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L'uniforme au travail: les avantages d'une tenue formatée

Le port de l’uniforme permet d’abolir les préjugés liés à la tenue vestimentaire, mais aussi et surtout d’éliminer le stress et 365 décisions par année. Explications.

Le choix vestimentaire chaque jour constitue un dilemme pour un certain nombre de travailleurs.

Crédits: David Lezcano

Qui n’a pas vécu cette expérience: devant votre penderie, vous éprouvez un sentiment de paralysie au moment de choisir votre tenue de travail. Après de nombreuses hésitations et essayages, votre choix se porte sur un costume couleur crème. Arrivé au bureau cependant, vos pensées sont toujours accaparées par vos habits: «Ai-je le bon vêtement pour les bonnes circonstances?»

Dans une tribune très remarquée publiée dans le magazine de mode Harper’s Bazaar, Matilda Kahl a résolu ce dilemme. Afin de gagner en tranquillité d’esprit, cette directrice artistique new yorkaise a décidé de se rendre au travail tous les jours dans la même tenue: une chemise de soie blanche et un pantalon noir. «Aujourd'hui, ce n'est pas seulement que je me sens bien dans mes vêtements, c'est que je ne pense plus du tout à mes vêtements», a confié la jeune femme.

Gagner en tranquillité d’esprit

L'idée, bien sûr, n'a rien de révolutionnaire. A l’instar de Matilda Kahl, de nombreuses personnalités optent depuis longtemps pour l’uniforme. Steve Jobs portait tous les jours un col roulé noir et un jeans, des vêtements qu’il jugeait «pratiques et confortables».

Le placard de Mark Zuckerberg est constitué de deux modèles de t-shirts: un gris clair et un bleu-gris. «J'ai l'impression de ne pas bien travailler si je perds mon temps et mon énergie à des détails qui n'en valent pas la peine», dit-il. Obama, enfin, a confié qu’il ne portait que des costumes bleus ou gris. «J’essaie de réduire au minimum le nombre de décisions à prendre.»

Dans son ouvrage Habit (1887), le philosophe américain William James ne dit pas autre chose: «Plus nous serons capables de circonscrire les détails de notre vie quotidienne aux réflexes de l’automatisme, plus nos facultés d’esprit supérieures seront libérées pour faire correctement leur travail».

Attirer l’attention sur le discours

Autre avantage de l’uniforme: il polarise l’attention sur le message. «L’attention s’accroche au discours, aux actions, au travail», analyse Julien Neuville. Dans un article paru dans le journal Le Monde intitulé "Pourquoi Obama et Mark Zuckerberg s’habillent-ils toujours pareillement?", il cite une expérience conduite par un présentateur télévisé en Australie.

«Pendant une année, Karl Stefanovic a porté le même costume, alors que, comme à l’habitude, sa co-présentatrice, Lisa Wilkinson, changeait quotidiennement de tenue. En 365 jours, aucune remarque sur ses tenues à lui (ayant écarté l’élément vestimentaire, les téléspectateurs se cantonnaient à parler de son travail), alors qu’elle continuait de recevoir des avis de téléspectateurs, plus ou moins virulents, sur sa façon de s’habiller.»

Cette expérience n’est pas sans rappeler celle de Cécile Duflot, qui s’est attiré une pluie de critiques le jour où elle s’est présentée habillée d’un simple jean au Conseil des ministres, mais aussi celle de Roselyne Bachelot. «J'en ai eu assez des remarques incessantes sur mes toilettes colorées et j'ai assombri mes tenues au fil des années», a déclaré à cet égard l'ancienne ministre de la Santé.

Gravir les échelons en talons

Géraldine Le Meur, auteure du livre Comme elles, entreprenez votre vie! (éd. Diateino), insiste cependant sur l’importance des talons. «Pour se mettre sur un pied d’égalité avec ses interlocuteurs néerlandais, physiquement très grands, l’entrepreneur Maïa Baudelaire portait des talons et ne leur parlait jamais assise».

