Bilan

«L’image de la Suisse est un gage de qualité»

Sébastien Dannaud, CEO de Cotecna, table sur une croissance du groupe genevois d’inspection, notamment via des rachats.

Sébastien Dannaud explique avoir renforcé les services d’inspection indépendante pour le compte de clients privés.

Crédits: Nicolas Righetti/Lundi13

Si la région genevoise est une des premières places mondiales pour le négoce, cela est dû à un écosystème qui permet à des centaines d’acteurs de déployer leurs activités dans le monde. En plus des sociétés de négoce – notamment les géants du type Cargill, Bunge, ADM, Louis Dreyfus ou Cofco –, cet écosystème est composé d’une multitude d’acteurs spécialisés, en l’occurrence des banques, assureurs, avocats, fiduciaires, affréteurs et armateurs. Sans oublier les sociétés d’inspection, à l’instar du leader mondial SGS et de Cotecna. Souvent discrètes et peu connues du grand public, leurs activités d’inspection, d’analyse et de certification facilitent grandement le commerce international et rendent les chaînes d’approvisionnement plus sûres et plus efficaces.

Fondée en 1974, Cotecna s’est développée au fil des ans pour atteindre, selon ses propres chiffres, 4500 employés dans plus de 100 succursales réparties dans environ cinquante pays. Depuis 2017, Cotecna est dirigée par Sébastien Dannaud, ancien élève d’HEC Paris qui a travaillé durant près de dix ans chez Bureau Veritas. Il est entré chez Cotecna en 2016 afin de piloter l’expansion géographique.

Votre marché est en «constante évolution». Quels changements majeurs observez-vous?

Historiquement, Cotecna s’est avant tout concentrée sur la fourniture de services aux gouvernements de pays en voie de développement. Notre tâche consiste à soutenir ces gouvernements dans l’accomplissement de leurs fonctions régaliennes, par exemple en aidant leurs douanes à évaluer la valeur des marchandises et à définir les classifications tarifaires. Ou encore en contribuant à la sécurisation de corridors douaniers.

Est-ce que vos services aux gouvernements sont générateurs de profits significatifs?

Ces services ne sont pas rendus à des gouvernements de pays stables comme la Suisse mais sur des marchés difficiles, notamment en Afrique. Pour tenir compte des défis générés par ces missions, il est donc compréhensible que ces services soient profitables. Néanmoins, le secteur des inspections pour le compte du secteur privé peut être tout aussi rentable, à condition d’avoir des volumes d’affaires importants.

Vos services aux gouvernements sont-ils souvent retenus à l’instigation d’organisations comme le Fonds monétaire international ou la Banque mondiale?

Ils le sont, en effet. Néanmoins, depuis quelques années, les gouvernements de ces pays en développement ont été encouragés à gagner en autonomie et, par conséquent, ce marché traditionnel des services gouvernementaux a graduellement perdu de l’importance.

Comment avez-vous réagi?

D’une part, nous avons commencé à proposer des services plus innovants aux gouvernements. Je pense notamment à la mise sur pied de portails douaniers ou de cadastres informatisés destinés à accroître les recettes foncières.

Mais nous avons surtout renforcé nos services d’inspection indépendante pour le compte de clients privés (B2B) dans trois domaines: agriculture, métaux et minerais ainsi que sécurité alimentaire. Ce virage a notamment été pris lors de l’arrivée dans notre capital de Frank Piedelièvre, anciennement CEO de Bureau Veritas et actuellement président du conseil d’administration de Cotecna.

Ces créneaux privés (B2B) ne sont-ils pas hautement concurrentiels?

Ils le sont, mais deux tendances de fond soutiennent notre développement: le besoin croissant de transparence et la réglementation des pays émergents qui devient de plus en plus stricte. En combinant notre croissance organique avec une série d’acquisitions, nous devenons de plus en plus un acteur qui compte sur ces marchés B2B. Actuellement, nous sommes d’ailleurs clairement le troisième acteur mondial dans les services d’inspection de produits agricoles.

Le marché des services aux gouvernements des pays émergents (ici au Salvador) évolue. (Crédits: Cotecna)

En plus des inspections indépendantes, proposez-vous également des conseils?

En vertu de notre devoir d’indépendance, nos services de conseil se limitent à fournir des résultats d’inspection et d’analyse en tant que tierce partie neutre. Naturellement, nous ne faisons pas de négoce nous-mêmes.

Vous indiquez avoir «plus de 100 bureaux et laboratoires dans 50 pays». Est-ce que vos propres bureaux fournissent des services de qualité plus élevée que les services de vos agents?

Nous avons un nombre restreint d’agents et ils sont soumis aux mêmes exigences de qualité que nos propres bureaux. Pour Cotecna, l’avantage principal de posséder ses propres bureaux est la possibilité d’avoir une influence accrue sur les décisions d’investissement.

