Bilan

Marina Picasso, l’héritière du siècle

La petite-fille du peintre espagnol, qui vit aujourd’hui entre Cannes et Genève, a su sublimer un patrimoine colossal, avec ce que cela peut supposer à la fois de pesanteurs et d’opportunités.

Marina Picasso a longtemps refusé d’avoir sous les yeux les toiles de son grand-père.

Crédits: PHOTO: Rieger Bertrand / hemis.fr/AFP

Un jour, pablo picasso avait lancé: «Donnez-moi un musée et je le remplirai.» Cette citation, souvent reprise, n’a en fait rien d’une boutade. Car des musées, on n’en compte pas moins de sept qui célèbrent la mémoire du mythique créateur espagnol. Le plus atypique?

Sans nul doute celui des environs de Madrid dû à la dévotion de son coiffeur, Eugenio Arias, qui y donne à voir les présents dont l’avait gratifié le maître. Mais des salles d’exposition en tous genres, Pablo Picasso aurait eu de quoi en remplir une quantité considérable. En matière de production, les spécialistes avancent qu’à sa mort, en 1973 (il était alors âgé de 91  ans), Picasso aurait laissé près de 60 000 œuvres.

A titre de comparaison, Jean Bonnard, jugé pourtant prolifique, en avait produit 5000.

Concrètement, cet ensemble protéiforme résultant de sept décennies de pratique artistique comprend 1885 toiles, 7089 dessins, 2800 céramiques, 1228 sculptures, de même que près de 10 000 gravures et lithographies. Sont à ajouter à ce patrimoine plusieurs biens immobiliers de prestige, dont la «villa Californie» qui appartient à Marina Picasso.

L’expression «héritage du siècle» a dès lors pu être utilisée sans qu’elle apparaisse galvaudée. Il est vrai que, à la fin des années 1970, l’estimation de ce patrimoine culminait déjà à 1,3 milliard de francs français, soit 325 millions de nos francs. Un tiers de ces biens avait cependant dû être cédé à l’Etat afin de couvrir les droits de succession. Il est à noter qu’une part de cette somme a servi à financer la création du Musée Picasso de Paris qui a rouvert ses portes le 28  octobre dernier.

En l’espace de trois décennies, la cote de l’artiste a explosé. Le Nu au plateau de sculpteur, daté de 1932, est devenu sa toile la plus chère en récoltant 106 millions de dollars en 2010 chez Christie’s à New York. Cette même année, Olivier Widmaier Picasso, un autre petit-fils du génial créateur, évaluait le legs global de son grand-père à 12 milliards de francs suisses.

Désaccords majeurs

A l’origine, beaucoup de difficultés avaient résulté du fait que Pablo Picasso n’avait pas laissé de testament. Dans une enquête fleuve du New York Times, Deborah Trustman avait affirmé à ce propos: «La famille ressemble à une des constructions cubistes de Picasso — femmes, maîtresses, enfants légitimes et illégitimes.» 

Pour rester factuel, les personnes concernées par cette répartition de patrimoine ont été Jacqueline (la seconde épouse), Paul (le fils, décédé en 1975, et ses enfants Marina et Bernard) et enfin les trois enfants naturels du peintre (Maya, Claude et Paloma).

Une bataille juridique de près de sept ans s’est engagée à ce moment-là entre les ayants droit du plasticien. Quelques années plus tard, Marina Picasso avait affirmé dans une interview télévisée que ce processus n’avait en réalité pas été si long que cela, compte tenu de l’ampleur de cette succession. Elle-même a hérité d’un cinquième de ce patrimoine (contre un dixième pour chacun des autres héritiers). Selon les estimations, elle détiendrait par conséquent plus de 400 tableaux et près de 7000 croquis, dessins et sculptures. 

A Genève, la galerie Jan Krugier a longtemps été le représentant officiel de sa collection. Aujourd’hui encore, Marina Picasso confie en prêt les pièces qu’elle possède pour des expositions et des événements internationaux.

Un grand-père despotique

Véritable Janus, Pablo Picasso avait deux visages bien distincts. Aux yeux du monde, il était un artiste inégalable et un homme plein de désinvolture (on se souvient des photos de lui posant en sous-vêtement dans son atelier). Envers ses proches, il dévoilait en revanche son côté despotique, pingre et même sadique. Sur ce point, les témoignages convergent.

Marina Picasso publia elle-même en 2001 un ouvrage intitulé Grand-père (fait piquant, celui-ci lui interdisait de l’appeler ainsi de son vivant). On y apprend qu’il lui aura fallu quinze ans de psychanalyse pour se remettre de l’héritage de son aïeul. Entretenu dans la dépendance affective et surtout financière, son père Paolo devait quémander de quoi se nourrir auprès de son géniteur qui l’humiliait en permanence.

Même de la sorte, sa famille vivait dans un état quasi miséreux. Devenu alcoolique, Paolo en mourra à l’âge de 54  ans. Le frère de Marina, Pablito, se suicidera peu après la mort du peintre. Il avait été refoulé à la grille de la propriété où il était venu pour lui rendre un ultime hommage. Marina Picasso se partage depuis plusieurs années entre cette demeure cannoise, Genève et New York. D’autres membres de sa famille ont connu un destin funeste.

Il n’est pas surprenant dès lors que Marina ait si longtemps refusé d’avoir sous les yeux les toiles de son grand-père qu’elle gardait tournées face au mur. A 64  ans, la fille de la danseuse ukrainienne Olga Khokhlova semble avoir trouvé une forme d’apaisement. Elle explique que cette quiétude est due au fait qu’elle ait su donner un sens à la fortune dont elle a hérité.

Depuis 1990, elle préside aux destinées de sa fondation qui prend en charge de jeunes Vietnamiens abandonnés. En plus de ses deux enfants, elle en a adopté trois autres originaires de ce pays où elle a fait construire des orphelinats, des hôpitaux et un centre d’accueil dans la banlieue d’Hô-Chi-Minh-Ville. 

La problématique des adolescents en difficulté la mobilise également. Une maison qui leur est dédiée porte son nom à Nice. En parallèle, elle multiplie les soutiens à d’autres institutions, comme la Fondation Lenval, à Nice toujours.

Passionnée d’équitation

Dans un registre plus léger, elle voue une véritable passion à l’équitation. Chaque année a d’ailleurs lieu le challenge Marina Picasso durant le Jumping international de Cannes. Elle a en outre lancé en 1994 un parfum, «Chapeau bleu», qui a connu un réel succès. 

Afin de financer ses diverses actions, elle se sépare parfois de certaines toiles. L’an passé, elle a notamment mis à l’encan deux œuvres chez Sotheby’s à Paris, ce qui lui a permis de réunir près de six millions de nos francs. «Je vends mes tableaux pour exister, mais il faut que cela ait un sens. Je ne les vends pas n’importe comment et j’ai beaucoup de respect pour la valeur de la toile», a-t-elle précisé. 

François Praz

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