Bilan

«Lonza investit 12% de son chiffre d’affaires dans ses usines»

Le Genevois Marc Funk vient de prendre la tête de Lonza. Le nouveau CEO a aussi été l’artisan de l’investissement d’un milliard de la multinationale dans le Valais. Entretien exclusif.



Le nouveau site de production Ibex à Viège symbolise la transition vers les médicaments biologiques de Lonza.

Crédits: DR

Le groupe biotechnologique et chimique Bâlois Lonza vient d’annoncer le remplacement de Richard Ridinger , son CEO depuis sept ans, par Marc Funk à partir du 1er mars. Marc Funk  dirigeait jusqu’ici la branche pharma/biotech de l’entreprise. A ce poste, le juriste de formation, passé par GeneProt et MerckSerono, a piloté le plus gros investissement industriel en Suisse de la décennie avec l’extension en cours (deux bâtiments sur cinq sont sortis de terre) du site de Lonza à Viège. Interview.

Sachant que, de Houston à la Chine, Lonza ne manque pas d’endroits pour grandir quel a été le rationnel derrière votre investissement record à Viège?

Marc Funk. (DR)
Marc Funk. (DR)

Il est exact que cet investissement est d’une taille conséquente. On parle d’un milliard de francs sur trois ans ce qui est exceptionnel pour un site industriel en Suisse. Cette année, le niveau de capitaux investis par Lonza va approcher les 12% du chiffre d’affaires. Et il va s’y maintenir pendant les deux à trois ans du projet de Viège. De ce point de vue, je suis surpris par le relatif peu d’intérêt de la Suisse romande pour ce projet. Cela dit, au-delà de sa taille, ce qui compte dans ce projet c’est la dimension d’innovation.

Parce qu’il accompagne la transition de Lonza de la chimie vers la biologie?

Symboliquement oui. Mais on croit à tort que les médicaments biologiques vont remplacer ceux chimiques. La réalité c’est que pour de nombreuses années encore, la chimie  continuera d’être importante. La majorité des médicaments sont chimiques et cela va durer.

Pour nous, dans ce domaine, la question n’est pas de faire monter en puissance la production biotechnologique pour préparer la fin de celle chimique mais d’adapter  ces diverses prestations pour passer du rôle de pur fabricant pour des tiers à celui de prestataire de services pour ces clients.

Comment cela?

Lonza est un groupe purement B2B. Il y a quelques années notre approche était de répondre à la demande de nos clients sur la base de la disponibilité de nos actifs. Faute de capacité, nous devions décliner certains appels d’offre. Aujourd’hui, nous regardons ce dont le marché va avoir besoin à un horizon de 10 à 15 ans. Nous passons à un modèle de service avec une dimension prédictive  pour répondre à la demande future.

Prédictive ?

Nous ne sommes pas meilleurs que les autres pour prédire le succès ou l’échec d’un médicament lors de la phase clinique. Par contre, étant donné que quasiment toutes les pharma ou biotechs travaillent avec nous, notre vision du marché n’est pas le résultat d’une simple projection à partir d’une base de données achetée. Elle procède de notre proximité avec les clients. Cela ne signifie pas que la transformation digitale ne soit pas un enjeu important. Mais quand vous parlez de robotisation ou d’intelligence artificielle on n’y est clairement pas encore, entre autres parce que le marché de la santé est hyper régulé.

Même si le chimique ne va pas disparaitre, où en êtes-vous dans la transition biologique?

C’est en cours. Même si cela a démarré en 2006 cela ne va pas aussi vite qu’on le croit. D’abord parce que les dépenses en capital sont très importantes. On parle d’infrastructures plus chères d’un facteur d’environ 3 pour les biologiques par rapport à celles nécessaires pour la production de médicaments chimiques.  Notre nouvelle manufacture Ibex à Viège est le symbole de cette transition vers le biologique.

Cette dernière va-t-elle protéger l’entreprise ?

Pas forcément. Par exemple, on constate le déclin des médicaments blockbuster. Cela signifie qu’il n’est plus forcément nécessaire d’avoir des grandes cuves de fermentation en inox de 20 000 litres mais des plus petites en plastic de 2000 litres. La capacité manufacturière doit donc non seulement être plus petite mais plus agile. C’est ce qui nous a poussé à adopter une organisation par modules et même à avoir des stocks d’équipement pas forcément montés. Cela dit, avec le doublement du nombre de molécules approuvées depuis 4 ou 5 ans, on ne compte plus les opportunités

L’une d’elle, la médecine personnalisée, n’impacte-t’elle pas votre modèle industriel avec cette idée de produire au plus près du patient ?

C’est clairement une voix qui s’ouvre. Nous nous y préparons depuis 2006 avec le développement de capacités manufacturières que ce soit dans les cellules souches ou la thérapie génique. En termes de croissance, c’est le marché le plus prometteur. Il pose cependant un problème d’accessibilité. Le Kymriah de Novartis, le premier traitement immuno-oncologique à utiliser des globules blancs produits par génie génétique (CAR-T cell) pour combattre la leucémie est très coûteux. Et on voit arriver d’autres traitements personnalisé qui seront inabordables pour la plupart. Lonza a vocation à jouer un rôle ici pour industrialiser ces process, faire des économies d’échelle et en définitive limiter les coûts de la santé. Comment ? Pour le moment, c’est sur l’établi.

L’action de Lonza a quintuplé depuis 2011 mais fait du surplace depuis deux ans. Votre arrivée peut-elle la dynamiser ?

En 4 ans notre EBITDA dans le domaine pharma/biotech a plus que doublé à plus d’un milliard en 2018. Mous constatons que ce n’est pas corrélé avec le cours de notre action. Certes, il y a une différence de performance entre notre activité chimie fine et celle pharma/biotech. Je ne suis évidemment pas venu de cette division pour la freiner. Cela dit il y a des synergies possibles entre nos divisions. C’est tout le sens de notre acquisition de Capsugel : nous fabriquons à la fois le contenu, les biologiques par exemple, et le contenant, les capsules. Et avec le concept de «Healthcare continuun » nous étendons cette offre contenu + contenant à la formulation, à la logistique etc…

Le nouveau CEO de Lonza, Marc Funk (2e depuis la droite) inaugure le chantier en Valais. (DR)
Le nouveau CEO de Lonza, Marc Funk (2e depuis la droite) inaugure le chantier en Valais. (DR)
Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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