits: Anthony Anex/Keystone

«Il faut désormais que notre coopérative se recentre sur les besoins de ses clients», insiste Damien Piller. Deux semaines après avoir été maintenu dans ses fonctions de président de l’administration de Migros Neuchâtel-Fribourg (MNF) à la suite d’un scrutin qui avait pour objectif de l’éjecter, il sort en position de force du conflit l’opposant à la Fédération des coopératives Migros (FCM) à Zurich. Celle-ci l’accuse de gestion déloyale, de faux dans les titres et d’escroquerie dans le cadre de la construction de deux magasins ouverts en 2014 et 2015 dans le canton de Fribourg. Le litige porte sur un montant de 1,7 million de francs.

Avocat, homme d’affaires et promoteur immobilier, le Fribourgeois s’explique sur les changements à opérer au sein de Migros afin de lui permettre de rester compétitive sur le marché du commerce de détail et les retombées du conflit sur les affaires de MNF.

La situation au sein de Migros est-elle aussi grave que vous le dites depuis plusieurs semaines?

L’entreprise n’est pas en péril. Mais la situation est difficile car le marché l’est également. Les choses ont changé très rapidement avec le développement fulgurant des achats par internet. Les habitudes de consommation se sont modifiées en conséquence. Des activités rentables il y a peu ne le sont plus maintenant. Des choix doivent être faits. La cession de plusieurs entreprises devenues déficitaires est indispensable. La tâche est périlleuse. Une nouvelle ère a débuté depuis l’accession de Fabrice Zumbrunnen à la présidence de la direction générale, et je suis heureux que les choses soient prises sérieusement en mains. Les signaux restent cependant à l’orange dans le domaine des prix. Nous sommes trop chers face à nos concurrents.

De combien?

L’écart de prix est trop important avec les hard discounters. Les consommateurs sont prêts à débourser entre 15% et 20% de plus en raison de la qualité des infrastructures et de l’accueil, de l’aide apportée sur le plan culturel, etc. que nous offrons. En revanche, ils ne comprennent pas que certains produits coûtent 50% plus cher que chez Aldi ou Lidl. Nous devons trouver des solutions pour réduire cette différence.

Lesquelles?

Depuis le mois de mai, nous avons mis en œuvre un programme destiné à nous adapter aux conditions du marché. Des baisses substantielles de prix ont été apportées sur de très nombreux produits. Un gros travail a aussi été réalisé pour simplifier les processus qui sont complexes chez Migros. Mais c’est encore insuffisant. Tout doit être mis en œuvre pour offrir de meilleurs prix. Et ce n’est vraiment pas facile.

Il y a de nombreuses années, Coop a fusionné toutes ses coopératives régionales. Un modèle à suivre?

La réduction du nombre de coopératives voire la fusion de nos dix coopératives régionales permettraient-elles de réduire considérablement les coûts? Sincèrement non. Des optimisations sont possibles. Il y a une réflexion en cours. Mais elle n’est pas nouvelle. Migros a régulièrement examiné ces questions. L’organisation actuelle me paraît adéquate. Elle peut cependant être améliorée sans que cela remette en cause l’existence des coopératives, avec leur ancrage régional qui est un formidable atout.

Faut-il revoir toute la chaîne de production et de distribution du groupe depuis ses industries
à ses magasins?

Cette structure présente beaucoup d’avantages, à condition de surveiller la gestion des coûts. Il y a surtout de gros défis à relever au niveau des centres de distribution. La question de leur localisation et de l’optimisation de leurs activités se pose.

Plusieurs coopératives alémaniques ont supprimé des emplois au cours des derniers mois. La MNF envisage-t-elle aussi de couper dans l’effectif?

Non. Malgré l’ouverture de plusieurs nouveaux magasins, l’emploi n’a pas suivi la même tendance. Autrement dit, le nombre de collaborateurs par filiale a diminué. Mais l’effectif global est stable.
Il se situe depuis plusieurs années aux environs de 2600 personnes, représentant 1700 unités à plein temps. Il n’est pas question de le réduire. Nous surveillons constamment la taille de notre effectif.

Le conflit qui vous oppose à la FCM ainsi qu’à la direction et au comité coopératif de MNF se répercute-t-il négativement sur le chiffre d’affaires de vos magasins?

