Bilan

Maman et manager: c’est laborieux

En 1999: seuls 5% des postes de cadres supérieurs étaient occupés par des femmes. En 2004, aucune évolution. Puis, en 2008, elles n’étaient encore que 8% à avoir accédé au top management d’après l’étude la plus récente. Une situation qui n’a quasi pas évolué ces deux dernières années. Quel est le problème? «En Suisse, il n’y a pas de politique favorisant la famille», s’insurge Sandrine Salerno, maire de Genève. «Il n’existe aucune loi permettant de garantir des opportunités aux femmes cadres qui souhaitent concilier carrière et maternité», ajoute John Antonakis, professeur et vice-doyen de la Faculté HEC Lausanne et spécialiste du leadership. D’après ce dernier, l’annonce de la grossesse est souvent redoutée par l’employée. Dans de nombreuses entreprises, et particulièrement quand il s’agit d’une personne occupant un poste à haute responsabilité, la maternité est perçue comme un problème, un frein à l’expansion économique.

Bien que Genève, entre autres, mène actuellement cinq projets de construction ou d’extension de crèches, qui devraient à terme offrir 327 nouvelles places de garde, les structures d’accueil ne suivent pas les demandes qui sont en constante croissance. De plus, les horaires d’ouverture de ces lieux sont souvent peu compatibles avec les horaires de travail. «Comment une femme peut-elle faire carrière s’il n’y a aucune structure de garde mise en place pour son enfant? questionne John Antonakis. Et à quoi bon former des femmes si elles sont, au final, contraintes de rester au foyer? C’est une perte énorme pour l’économie et pour le PIB du pays. De plus, je ne comprends pas pourquoi on devrait payer pour faire garder son enfant. Le gouvernement devrait, au contraire, offrir les moyens aux mamans de faire carrière, car c’est un plus pour l’économie du pays. Si de nos jours de plus en plus de femmes font de longues études, on les retrouve rarement en haut de l’échelle des pouvoirs, constate-t-il. La société est basée sur un modèle très sexiste. Elle est encore méfiante et il va falloir du temps pour que cela change.»Des entreprises réagissent

Face à cette problématique, des entreprises réagissent. Ces dernières commencent à réaliser l’importance d’aider les femmes à gérer leur carrière tout en ayant la possibilité de fonder une famille. Certaines banques et multinationales, ayant l’espace et les moyens financiers, proposent des solutions, notamment en mettant à la disposition de leurs employés une crèche au sein même de l’entreprise. C’est le cas de Merck Serono à Genève qui, en intégrant ses nouveaux locaux en 2007, a ouvert sa crèche de 52 places en partenariat avec la Ville. Aujourd’hui, 49 employés bénéficient de ce service. «Mais nous avons encore 60 demandes en attente, regrette Arnold Graz, directeur du site. Pour cette raison, nous considérons la possibilité d’introduire un nouveau service pour faciliter la recherche de nounous ou de mamans de jour. Ce service est actuellement testé sur le site de Vevey.»

En plus de ces prestations, l’entreprise pharmaceutique travaille régulièrement à de nouveaux projets pour que les femmes puissent concilier vie professionnelle et familiale. Elle a notamment instauré des avantages concernant les congés maternité, avec la possibilité de prendre un congé supplémentaire non payé. Avec l’accord des managers, tous les employés ont aussi le choix de moduler leurs horaires et de travailler depuis la maison. De plus, le temps partiel est accepté, «même pour les postes à haute responsabilité, précise Laurence Rollini, responsable Rémunération et bénéfices. Toutefois, pour ces derniers, il est difficile de descendre en dessous des 80%.»

AXA Winterthur a également mis en place depuis quatre ans un programme appelé «Diversity & family care», qui commence à porter ses fruits. «C’est en réalisant que seules 31 femmes étaient top managers contre 280 hommes que nous avons décidé de réagir», explique Yvonne Seitz, responsable de ce programme. La compagnie d’assurances propose les mêmes avantages cités ci-dessus pour Merck Serono. Des séminaires de discussion sont régulièrement organisés à l’interne. «Le but étant de faire évoluer les mentalités, de faire comprendre aux employés qu’il est possible de concilier le travail et la famille, précise Yvonne Seitz. Nous avons constaté que ce sont parfois les employées elles-mêmes qui se pénalisent, craignant de ne pas pouvoir assumer ces deux rôles.» Si, pour l’heure, il n’y a pas encore eu de changement fondamental au niveau du top managing de la compagnie d’assurances, on nous assure que les mentalités et les préjugés commencent à changer.

 

ZENA ET SON FILS DE 22 MOIS L’avocate a «la chance d’avoir une cheffe qui est aussi maman».

 

De l’encouragement…

Le World Economic Forum, quant à lui, applique une politique d’égalité des sexes. Plus de 50% de femmes occupent des postes de leadership team. Et nombre d’entre elles sont des mamans avec des enfants en bas âge. D’ailleurs, une des responsables des ressources humaines est elle-même actuellement en congé maternité. «Du fait que les employés cadres voyagent beaucoup, nous apprenons à être plus flexibles, relève Margareta Drzeniek, directrice et économiste au Forum. Dans certaines organisations internationales, lorsqu’une femme est enceinte, c’est un problème. Ici on nous félicite puis on s’organise.» Lorsque Margareta, 39 ans, est tombée enceinte, elle affirme ne jamais avoir ressenti de pression. «J’ai même été promue juste après mon congé maternité. Et ma cheffe est tombée enceinte en même temps que moi!» Côté organisation personnelle, elle a la chance de pouvoir compter sur l’aide de sa famille.

