Bilan

Les Romands sauront-ils dépasser leurs querelles?

C'est dans un environnement économique de plus en plus incertain et concurrentiel que la plus grosse concentration de l'histoire de l'électricité suisse est en voie d'achèvement. Si tout se passe comme prévu, naîtra au 1er janvier 2009 une nouvelle entreprise comprenant la romande Energie Ouest Suisse(filiale d'EOS Holding), le soleurois Atel, le français EDFet un consortium d'actionnaires alémaniques. Sa raison sociale n'est pas encore connue. Pour l'instant, on parle du Pôle de la Suisse occidentale (PSO). Celui-ci cherchera à s'affirmer comme un acteur majeur du négoce européen de l'électricité: son rôle consistera à revendre l'électricité qu'il produira ou qu'il achètera sur le marché. Avec un chiffre d'affaires proche de 15 milliards de francs, le PSO deviendra le leader helvétique de la branche devant le groupe Axpo avec une activité très forte à l'étranger. Les derniers préparatifs de cette fusion se déroulent dans un contexte caractérisé par de profonds changements. D'abord, avec la première étape du processus de libéralisation du marché, les gros consommateurs peuvent décider de changer de fournisseur. Ensuite, sur fond de crainte dans le domaine de l'approvisionnement, les prix du kWh ne cessent de progresser. Enfin, les grands groupes étrangers, qui vivent une période de consolidation, cherchent à contrôler le marché suisse, véritable plaque tournante de l'électricité européenne. Pour les entreprises électriques romandes (Services industriels de Genève/SIG, Services industriels de Lausanne/SIL, Groupe E, Romande Energie, Forces motrices valaisannes/FMV), qui appartiennent toutes aux collectivités publiques, une page de leur histoire se tourne. Actionnaires-clients du grossiste EOS Holding qui leur fournit une partie de leur courant, ces cinq sociétés seront à l'avenir, via cette structure, un actionnaire important du PSO avec plus ou moins 30% du capital. Si les Romands, surtout leurs autorités politiques, parviennent à dépasser leurs bisbilles internes, ils peuvent jouer un rôle déterminant au sein d'un acteur à vocation européenne. Sauront-ils saisir cette opportunité? Tentative de réponse en cinq points.

Les Romands parviendront-ils à parler d'une même voix?

Les Romands ont déjà remporté deux succès avec la domiciliation du siège social de la future société à Neuchâtel et la création d'une filiale active dans la gestion de la production et de la vente pour la Suisse à Lausanne. Désormais, ils doivent être attentifs à la composition du management du PSO et mettre tout en oeuvre pour pouvoir défendre avec succès leurs intérêts dans le conseil d'administration. Au sein de cet organe stratégique, les Romands seront actifs par le biais d'EOS Holding. Ils disposeront de quatre sièges. Ceux-ci reviendront probablement aux administrateurs des quatre plus importants actionnaires d'EOS Holding: SIG, SIL, Romande Energie et Groupe E. Les Valaisans n'auront vraisemblablement aucun représentant en raison de la faible participation qu'ils possèdent (5,87%) au sein du grossiste. Pour influencer les décisions du PSO, les Romands savent qu'ils devront absolument parler d'une seule et même voix. «C'est une question de bon sens. La libéralisation du marché en Europe et en Suisse nous oblige à regarder au-delà d'un fédéralisme borné», insiste Jean Pralong, président des FMV. Encore faut-il s'entendre sur une stratégie commune. Actuellement en cours, les négociations sont menées par les délégués des conseils d'administration des membres d'EOS Holding. Objectif: mettre au point une convention d'actionnaires. «Nous devons défendre nos idées en commun. Il n'y a pas d'autre choix», affirme Robert Cramer, conseiller d'Etat genevois et président du Conseil des pouvoirs publics d'EOS Holding.

Pourront-ils surmonter leurs divergences?

Les actionnaires d'EOS Holding n'ont pas toujours partagé la même opinion au sein du conseil d'administration du grossiste. Parfois les tensions furent très vives. Pourquoi parviendraient-ils désormais à s'entendre? «Aujourd'hui, le contexte est différent. La pénurie d'énergie change la donne. Tous les actionnaires d'EOS Holding cherchent à obtenir une sécurité en matière d'approvisionnement en électricité», constate Robert Cramer. Certes. Mais des divergences existent. Les Genevois combattent le recours au nucléaire. Ce qui n'est pas le cas des Fribourgeois ni des Vaudois. Or, le PSO tirera une partie importante de son énergie des centrales thermiques. L'ouverture du marché ne facilite pas non plus un rapprochement. Au contraire, Romande Energie ne cache pas son intention de sortir de ses frontières naturelles pour concurrencer le Groupe E et les SIG sur leur propre territoire. Autrement dit, avec la libéralisation, les Romands vont commencer à s'arracher la clientèle. «Ce combat est ridicule, s'insurge Robert Cramer. La production propre de chaque distributeur romand est déjà insuffisante. Pour augmenter sa clientèle, il doit acheter du courant à des prix élevés sur le marché. Je ne vois pas l'intérêt d'une telle stratégie. Au lieu de chercher à casser le réseau de nos voisins, nous devrions plutôt tenter de travailler ensemble», insiste-t-il. Président de la Fédération romande de l'énergie, Serge Beck, qui oeuvre par ailleurs pour les Forces motrices bernoises, n'y croit pas: «Les collectivités romandes n'ont aucune vision d'avenir. Je suis donc très sceptique quant à la capacité de s'entendre.»