Vous mettez en exergue votre certification ISO 9001. Vous aide-t-elle véritablement à fournir des services efficaces et de qualité?

Etre certifié ISO 9001 est nécessaire – notamment pour avoir le droit de participer à certains appels d’offres – mais cela n’est en aucun cas suffisant. Nous avons une multitude d’autres certifications ou accréditations, y compris de la FDA (Food & Drug Administration) américaine et de grands clients. Le plus important est de tirer parti de ces certifications et accréditations pour véritablement améliorer la qualité de ses services.

Le besoin croissant de transparence génère des opportunités d’affaires. (Crédits: Cotecna)

Lorsque vous vous rendez dans vos bureaux à l’étranger, quels sont les éléments que vous observez en priorité?

Primo, je suis attentif à l’attention portée localement à la santé et la sécurité de nos employés, notamment dans les ports et dans nos laboratoires. Segundo, j’observe le niveau d’engagement de nos équipes locales, leur énergie, leur volonté de se développer ainsi que leur capacité à tenir leur budget. Tertio, je m’assure que les efforts de croissance soient placés sur les bonnes priorités. Quarto, je me penche sur le pipeline des talents car avoir les bonnes équipes est le facteur clé pour la croissance future de Cotecna.

Quel est votre style de management?

Je suis convaincu que l’intelligence et l’énergie collectives sont des gages de succès pour faire grandir une entreprise, a fortiori pour un projet «entrepreneurial» comme Cotecna. A ce titre, je privilégie un management inclusif fondé sur une communication régulière avec les managers afin de les inciter à partager leurs idées, projets et difficultés rencontrées.

Etes-vous satisfait des conditions-cadres en Suisse et à Genève, y compris en ce qui concerne la récente réforme de la fiscalité des entreprises?

L’image de la Suisse est bonne, c’est un gage d’indépendance et de qualité. Genève est aussi un lieu attractif pour les expatriés. La récente réforme fiscale a très peu d’impact sur Cotecna, vu son profil très international.


Pas d’entrée en bourse en vue pour financer la croissance internationale

Etant donné votre croissance générée en partie par des acquisitions, vos efforts d’intégration et vos coûts de complexité sont certainement conséquents…

Le but de notre croissance par acquisition (quatre sociétés ces trois dernières années) est avant tout de bâtir un socle destiné à accélérer notre croissance organique. En outre, comme notre réseau existant n’est pas dense, nos acquisitions nous permettent d’une part de «boucher des trous» géographiques et, d’autre part, d’acquérir de nouvelles compétences techniques. L’intégration se fait donc très facilement.

Pour acheter des sociétés, il faut souvent savoir «se vendre». Comment vous y prenez-vous?

Dans le contexte d’un projet de croissance forte, les entreprises que nous achetons peuvent contribuer à façonner notre culture d’entreprise. Pour les entreprises cibles, notamment, cet élément est fortement valorisant. Par contre, comme nos acquisitions ne génèrent pas de synergies avec un réseau existant, nous ne sommes en principe pas à même d’être l’acquéreur qui offre les meilleurs prix de rachat.

Quel niveau de croissance visez-vous?

Actuellement, notre chiffre d’affaires se situe dans la fourchette de 250 à 300 millions de francs et nous employons 4500 personnes. Dans une à deux années, nous pensons générer des recettes annuelles à hauteur à 400 millions de francs et cela signifiera un doublement par rapport à l’année 2016. A moyen terme, nous comptons poursuivre notre diversification avec probablement un cinquième secteur d’activité, nous permettant ainsi de générer une forte croissance et d’être moins vulnérables aux cycles économiques.

Est-ce qu’une entrée en bourse est une option que vous envisagez, par exemple pour accélérer votre développement international?

En tout cas pas à brève échéance. Avec nos réserves de liquidités et notre cash-flow, nous serons en mesure d’atteindre notre objectif de 400 millions de francs de recettes sans apport de capital externe.

Quelles sont les différences clés entre Cotecna et d’autres sociétés actives dans votre domaine, notamment les géants SGS et Bureau Veritas?

SGS et Bureau Veritas sont vingt fois plus grands que nous. Ils sont également beaucoup plus diversifiés. Grâce à notre taille plus modeste, notre spécialisation sur seulement quatre domaines d’activité et une organisation très horizontale, nous avons la possibilité d’être très réactifs. Nous sommes toutefois présents dans 50 pays, ce qui nous permet de servir nos grands clients privés sur l’ensemble de leurs principaux marchés.

Quels sont les désavantages liés à votre taille relativement réduite?

Nous sommes moins visibles et, par conséquent, nous recevons moins de commandes sans efforts commerciaux spécifiques.

Philippe Monnier

Journaliste

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