Bilan

Lindt, la même technique depuis près de 170 ans

Résistant à la crise, le numéro un mondial du chocolat haut de gamme utilise toujours la méthode Rodolphe Lindt.
  • Lindt & Sprüngli fournit très vite des chocolats et des pralinés à de nombreux pays Crédits: Lindt
  • Rodolphe Lindt a inventé en 1879 une technique révolutionnaire de fonte du chocolat: le conchage. Crédits: Lindt
  • Chocolat Sprüngli rachète la fabrique de chocolat Lindt en 1899. Crédits: Lindt
  • Employés en 1900. La nouvelle fabrique de Kilchberg, au bord du lac de Zurich, est très moderne. Crédits: Lindt
  • Le confiseur zurichois Rudolf Sprüngli-Ammann se lance dans le chocolat avec son père en 1845. Crédits: Lindt
  • Le produit phare Lindor est commercialisé dans plus de cent pays. Crédits: Lindt
  • Les recettes se diversifient mais la technique de fabrication reste identique. Crédits: Lindt
  • Les recettes se diversifient mais la technique de fabrication reste identique. Crédits: Lindt
  • Créé en 1952, le Lapin Or est imaginé par un chocolatier de Lindt pour faire plaisir à sa fille. Crédits: Lindt
  • Lindt & Sprüngli possède huit sites de production, dont six en Europe et deux aux Etats-Unis. Chaque site crée et produit un assortiment destiné à sa région d’implantation. Crédits: Lindt
  • En 2009, le tennisman Roger Federer devient ambassadeur de la marque. Crédits: Lindt
  • Le siège se trouve à Kilchberg, où la société est présente depuis 1899. Crédits: Lindt
  • L’ourson doré «Teddy» de Lindt pourrait ne pas survivre à la plainte déposée par le fabricant de bonbons Haribo pour atteinte au droit de marque. Crédits: Lindt

Impossible d’y échapper en période de Pâques. Voilà un peu plus de soixante ans qu’il annonce le printemps, le Lapin Or. Avec son habit doré et son ruban rouge à clochette, il est devenu, au même titre que les boules Lindor, l’emblème d’une marque qui a contribué à la réputation d’excellence du chocolat suisse dans le monde: Lindt.

L’histoire du célèbre chocolatier est aussi ancienne que le chocolat en plaques. Elle débute vers le milieu du XIXe siècle lorsque arrive d’Italie une nouvelle mode: le chocolat sous forme solide. Jusque-là, les gens ne connaissaient le chocolat presque que sous forme de boisson. Les premiers à exploiter ce filon sucré sont François-Louis Cailler à Vevey et Philippe Suchard à Neuchâtel.

Un peu plus tard, en 1845, les confiseurs zurichois David Sprüngli-Schwarz et son fils Rudolf Sprüngli-Ammann leur emboîtent le pas.

L’aventure de Sprüngli & Fils démarre dans une petite confiserie de la Marktgasse, au cœur de la vieille ville de Zurich. Totalement inédit en Suisse alémanique, le chocolat en plaques séduit immédiatement la bonne société. Le succès est tel que les Sprüngli doivent transférer leur production de chocolat à Horgen, dans une petite fabrique au bord du lac de Zurich.

Dès lors, l’entreprise, qui employait jusqu’à dix ouvriers à ses débuts, ne va cesser de grandir. En 1859, Sprüngli père et fils ouvrent à la Paradeplatz un second établissement, plus grand cette fois. Il est situé dans un quartier en plein essor, juste à côté d’une banque, d’un hôtel de luxe et de la bourse. A la mort de son père, Rudolf reprend les rênes de l’entreprise et transfère, en 1870, la fabrication de chocolat sur un site plus vaste à la Werdmühle, à Zurich.

Une dizaine d’années plus tard, Sprüngli emploie déjà près de 80 personnes et fournit des chocolats et des pralinés à bon nombre de pays européens, y compris l’Inde.

En 1892, Rudolf Sprüngli-Ammann se retire de la vie professionnelle. Il remet l’affaire à ses deux fils. Le plus jeune, David Robert, hérite des deux confiseries. Sous sa houlette, la grande confiserie de la Paradeplatz connaît un essor sans pareil et devient un établissement de grande renommée, connu dans le monde entier.

La fabrique de chocolat, elle, revient à l’aîné, Johann Rudolf Sprüngli-Schifferli. La ville de Zurich vivant elle-même une expansion rapide, les autorités planifient des projets de construction et d’activités pour le site de la Werdmühle. En 1898, Johann Rudolf Sprüngli se voit obligé de partir à la recherche d’un terrain adéquat. Il le trouve à Kilchberg, au bord du lac de Zurich.

