Bilan

L’infatigable bâtisseur chaux-de-fonnier

En 1970, Raffaello Radicchi débarque en Suisse comme saisonnier. Aujourd’hui, il est le premier propriétaire privé du canton de Neuchâtel. Histoire d’une success story.

A 67 ans, Raffaello Radicchi se prépare à laisser les clés de son empire à ses deux filles.

Crédits: Guillaume Perret/lundi13

En 1979, en pleine crise horlogère, Raffaello Radicchi est menuisier lorsqu’il achète à La Chaux-de-Fonds (NE) son premier immeuble puis le rénove pour le revendre en PPE. Aujourd’hui, il est le premier propriétaire privé du canton. En quarante ans, Raffaello Radicchi a construit un véritable empire: son parc immobilier comprend environ 1700 biens mis en location. Depuis 2017, il figure parmi les 300 plus riches de Suisse. C’est même le seul ressortissant neuchâtelois du classement annuel publié par Bilan.

Ses activités immobilières débutent vraiment dans le cadre de la menuiserie qu’il fonde avec son associé René Steinweg en 1983. «Pour soutenir nos activités, nous avons décidé d’acquérir quatre immeubles que nous avons rénovés puis vendus en PPE. On travaillait sept jours sur sept», raconte Raffaello Radicchi. La décennie suivante est décisive. Le contexte est alors dramatique: les promoteurs ne parviennent plus à rembourser leurs prêts, les instituts financiers enregistrent de lourdes pertes, les prix des terrains et des immeubles chutent. «J’ai profité de cette situation pour acheter des biens à des conditions très attractives avec le soutien des banques qui cherchaient des acquéreurs. Il fallait être optimiste pour se lancer dans cette aventure», se souvient Raffaello Radicchi. 

En dix ans, ce dernier acquiert une centaine de biens, le plus souvent en mauvais état. Pour développer ses activités, il fonde parallèlement plusieurs sociétés: Amphion en 1994 (achat, vente, construction et rénovation dans le domaine immobilier), Sareg en 1996 (entreprise générale), Pro Immob en 2001 (gérance), MGO Réalisations en 2002 (construction), Immocolor en 2004 (peinture) et Usine de la Charrière en 2006 (menuiserie et charpente). «Ces sociétés nous permettent de contrôler environ 70% des activités qui tournent autour de nos constructions et de nos promotions. Cette indépendance constitue un avantage concurrentiel par rapport à d’autres acteurs de la branche», estime Raffaello Radicchi.

«Redonner un visage et une vie à des objets historiques»

Si son empire s’étend à l’ensemble du canton de Neuchâtel, c’est à La Chaux-de-Fonds que bat son cœur. Le promoteur a tellement investi dans la troisième ville de Suisse romande que le quotidien L’Impartial n’avait pas hésité en 2006 à la qualifier de Radicchi City. Depuis lors,  son parc immobilier s’est encore agrandi. Parmi les réalisations terminées et en cours,  deux sont emblématiques. 

D’abord, le bâtiment de l’ex-grand magasin Au Printemps sis à l’avenue Léopold-Robert. Raffaello Radicchi l’a racheté, rénové et rouvert en 2009 sous l’enseigne Galerie 56. «Mon objectif est de redonner un visage et une vie à des objets historiques de cette avenue qui fait la fierté des habitants de ma ville», explique celui qui est membre de la Fondation en faveur de la protection du patrimoine architectural, artistique et historique de La Chaux-de-Fonds. 

Ensuite, le long de la même avenue, les Grands-Moulins, abandonnés depuis plus de vingt-cinq ans. L’Italo-Suisse a acquis le site en 2015 pour transformer les silos en lofts et les bâtiments attenants en logements pour seniors. Les travaux, qui ont démarré l’an dernier, prendront fin en 2022. «Je reçois déjà beaucoup de demandes pour y habiter», reconnaît le promoteur. 

Deux réalisations emblématiques à La Chaux-de-Fonds: les Grands-Moulins (à g.), transformés en loft, et la galerie 56 (l’ex «Au Printemps»). (Crédits: Dr)
(Crédits: Dr)

HC La Chaux-de-Fonds, une gloire à retrouver

Ce n’est pas tout. Actuellement, Raffaello Radicchi construit quelques centaines de logements dans le canton de Neuchâtel. Parmi ceux-ci, trois immeubles de 80 appartements à louer sortent de terre sur la parcelle de l’ancienne scierie de
La Chaux-de-Fonds. Les travaux se poursuivront jusqu’en 2020. Un des bâtiments abritera des logements pour personnes âgées – la demande est forte – et une Migros s’installera sur le site avec d’autres magasins dans un quartier marqué par l’absence de commerces. 