Même son de cloche du côté de Jennifer Blanke, 41 ans, elle aussi directrice et économiste au Forum: «Le fait d’être maman de deux enfants en bas âge ne m’a jamais empêchée de gravir les échelons, même s’il est vrai que concilier les deux est parfois très éprouvant.» Pour Zena, ses grossesses ont également été bien acceptées par sa supérieure. Cette avocate de 36 ans est aujourd’hui maman d’un enfant de 22 mois et d’un nouveau-né. «Le fait que ma cheffe soit elle-même maman a sûrement joué un rôle. Je suis consciente d’avoir de la chance. J’ai des amies qui, lorsqu’elles sont rentrées de leur congé maternité, ont été mises de côté. Au début de ma carrière, lors d’un entretien, on m’avait fait comprendre qu’il ne fallait surtout pas que j’envisage de tomber enceinte.»… au renoncement

Si certaines femmes managers ont réussi à concilier vie familiale et carrière, non sans une importante organisation, d’autres ont dû renoncer malgré elles à leur poste à responsabilité. Lorsque Alexandra, 35 ans, project manager dans une banque, est revenue de son congé maternité, rien n’était plus comme avant. «Ma demande de passer à 60% après mon accouchement avait officiellement été acceptée mais, dans la réalité, j’ai été démise de mes fonctions et on m’a proposé un poste d’assistante, plus conciliable avec ma vie de famille. C’est une façon polie de dire les choses.» Une décision difficile à digérer pour Alexandra qui avait obtenu une augmentation et une bonne évaluation avant sa grossesse. «On ne devrait pas avoir à choisir entre sa carrière et faire des enfants!»

Bien que certaines aient accepté des postes inférieurs à leurs compétences, d’autres ont carrément renoncé à leur travail pour devenir femmes au foyer. C’est le cas de Rachel, 38 ans, gestionnaire de fortune et mère de deux enfants. «Lorsque je suis tombée enceinte, j’ai dû arrêter de travailler. Ce n’était pas un choix. Ma mère, qui gardait mon enfant, est tombée gravement malade. Et comme je n’ai pas trouvé de place en crèche, j’ai dû démissionner. J’ai ainsi été mère au foyer pendant quatre ans. Ce choix n’a pas été évident car, ne gagnant plus qu’un seul salaire, nous avons été contraints de baisser notre train de vie et de déménager. Mais lorsque le plus jeune a eu 2 ans, j’ai trouvé une maman de jour. Je n’étais pas faite pour rester à la maison. Depuis, j’ai repris mon travail de gestionnaire de fortune à 90%.»

Si aujourd’hui les mentalités évoluent peu à peu, le chemin de l’égalité entre les sexes est encore long. Concilier carrière et maternité est un schéma nouveau et moderne. Mais la société a besoin de temps pour s’adapter. On ne change pas des mentalités et une culture en quelques années. Actuellement, pour pouvoir mener de front les deux, il faut, d’une part, avoir des moyens financiers suffisants et, d’autre part, pouvoir bénéficier de précieuses aides extérieures. Un grand nombre de femmes occupant des postes élevés ont fait carrière après avoir eu des enfants ou ont renoncé à en concevoir.

 

TEMOIGNAGE

«Il est essentiel d’être  organisée» Sandrine Salerno, 39 ans, en couple, deux enfants de 2 et 4 ans, maire de Genève.

Sandrine Salerno tombe enceinte de son deuxième enfant au début de son mandat de conseillère administrative de la Ville de Genève en 2007. Une nouvelle qui suscite des réactions au sein du Département des finances et du logement. La question qui était sur toutes les lèvres: comment va-t-elle réussir à concilier ses obligations professionnelles et les contraintes de la maternité? Cette dernière a toujours tenu à prouver qu’une femme peut arriver à gérer les deux, même quand elle cumule la fonction de maire depuis juin de cette année. Une façon aussi de donner l’exemple. «Mais je suis consciente que je suis privilégiée, insiste-t-elle. Je suis mon propre patron, ce qui m’autorise une certaine flexibilité, notamment en adaptant les horaires des réunions à mon planning.

En règle générale, le rythme d’une entreprise n’est pas adapté à celui des enfants.» Afin de s’épanouir dans son double rôle de maire et de mère, Sandrine Salerno a alors appris à déléguer. «Je gagne suffisamment pour pouvoir déléguer les tâches ménagères et pour profiter du support d’une nounou. Mon conjoint et ma famille me soulagent beaucoup également.» Et d’ajouter: «Il est essentiel de bien compartimenter son emploi du temps et d’être très organisée. Ayant des journées bien remplies, le soir, ma famille demeure ma priorité de 19 heures à 21 heures puis, s’il le faut, je me remets au travail.»

Son plan de bataille: l’égalité des sexes. Et pour en financer des projets de promotion, 120 000 francs ont d’ailleurs été votés par le Conseil municipal. La maire a encore du pain sur la planche. Aujourd’hui, seuls 30% des cadres de la Ville sont des femmes.  Et les possibilités de temps partiel encore rares. Sandrine Salerno défend aussi le congé parental partagé entre l’homme et la femme, permettant ainsi à cette dernière de s’investir davantage dans sa carrière.

Sabrine Gilliéron

Aucun titre

Lui écrire

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."