L’énergie mise dans l’organisation de la votation, dont l’objectif était de m’éjecter de la présidence de l’administration, a eu pour conséquence que MNF a porté moins d’attention que d’habitude à la marche des affaires. Nous ressentons un ras-le-bol et une lassitude de nos clients et de nos coopérateurs, dont Migros ne cesse de dire qu’ils sont les propriétaires de l’entreprise. Ils estiment que les méthodes employées par le FCM à mon égard sont arrogantes et sont prêts à modifier leurs habitudes d’achats au profit de nos concurrents. Ce risque a été identifié. La FCM et la MNF ont intérêt à tout faire pour éviter d’entrer dans une spirale de baisse significative des affaires. Dans cette constellation difficile, il est important que tout le monde tire à la même corde.

Est-ce le cas?

Sur le plan de MNF, depuis tout récemment «oui». Au niveau de la FCM, pas entièrement. Nous avons été évincés récemment de la réunion des administrateurs à la FCM à Zurich, et Marcelle Junod, ex-directrice et membre de l’administration de MNF, a été exclue de la Fondation Duttweiler, alors que rien ne lui était reproché, si ce n’est d’avoir soutenu le président de la coopérative régionale par respect du principe de la présomption d’innocence. Madame Junod n’a même pas été avertie formellement de sa révocation!

Dans l’édition du 22 novembre 2019 de «L’Illustré», une photo vous montre au volant d’une luxueuse BMW garée devant votre jet privé sur le tarmac de l’aérodrome de Payerne. Pourquoi une telle démonstration de puissance?

Le contexte de cette photo a été détourné par le magazine. Cela relève de la malhonnêteté intellectuelle. Contrairement à ce qui a été écrit dans l’article, je n’ai pas utilisé cette voiture depuis l’aérodrome de Payerne pour me déplacer jusqu’à Fribourg. Je ne l’utilise d’ailleurs jamais! Elle est exposée au garage. Elle portait des plaques de garage et n’a été amenée que pour la photo. Cette voiture est celle que je trouve la plus belle. Je l’ai indiqué au journaliste en réponse à sa question à cet égard. La photo devait être accompagnée d’une légende indiquant cela. Il en va de même pour l’avion. Ces deux objets représentent deux de mes domaines d’activité. Sans plus. J’ai été piégé par «L’Illustré». J’ai réagi vivement, raison pour laquelle cette photo a été enlevée de l’édition qui est en ligne.

Dans le contexte actuel, comprenez-vous que cette image puisse choquer?

J’en suis parfaitement conscient. Je déplore vivement l’impression qui en ressort, qui n’a rien à voir avec ma personnalité et ma façon de vivre. Sa seule vertu est à la limite de montrer que je n’ai pas besoin de détourner de l’argent pour vivre. Mais je m’en serais bien gardé!


Compliance: le retard a été comblé

Migros Le conflit opposant Damien Piller à la Fédération des coopératives Migros (FCM) soulève la question de la compliance au sein d’une entreprise. Le géant orange ne dispose d’un code de conduite que depuis le printemps 2014 et de directives sur les conflits d’intérêt que depuis l’été 2018. «Cela ne signifie pas que nous n’avions auparavant aucune règle dans ce domaine», relève Tristan Cerf, porte-parole de la FCM. «Des règles de compliance et de bonne gouvernance existaient déjà dans les différentes bases juridiques appliquées par Migros. Les documents élaborés sous la présidence d’Andrea Broggini nous ont permis de résumer et de compléter ces principes sous une forme moderne et conforme aux pratiques en vigueur au sein des autres entreprises», affirme Tristan Cerf.

Ce dernier précise que Damien Piller signale depuis 2018 les participations et les mandats qu’il détient dans le cadre de ses autres activités professionnelles. Avant cette date,
il n’était pas tenu à le faire. «Aucun dirigeant de Migros Neuchâtel-Fribourg ne peut prétendre aujourd’hui qu’il ignorait alors mes liens avec Anura, laquelle a participé au projet de construction de plusieurs de nos magasins. Et j’ai toujours respecté rigoureusement les règles en matière de récusation. La formalisation des principes de compliance simplifie désormais le respect des règles déontologiques», insiste le promoteur immobilier. «Mon engagement important dans le tissu économique local constitue un atout déterminant pour permettre à Migros de disposer des meilleurs emplacements pour ses points de vente», précise le Fribourgeois.

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix BZ du journalisme local 1991, Prix Jean Dumur 1998, AgroPrix 2005 et 2019.

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