C’est là qu’il fait construire en 1899 une nouvelle fabrique, plus grande, plus moderne.

Depuis ce jour, le siège de l’entreprise n’a plus jamais quitté l’endroit. Afin d’en assurer le financement, Johann Rudolf Sprüngli transforme la raison sociale en une société anonyme nommée Chocolat Sprüngli AG.

Un secret de fabrication unique

Cette même année, Chocolat Sprüngli AG rachète la fabrique de chocolat de Rodolphe Lindt, à Berne. Et, avec elle, un secret de fabrication: le conchage, une technique révolutionnaire de fonte du chocolat qui permet au cacao de fondre dans la bouche tout en conservant toute la finesse de ses arômes.

Petit retour en arrière: en 1879, le chocolat était encore une pâte sableuse, rugueuse et un brin amère, lorsque Rodolphe Lindt décide d’améliorer le procédé d’affinement. Il construit un broyeur spécial à cylindre (conche) et ajoute du beurre de cacao supplémentaire à la masse.

La légende raconte qu’un jour il oublie d’arrêter sa machine lors d’un long week-end. En revenant, il se trouve devant une toute nouvelle masse de chocolat. Il réalise alors que la pâte brassée pendant au moins septante-deux heures s’est réchauffée par la friction, permettant au beurre de cacao d’enrober les particules de sucre et de cacao et donnant ainsi au chocolat sa consistance fondante et son brillant satiné.

De plus, pendant le processus de brassage, les arômes se sont délicatement développés.

La technique, totalement novatrice, révolutionne la production moderne du chocolat. Le conchage, dont le secret n’est rendu public qu’en 1901, contribuera largement à la réputation mondiale du chocolat suisse.

Toujours en 1899, l’entreprise change de nom en Chocoladefabriken Lindt & Sprüngli AG et produit des chocolats innovants à la fois à Berne et à Kilchberg.

Les deux associés, Lindt et Sprüngli, dirigent leurs affaires ensemble. Malgré le succès, leur relation n’est pas facile. La rupture est consommée en 1905. Rodolphe Lindt et deux proches parents, August et Walter Lindt, claquent la porte de l’entreprise pour divergence d’opinions. Les deux derniers, en rupture de contrat, ouvrent peu après leur propre fabrique de chocolat, A. & W. Lindt, à Berne.

Sprüngli les poursuit en justice, ce qui lui coûte beaucoup d’argent, mais réussit finalement à obtenir que l’entreprise soit liquidée en 1928. Le jeu en vaut largement la chandelle: sans parler du savoir-faire, la marque Lindt en soi a plus de valeur que son prix d’achat.

Dans les années 1920, l’industrie du chocolat suisse connaît un véritable âge d’or. Les exportations prennent de plus en plus d’importance. Vers 1915, Lindt & Sprüngli exporte près des trois quarts de sa production de chocolat dans environ vingt pays à travers le monde.

L’état de grâce est pourtant de courte durée. La crise économique des années 1920-1930 entraîne la perte de tous les marchés étrangers. Une nouvelle orientation s’impose. Le chocolatier se tourne alors vers le marché suisse qui, lui, ne s’est développé que très lentement.

Mais déjà s’étend l’ombre de la Seconde Guerre mondiale. Les importations de sucre et de cacao sont sévèrement restreintes, puis rationnées à partir de 1943. Les ventes stagnent entre 1919 et 1946, mais Lindt & Sprüngli surmonte la crise, tout en restant intransigeant sur la qualité. Les consommateurs souhaitent que le peu de chocolat qu’ils peuvent s’offrir soit le meilleur…

Après la Seconde Guerre, la Suisse puis le reste du monde assistent à un véritable boom des ventes de chocolat. Pour répondre à l’explosion de la demande, Lindt & Sprüngli passe des contrats de licence à l’étranger: en 1947 en Italie, en 1950 en Allemagne et en 1954 en France.

A Kilchberg, les locaux désormais trop exigus doivent être agrandis et les installations, obsolètes, remplacées. Afin de poursuivre son expansion, le chocolatier rachète trois petits producteurs suisses à Coire (GR), à Olten (SO) et à Langenthal (BE), qui deviennent des succursales.

La légende du Lapin Or

Dès le début de cette seconde moitié du XXe siècle, Lindt & Sprüngli ne cesse d’optimiser sa technique de conchage. Les recettes se diversifient mais le chocolat est toujours fabriqué selon la méthode Rodolphe Lindt. C’est à cette période que l’entreprise de Kilchberg va mettre au point, pratiquement coup sur coup, ses deux produits phares.