Un conseil qu’invite à suivre également la journaliste et styliste française Carine Roitfeld. «Portez toujours des chaussures à talons! Oui, elles vous donnent du pouvoir. Vous bougez différemment, vous vous asseyez différemment et vous parlez même différemment.»

Ce conseil s’applique également aux hommes de petite taille. Nicolas Sarkozy, pour ne citer que lui, porte des chaussures à talons rehaussés, et pour cause. Outre le fait que l’ancien président a été attaqué et raillé en raison de sa petite taille et des stéréotypes qui y sont liés (teigneux, rabaissant la fonction présidentielle, etc.), toutes les études scientifiques convergent sur ce constat: la grande taille d’un homme ou d'une femme politique est un avantage électoral. «Dans La République, Platon signalait que celui qui hérite du gouvernail est plutôt celui qui est de grande taille, bien qu’il ne voie rien et soit ignare en matière de navigation», rappelle le sociologue Jean-Francois Amadieu.

Imiter le style vestimentaire des leaders

Reste qu’il est parfois difficile de déterminer la bonne tenue. «Je ne vous donnerai qu’un conseil: habillez-vous en fonction du poste auquel vous aspirez et non selon celui que vous occupez, conseille le docteur en psychologie Loïs Frankel, auteure de Ces filles sympas qui sabotent leur carrière (éd. Pearson). Prenez modèle sur les hommes et les femmes qui occupent une position hiérarchique élevée dans votre entreprise. Inspirez-vous de leurs habitudes vestimentaires.»

Ces propos font écho à une étude menée par la chaîne britannique de grands magasins Debenhams. «Les humains sont attirés par les gens qui sont comme eux et les différences peuvent être perçues comme menaçantes», note Karen Pine, psychologue à l'Université du Hertfordshire, avant d'ajouter que «s'habiller comme le patron peut mettre en évidence le comportement de leadership d'une personne».

Attention cependant, ce mimétisme ne doit pas devenir caricatural. «Car s’il peut, dans le meilleur des cas, se révéler flatteur pour la personne imitée, il peut aussi être perçu comme une provocation.»

Quid si les goûts vestimentaires du chef ne reflètent pas votre personnalité? Ce qui se joue, au travers des vêtements, c’est la capacité à comprendre et à s’adapter à la culture de l’entreprise, rappelle le doctorant en histoire Jérémie Brucker, qui mène une thèse sur le vêtement professionnel. «Très peu de gens s’habillent en fonction de qui ils sont et davantage en fonction de qui ils vont croiser».

Liberté d’expression

Cette règle admet-elle des exceptions? «Je travaille pour avec société qui impose un code vestimentaire classique et strict. Chaque fois que j’interviens dans cette entreprise et que j’aborde ce sujet, mes interlocutrices évoquent immanquablement une de leurs collègues qui brise délibérément toutes les règles», répond Loïs Frankel.

Cette femme constitue cependant l’exception. «De fait, elle possède à la fois une personnalité hors du commun et des compétences professionnelles qui la placent au-dessus des codes vestimentaires.» Présente dans l’entreprise depuis de nombreuses années, elle a imposé au fil du temps sa supériorité professionnelle et sa réputation d’excentricité.

Autrement dit, l’entreprise tolère son mode d’habillement insolite parce qu’elle apporte une réelle valeur à son employeur. «Mais je ne conseillerais à personne de marcher sur ses traces, ni même d’essayer», conclut Loïs Frankel.

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Amanda Castillo

Journaliste

Lui écrire

Amanda Castillo est journaliste indépendante. Licenciée en droit et titulaire d'un master en communication et médias, ses sujets de prédilection sont le management et le leadership. Elle est l'auteure d'un livre, 57 méditations pour réenchanter le monde du travail, qui questionne la position centrale du travail dans nos vies, le mythe du plein emploi, le salariat, et le top-down management.

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