Bilan

Les photos témoins du passé industriel de Genève

Renaître, se réinventer, avancer. Depuis la fin des années 1990, l'industrie genevoise connaît un nouvel âge d'or caractérisé par l'explosion de la haute horlogerie et par l'excellente tenue de Givaudan et de Firmenich, les géants des arômes et des parfums. La vigueur des économies émergentes, Chine et Inde en tête, et les pétrodollars profitent à Rolex, à Patek Philippe ou encore à Vacheron Constantin. Des noms qui appartiennent au patrimoine de Genève. Longtemps sinistré, le secteur de la mécatronique genevoise s'est, lui, redressé. Les groupes dont les noms évoquent souvent des quartiers, tel ABB Sécheron, fabricant de transformateurs électriques, ou encore Agie Charmilles, spécialisé dans les machines-outils à électroérosion, revivent. Les travailleurs frontaliers formés dans les écoles techniques françaises nourrissent cette croissance. «Reprises par des groupes alémaniques et purgées de leurs lourdeurs, ces entreprises réengagent depuis trois ans, constate Bénédict Frommel, chargé de recherche au Département des constructions et des technologies de l'information. Il s'agit d'un véritable miracle au vu de la crise rencontrée dans les années 1990.» Un miracle gravé dans la pierre. Ces entreprises ont laissé des traces architecturales importantes qui représentent autant de témoins d'un passé glorieux. Un passé aujourd'hui prisé des spécialistes du marketing. «Les sociétés qui réalisent les meilleures performances font référence à l'identité genevoise, laquelle se confond avec qualité, modernité et rigueur.» L'historien constate qu'il s'agit d'un phénomène nouveau, qu'il y a une dizaine d'années «l'industrie locale avait plutôt une image ringarde, ce n'était pas un argument de vente». Ce retour en grâce s'explique par le poids historique des industriels dans la Cité de Calvin. «Le premier âge d'or est venu avec la révolution mécanique, chimique et électrique de la fin du XIXe siècle. L'eau à pression mise à disposition par le Bâtiment des Forces motrices, puis plus tard l'électricité, faisait tourner machines, presses, tours et autres perceuses.»

Un témoin du potentiel créatif de Genève

Toutes les sociétés importantes, dont la SIP, ont vu le jour à cette époque. A partir de 1920 et l'établissement de la Société des Nations, ancêtre de l'ONU, l'industrie a connu un premier creux. «Genève s'est tournée vers l'international, les services et les banques, activités jugées plus conformes avec la tradition locale marquée par le protestantisme.» Les Trente Glorieuses constitueront toutefois un second âge d'or, dont «le premier choc pétrolier de 1973 marquera le début du déclin». Bénédict Frommel a recensé les sites caractéristiques du patrimoine industriel genevois. «Ces bâtiments constituent le témoin du potentiel créatif de Genève, ils pourraient souvent être mieux valorisés, notamment pour soutenir le tourisme.» Ce travail disponible sur le Web sous la forme d'une carte interactive (www.geneve.ch/patrimoine/publications.asp) passe au crible près de 300 objets. Bilan livre en exclusivité quelques clichés historiques.

Ancien site de la société genevoise d'instruments de physique (vers 1935, Plainpalais)

«C?est un véritable mythe.» Pour Bénédict Frommel, il n'y existe «aucune autre entreprise industrielle dont l'histoire ne s?identifie autant à celle de Genève». Fondée par Marc Thury et Auguste de La Rive en 1862, la SIP illustre la quête du progrès par la science. «Des valeurs calvinistes.» La famille Turrettini y sera durablement associée. De ses ateliers sortiront microscopes, longues-vues et compteurs électriques. A partir de 1920, la firme fabrique une machine-outil révolutionnaire de très haute précision. «Aujourd'hui encore, les équipes de formule 1 usinent leurs pièces avec des machines à pointer de la SIP.» Plus de 1500 employés s?y activaient dans les années 1960. En crise dans les années 1990, l'entreprise a été reprise par le groupe industriel alémanique Starrag-Heckert. «Le fait que ce groupe choisisse de maintenir une unité de production dans le canton démontre une volonté de tirer parti du label Genève, alimenté aujourd'hui par l'image d'excellence de la haute horlogerie.»