En 1949, les maîtres chocolatiers de la firme imaginent une recette de chocolat unique grâce à son cœur fondant: Lindor est né! D’abord mis sur le marché en tablette, ce n’est qu’en 1967 que ce chocolat est vendu sous forme de boules dans une édition spéciale de Noël. Il est aujourd’hui commercialisé dans plus de cent pays.

L’invention du Lapin Or, elle, tient presque du conte pour enfants. Par un beau matin de mars 1952, la fille d’un chocolatier de Lindt aperçoit au milieu de la neige qui recouvre son jardin un petit lapin assis, les oreilles dressées. Elle a à peine le temps de s’émerveiller qu’il s’enfuit. La voyant fort chagrinée, son père décide de recréer l’animal en chocolat.

Il l’habille de précieuses feuilles d’or et, pour le rendre définitivement unique, orne son cou d’un ruban rouge et d’une clochette. Dès lors, le Lapin Or va égayer chaque année les étalages de Pâques.

Parallèlement à ces nouvelles créations, Lindt & Sprüngli poursuit son développement à l’étranger. Dès 1977, la firme installe des sites de production en France, en Allemagne et aux Etats-Unis; 1986 est une année clé pour la marque: la société entre à la Bourse suisse.

En 1994, toutes les filiales étrangères de Lindt sont regroupées en holding, avec siège à Kilchberg. Les ventes mondiales consolidées s’élèvent à presque 900 millions de francs. Dès lors, Lindt & Sprüngli aligne les exercices records jusqu’en 2009. Cette année-là, crise oblige, les gourmands se rabattent sur des douceurs moins chères. Les ventes de Lindt reculent de 1,9% à 2,52 milliards.

Pour contrer la morosité ambiante, le chocolatier Lindt & Sprüngli réussit un joli coup en 2009. Il s’attache les services de Roger Federer, qui devient l’ambassadeur de la marque. Sympathique, naturel, pur produit de ce que la Suisse fait de mieux et amateur de chocolat depuis l’enfance, le champion de tennis incarne à merveille les valeurs chères à l’entreprise de Kilchberg.

Le spot publicitaire qui scelle leur partenariat est mythique: à l’aéroport, deux douanières arrêtent Federer pour fouiller son bagage à main. En l’ouvrant, elles découvrent qu’il est empli de petites boules de chocolat Lindor. Aussi intéressées par le contenu du bagage que par le physique du propriétaire, elles confisquent la précieuse marchandise…

Mais le monde de la douceur cache sous sa patine chocolatée d’âpres batailles juridiques. Car si le partenariat avec la star bâloise s’annonce prometteur à long terme, les fameux Lapins Or causent, en revanche, plus de soucis au chocolatier zurichois.

Il faut savoir que Lindt & Sprüngli se bat depuis des années pour protéger son lapin doré. En 2012, la société essuie un coup dur: ses Lapins Or pourront être copiés dans l’Union européenne. La Cour européenne de justice a tranché: elle n’entend pas faire des lapins en chocolat avec un ruban rouge une marque protégée.

Pourtant, deux mois plus tôt, la société avait remporté une manche dans la guerre des lapins. Le procès à Vienne qui opposait Lindt & Sprüngli à son concurrent autrichien Franz Hauswirth a tourné à l’avantage des Suisses. Hauswirth ne pourra plus produire de lapins dorés.

Lindt & Sprüngli avait porté plainte il y a plusieurs années, estimant que les lapins en chocolat de Hauswirth, emballés dans de l’alu doré et portant une clochette avec un ruban rouge, pouvaient être confondus avec ses Lapins Or.

La guerre des marques

Lancé en 2011, l’ourson doré «Teddy» – succès commercial immédiat – suit lui aussi le chemin des tribunaux. Haribo, fabricant de bonbons basé à Bonn, en Allemagne, a en effet déposé une plainte pour atteinte au droit de marque. Selon lui, l’arrivée sur le marché de «Teddy», emballé dans sa feuille d’or, crée pour le consommateur un risque d’amalgame avec son «Ours d’or».

Lindt & Sprüngli a perdu le procès contre Haribo à la fin de l’année dernière. Le Tribunal de Cologne a interdit au groupe zurichois de continuer de vendre ses oursons emballés dans un papier doré. Le nounours Lindt est menacé de disparition. Mais la firme a d’ores et déjà annoncé un recours. La guerre des marques ne fait que commencer.  

 

Christine Werlé

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