Bilan

Managers itinérants et heureux de l’être

Qu’ils soient employés, cadres ou nomades, de plus en plus d’actifs sont des «sans bureau fixe». Ces professionnels considèrent que le nomadisme dope leur créativité.
  • Paulo Dias, directeur chez Regus: «Le train-train lié à un lieu de travail fixe m’ennuierait très vite.»

    Crédits: Lionel Flusin
  • Thierry Hatier, CEO de Pathé Suisse: «Le lieu que je préfère pour travailler sur un dossier important, c’est le train.»

    Crédits: Lionel Flusin

«Le lieu que je préfère pour travailler sur un dossier important, c’est le train. Des trajets de trois à quatre heures m’offrent des plages de travail idéales, à l’abri des dérangements. Le défilement du paysage favorise la concentration, tandis que le mouvement a un côté déstabilisateur propice à la créativité.» CEO depuis 2014 de Pathé Suisse, filiale helvétique du groupe de cinémas français éponyme, Thierry Hatier est ce que l’on appelle un «sans bureau fixe». «Enfin, pas tout à fait, précise le manager. A Genève, sur le site de Balexert, j’ai fait aménager un coin salon où je reçois mes interlocuteurs. Mais je n’ai aucun meuble qui fasse office de bureau.» 

«C’est la liberté»

Exploitant huit cinémas et préparant quatre nouveaux projets, Pathé couvre la plus grande partie du territoire helvétique. Avec un pied-à-terre à Genève, le Français sillonne la Suisse la semaine et passe son temps libre dans la vallée de Chamonix. «Je suis en déplacement trois jours par semaine au minimum. Les réunions du comité exécutif ont lieu un mardi sur deux, chaque fois sur un site différent.» Un mode de vie éreintant? «Au contraire, c’est la liberté. Vous pouvez travailler où vous voulez. Ma fonction s’y prête puisque ma tâche consiste à réfléchir, communiquer et entraîner les équipes», affirme Thierry Hatier.

Lire aussi: Les bureaux se font itinérants 

Une récente étude de Deloitte pointe la manière dont la révolution internet a modifié les habitudes des Suisses en facilitant le télétravail. Actuellement, plus d’un quart de la population suisse (28%) travaille régulièrement depuis son domicile.

«Aller chaque jour au bureau et avoir un poste de travail fixe sont des éléments qui perdent toujours plus d’importance, souligne Michael Grampp, chef économiste chez Deloitte. La moitié des 4,9 millions de personnes actives en Suisse pourraient travailler de manière mobile ou depuis leur domicile.» La possibilité d’effectuer des tâches chez soi autorise le citoyen à habiter très loin de son lieu de travail officiel, vers lequel il peut penduler pour un certain nombre de jours de la semaine.

 

Révélateur de cette flexibilisation: l’essor du spécialiste des solutions d’espace de bureau Regus. En cinq ans, le nombre de «business centers» du numéro un mondial basé au Luxembourg a triplé pour atteindre quelque 3000 sites, dans 120 pays. En Suisse, l’expansion a été encore plus spectaculaire, avec un bond de 7 à 23 sites sur la même période, tandis que le siège mondial du secteur «Global Management and Research» s’installait en 2011 à Nyon (Eysins).

Directeur pour la région Europe du Sud et de l’Ouest, Paulo Dias indique: «Nous accueillons beaucoup d’indépendants qui créent une raison sociale utilisant l’adresse d’un bureau chez Regus. Les professionnels itinérants constituent une autre clientèle qui tire avantage de nos espaces de travail situés près des gares et des aéroports.»

Lire aussi: Les 10 révolutions de la vie au bureau 

Marché porteur pour Regus, la Suisse présente encore un fort potentiel de croissance, selon Paulo Dias. «L’économie helvétique repose essentiellement sur des services tertiaires à haute valeur ajoutée, un secteur où les collaborateurs bougent constamment. Avec la globalisation des affaires, les employés doivent être toujours plus mobiles. L’offre de Regus répond à cette tendance lourde.»

Paulo Dias est lui-même sur la route chaque semaine du mardi au jeudi. Un nomadisme qui est loin de lui déplaire: «Je vis de cette manière depuis que je suis entré chez Regus, il y a vingt-trois ans. Le train-train lié à un lieu de travail fixe m’ennuierait très vite.» 

Directeur commercial pour l’Europe du Nord chez easyJet, Thomas Haagensen renchérit. «Lorsque je dois passer plusieurs jours sur le même site, j’ai des fourmis dans les jambes à partir du jeudi. Bien qu’il soit fatigant de voyager autant, c’est avant tout une chance extraordinaire.»  En plus d’un pointage hebdomadaire au siège d’EasyJet à Londres Luton, Thomas Haagensen visite chaque semaine jusqu’à deux autres sites au départ de la base genevoise.

Lire aussi: Ces patrons qui aiment travailler à la maison

Afin de minimiser l’impact de ces périples sur sa vie quotidienne, ce diplômé HEC Lausanne a développé une routine stricte. «Mon passeport est toujours dans ma poche droite, tandis que mon badge et mes écouteurs sont dans ma poche gauche. J’ai avec moi des adaptateurs électriques pour la Grande-Bretagne, l’Europe et la Suisse qui se trouvent toujours au même endroit dans mon carry-on. Pour tenir la cadence, il faut faire attention à son hygiène de vie. J’ai toujours des en-cas sains pour éviter les sandwiches. Du côté de la famille, les systèmes de vidéoconférence internet Skype et FaceTime m’aident à garder un lien de proximité avec mes enfants.»

Un mode de vie qui se banalise

Chez easyJet, une dizaine de managers vivent ainsi à un rythme similaire. Thomas Haagensen poursuit: «Le vol Genève-Londres Luton véhicule beaucoup de personnes qui, visiblement, pendulent. En Grande-Bretagne, il est courant d’habiter l’Ecosse et de travailler dans la capitale.» Les prix des billets des nouveaux transporteurs low-cost ont permis à une nouvelle catégorie de travailleurs d’émerger: les immigrants pendulaires. Le monde Europe relate la vie d’un graphiste et d’un ouvrier de la construction de Gdansk en Pologne actifs dans la région londonienne qui rentrent chaque week-end. 

D’autres, comme ce couple rencontré par le site britannique homesandproperty.co.uk, ont été chassés de Londres par le prix des loyers. Les vols low-cost leur ont permis d’emménager en France en Dordogne tout en conservant leur poste de travail en Angleterre. Le site Reddit relate qu’aux Etats-Unis certains ont fait le calcul qu’il est plus avantageux de vivre à Las Vegas et de prendre l’avion à haute fréquence pour San Francisco, que de subvenir à un loyer dans la métropole technologique. 

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

Du même auteur:

CFF: Comment éviter le scénario catastrophe
L’omerta sur le harcèlement sexuel existe aussi en suisse

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."