Usine Motosacoche (vers 1940, Acacias)

«En quatre-vingt ans, plus de 3 millions de moteurs sont sortis de ces ateliers.» Ils ont équipé des motos, des side-cars, des motoculteurs, des motoneiges ou encore des groupes électrogènes. Pour Bénédict Frommel, Motosacoche est le reflet d'un passé industriel «où Genève rivalisait avec ce qui se faisait de mieux en matière de moteurs à explosion». La firme, créée à la fin du XIXe siècle, fournissait également une trentaine de marques, dont les célèbres Condor, Monet-Goyon et Royal Enfield. Avec la voiture Pic Pic, fabriquée aux Charmilles par Piccard, Pictet & Cie, elle illustre le passé mécanique de la Cité de Calvin. «Ce n'est pas un hasard si le Salon de l'automobile de Genève existe depuis plus de cent ans et si le Touring Club Suisse est établi dans le canton.» La Banque privée Pictet vient de construire son nouveau siège sur ce site, bâtiment dernier cri en matière d'écologie.

Usine de chimie fine Givaudan (vers 1925)

En 1898, la firme de parfums et arômes s'implante près de l'usine électrique de Chèvres, à Vernier, au bord du Rhône. «La chimie est en plein boom, il s'agit de la deuxième révolution industrielle après celle du charbon en Grande-Bretagne au tournant du XIXe siècle.» En 1929, le bâtiment de distillation signé Robert Maillart est construit. «Une bâtisse lumineuse avec une nef centrale et deux ailes recouvertes d'une toiture en shed», détaille Bénédict Frommel. A l'époque, Robert Maillart est un spécialiste du béton armé, reconnu pour la maîtrise de ses calculs. «Un minimaliste dans l'utilisation des matériaux, capable de faire plus avec moins.» Le bâtiment existe toujours sur le site, le contrôle olfactif y est effectué. «Il continue de remplir une fonction, demeure une composante de l'entreprise.» Présent aux quatre coins de la planète, Givaudan réalise des ventes annuelles de plus de 4 milliards de francs.

Manufacture horlogère Patek Philippe (vers 1885)

La maison s'installe dans l'immeuble en 1853. A l'époque, les ateliers se trouvent à l'étage, le rez-de-chaussée est réservé pour l'exposition des modèles. Au milieu du XIXe siècle, plus de 3000 personnes travaillent pour la haute horlogerie à Genève. «Ce bâtiment incarne le coeur de la compétence genevoise en la matière, souligne Bénédict Frommel. Il est la trace de l'effervescence horlogère de l'époque.» En 1907, la manufacture est surélevée d'un niveau. «Cet emplacement prestigieux, qui donne sur la rade, est aujourd'hui entièrement dévolu à la vente.» A l'évidence, la présence historique de Patek Philippe a contribué à la prospérité et à la montée en gamme de la rue du Rhône, «l'une des plus hype du monde». A la fin du siècle dernier, les usines ont été transférées en périphérie genevoise, à Plan-les-Ouates. «Avec Rolex, Patek Philippe est peut-être la marque qui jouit de l'image la plus forte, le label Genève est le stade ultime de la montre.» Le secteur de l'horlogerie emploie actuellement 10 000 personnes au bout du lac. Avec ses 4000 employés, Rolex est le principal employeur du canton.

Anciens ateliers de Sécheron (vers 1895)

Le bâtiment fait de briques et de pierres a été construit en 1892. «L'architecture très spectaculaire évoque un petit château médiéval, explique Bénédict Frommel. Il y a là une volonté de légitimer l'électricité.» A l'époque, l'usine est reliée au réseau électrique naissant, alimenté par la centrale du pont de la Machine. «L'ensemble ultramoderne, utilisant un pont roulant, des monte-charges et un éclairage à ampoules, est entièrement conçu autour de l'électricité.» Il s'agit d'une révolution. A l'époque, l'éclairage se fait généralement au gaz et les usines genevoises utilisent l'eau sous pression dans les ateliers. Le fabricant d'alternateurs et de transformateurs se veut à l'avant-garde. «Il y a chez ses concepteurs un côté philanthropique, une cité ouvrière composée de petites villas est créée.» Le site de Sécheron est aujourd'hui occupé par le groupe pharmaceutique Merck Serono. «La révolution biotechnologique, qui promet presque la vie éternelle, est comparable aux espoirs amenés par la révolution électrique de la fin du XIXe siècle.»

Photo: Ateliers des Charmilles, Genève 1920 / © DCTI

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