Les Romands perdront-ils le contrôle de leur approvisionnement?

L'approvisionnement est un enjeu capital. Plus une société produit son énergie, plus elle parvient à contrôler ses prix de vente aux consommateurs. C'est pourquoi Romande Energie et le Groupe E cherchent à augmenter considérablement leur capacité propre. En devenant les partenaires d'un groupe suisse à dimension européenne, les Romands accroissent leur sécurité d'approvisionnement. C'est une opportunité à ne pas gâcher. D'autant qu'EOS Holding ne peut plus survivre seule dans un marché européen en voie de consolidation. Grâce à ses barrages, le grossiste romand détiendra, au sein du PSO, un rôle clé dans la production d'énergie de pointe, qui lui permet de garantir l'alimentation durant les pics de consommation. Avec les investissements prévus, cette activité sera encore plus importante à l'avenir. La répartition de l'approvisionnement en énergie entre les actionnaires du PSO s'annonce d'ores et déjà comme un enjeu majeur, même si tous les actionnaires doivent être traités sur un pied d'égalité. «La cohésion des Romands est capitale. Elle vise à ce que ces derniers puissent s'assurer de la sécurité et de la fiabilité de l'approvisionnement pour leur région en acquérant auprès du PSO le maximum d'énergie produite en Suisse à des prix compétitifs. Les Romands pourront ainsi respecter la législation relative à l'approvisionnement de base des clients captifs», affirme Philippe Virdis, directeur général du Groupe E.

Le grossiste EOS disparaîtra-t-il'

Avec l'intégration de sa filiale EOS SA au sein du PSO, EOS Holding n'aura plus aucune activité à l'exception de la gestion de sa participation. Chaque année, elle percevra de confortables dividendes, qui seront pour partie reversés à ses actionnaires. Mais que faire du solde? Son président a imaginé plusieurs scénarios. «Nous pourrions nous lancer dans de nouvelles activités. Par exemple dans les énergies renouvelables, en fédérant les différents projets de nos actionnaires. Leur regroupement au sein de notre entreprise faciliterait leur gestion et permettrait à EOS Holding de devenir un acteur majeur de cette branche en Suisse romande», estime l'avocat Dominique Dreyer. Ce projet ne va pas de soi. Car chaque fournisseur d'énergie compte rester maître de sa stratégie dans ce domaine comme dans d'autres. Si EOS Holding compte créer de nouvelles activités industrielles, c'est surtout parce qu'elle craint pour sa survie. Pendant combien de temps Romande Energie, le Groupe E, les SIG, les SIL et les FMV accepteront-ils d'être représentés au sein du PSO par l'intermédiaire d'EOS Holding? Dans un avenir relativement proche, on ne peut pas exclure que ces sociétés chercheront à en devenir des actionnaires directs. Dans ce cas, le grossiste romand en énergie disparaîtra.

Fusionneront-ils leurs entreprises?

Non. Avant même de commencer une éventuelle négociation, les cinq sociétés romandes devraient harmoniser leurs statuts. Ce qui relève de l'utopie. Actuellement, seuls le Groupe E et Romande Energie sont organisés sous la forme d'une société anonyme. Les SIL sont un des services communaux de la Ville de Lausanne, alors que les SIG fonctionnent comme une régie autonome. En revanche, l'ouverture du marché pourrait accélérer la création de sociétés communes entre Romands, comme c'est déjà le cas pour les achats de matériel. Oseront-ils aller jusqu'à la centralisation de leur politique commerciale? Avec Atel et des partenaires vaudois, Romande Energie a créé une société ad hoc - RECom- active dans le marketing, la vente, la relation avec les clients, la gestion de l'approvisionnement. Prête à ouvrir son capital à d'autres fournisseurs, cette entreprise parviendra-t-elle à convaincre un ou deux gros acteurs de la branche? Par exemple le Groupe E? C'est peu vraisemblable. «Pour qu'une entreprise électrique comme la nôtre reste dynamique et indépendante, elle doit absolument conserver la maîtrise de sa production et de son approvisionnement. C'est la seule façon de garder le contrôle de notre prix de revient et, par conséquent, de notre prix de vente. Par ailleurs, une entreprise qui veut subsister et même se développer se doit de garder elle-même sa relation avec le client, sans quoi elle perd sa raison d'être», insiste Philippe Virdis. Une fois constituée, la nouvelle société jouera sa propre partition. Son conseil d'administration sera certainement remanié pour comprendre non seulement des électriciens - c'est déjà le cas - mais aussi des personnalités de la finance capables de mesurer les risques pris dans le négoce de l'énergie. De surcroît, son actionnariat pourrait s'élargir à un acteur de poids: les Forces motrices bernoises, qui furent mises hors course lors de la création du PSO. Actionnaire de Romande Energie et du Groupe E, cette société, qui réalise un chiffre d'affaires de 2,8 milliards, est en effet le maillon manquant de la future entité électrique de Suisse occidentale.

Photo: électricité / © Tim McConville/zefa/Corbis

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Merci de votre inscription
Ups, l'inscription n'a pas fonctionné
Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."