Au cœur de celui-ci: le Parc des sports de la Charrière, qui a vécu ses heures de gloire avec les titres de champion de Suisse remportés par La Chaux-de-Fonds en 1954, 1955 et 1964. Raffaello Radicchi aidera-t-il le club à titiller de nouveau les sommets du football helvétique? «Nous avons déjà Neuchâtel Xamax. C’est vers le bas du canton que les jeunes formés dans le haut peuvent éclore», explique l’Italo-Suisse. Il estime qu’il faudrait plutôt permettre au HC La Chaux-de-Fonds
de rejoindre l’élite, club qui a dominé le hockey sur glace helvétique entre 1968 et 1973. «Je suis prêt à l’aider pour atteindre cet objectif, mais je ne vois aucune volonté des dirigeants d’aller dans ce sens», constate Raffaello Radicchi. Il regrette au passage l’absence de soutien des grandes marques horlogères de la région dans le domaine du sport.

Dans les années 2000, Raffaello Radicchi diversifie ses activités dans le secteur secondaire. Il prend des participations majoritaires dans l’industrie, au sein de plusieurs sous-traitants actifs dans l’horlogerie, les machines-outils et autres, ainsi que dans la marque Schwarz Etienne. Depuis cette année, une dizaine d’entreprises, dont cinq regroupées dans une holding (Dracogroupe), sont réunies au sein d’un complexe situé à proximité de l’aérodrome des Eplatures et construit par… Raffaello Radicchi et deux entrepreneurs. Coût de l’opération: 35 millions de francs. Aujourd’hui, ces sociétés comptent davantage de collaborateurs que celles de la construction et de l’immobilier.

Au cours de ces dernières années, le promoteur a beaucoup investi. Trop? «Je ne suis pas inquiet, même si nous mettrons environ 500 nouveaux logements locatifs sur le marché d’ici à 2021, majoritairement des deux et trois-pièces. C’est dans ce segment que la demande est importante. Il est possible que les locataires quittent leurs anciens appartements pour vivre dans nos nouveaux logements», affirme l’Italo-Suisse. 

Maçon, puis menuisier

Raffaello Radicchi arrive en Suisse en 1969 comme saisonnier. Il a 18 ans et vient de Gubbio, petite ville proche de Pérouse au centre de l’Italie. Comme des dizaines de milliers de ses compatriotes italiens, ce fils de paysan quitte son pays natal pour trouver un emploi à l’étranger. Il se retrouve coffreur sur le chantier du tunnel routier du Gothard. A Amsteg (UR), jeune adulte, il dort dans une des multiples baraques d’ouvriers. Au pied du versant nord du massif montagneux, le soleil n’apparaît que rarement. Un choc pour cet Italien, mais il survit à des conditions de travail et de vie difficiles. 

Puis, son employeur lui propose un emploi de maçon à Etoy (VD), près de Morges. Et en 1970, il l’envoie à La Chaux-de-Fonds pour la construction de Pod 2000, une activité qu’il abandonne pendant dix-huit mois afin d’effectuer son service militaire en Italie. Il revient dans les Montagnes neuchâteloises en 1973, termine l’édification de ce bâtiment de la ville et se marie. Mais à 26 ans, une allergie au ciment le contraint à abandonner son travail de maçon. Raffaello Radicchi se forme alors dans la menuiserie afin de s’ouvrir de nouveaux horizons.

Aujourd’hui, le groupe Insulae, qui compte plus de 300 collaborateurs, est une affaire de famille. A 67 ans, son propriétaire remet progressivement les clés de son empire à ses deux filles, alors que son fils est devenu artiste. Depuis quelques années, Laura et Sabina Radicchi sont membres des conseils d’administration de plusieurs sociétés du groupe et de la holding Insulae créée en 2012. Leur père, qui a délégué ses compétences opérationnelles, restera à leur tête pendant encore quelques années. «Travailler, travailler, travailler, c’est la clé de la réussite», insiste Raffaello Radicchi.


Raffaello Radicchi est à la tête d’une fortune estimée par Bilan entre 100 et 200 millions de francs.

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix Jean Dumur 1998, Prix BZ du journalisme local

Du même auteur:

Comment l’Institut de Glion se développe en Gruyère
Le nouveau défi de Bernard Lehmann

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."