Bilan

Les Pennone, l’expert et le manager

Comment Robert Pennone et son fils Grégoire ont, dans leurs styles très différents, pris en main One swiss bank, l’ex-Geneva Swiss Bank. Zoom sur une succession réussie.

Grégoire Pennone, CEO de One Bank, et son père Robert, cofondateur.

Crédits: Guillaume Mégevand

C’est en 2015 que Robert Pennone a transmis le flambeau à son fils Grégoire Pennone, depuis quatre ans le CEO de One swiss bank. Deux générations se sont donc succédé
à la tête de cet établissement au destin familial, qui reflète différentes périodes de l’histoire bancaire suisse. One swiss bank est le nouveau nom de l’entité issue de la fusion, en janvier dernier, entre GS Banque (Geneva Swiss Bank) et la tessinoise Banca Arner.

Robert Pennone, expert fiscal chevronné et spécialiste des fusions bancaires, avait cofondé GS Banque en 2004, avec le financier genevois Bénédict Hentsch. Elle s’appelait alors Banque Bénédict Hentsch & Cie. Le fondateur du même nom venait de tenter sans succès le rachat d’une banque privée lausannoise liée à sa famille. Dans la foulée, Robert Pennone, qui fut l’architecte des fusions ayant créé les actuelles BCGE et BCV, lui conseille alors de créer sa propre banque à Genève. C’est ensemble qu’ils fondent l’établissement, rebaptisé GS Banque en 2014 après la retraite de Bénédict Hentsch, puis One swiss bank en 2019, aujourd’hui situé au Campus Biotech de Genève, dans un décor lumineux et transparent fort caractéristique du bâtiment et de l’air du temps. 

En 2008, la crise

«En 2004, nous avions pu obtenir la licence bancaire en à peine cinq mois», se souvient Robert Pennone, soulignant combien les temps ont changé. Le financier genevois d’origine piémontaise avait initialement apporté dans la corbeille les fonds des clients gérés par ses fiduciaires, Fidutec, Fidfund et Figestor. Bénédict Hentsch devait amener des clients privés internationaux. Après la deuxième année, la banque gérait 1 milliard d’avoirs de clientèle, puis 2 milliards vers 2007. 

En septembre 2008, la firme fusionne avec un hedge fund new-yorkais, juste avant l’éclatement de l’affaire Madoff, auquel ce fonds était largement exposé. La banque est alors en péril. Robert Pennone et Bénédict Hentsch doivent négocier en 48 heures un rachat intégral du capital. Bénédict Hentsch devient alors majoritaire. Au fil des ans, les pertes liées à cette affaire ont été remboursées par les autorités américaines, et le comblement des pertes s’achèvera enfin pour One swiss bank à la fin de cette année 2019. 

Après l’affaire Madoff s’était ouverte une période incertaine à la tête de la banque, avec des directeurs généraux  peu performants, gourmands en salaires et en charges opérationnelles. Bénédict Hentsch préside alors le conseil d’administration, et Robert Pennone est vice-président. Ce dernier offre de reprendre la direction générale pour une ou deux années, mais il se sent l’âme d’un expert bien plus que celle d’un manager. Il propose à son associé de tester son fils, Grégoire Pennone, qui vient de finir un MBA en marketing, communication et e-business. Bénédict Hentsch place un autre candidat, ce qui incite Robert Pennone à se retirer des opérations et du capital. 

L’histoire aurait pu s’arrêter là. Mais peu après, Bénédict Hentsch n’est pas satisfait des résultats et cherche à vendre la banque. C’est alors que Robert Pennone lui rachète ses parts et place son fils à la tête de l’entreprise. La saga familiale est amorcée. 

Repositionnement

Grégoire Pennone avait suivi les évolutions au sein de la banque, où il avait fait quelques passages lors de ses années de formation. Licencié en droit, il avait travaillé à la fiduciaire de son père dès 1999 (qui sera plus tard revendue à BDO) où il s’est familiarisé avec les chiffres et la fiscalité, puis avait obtenu un diplôme de droit fiscal. Mais ce qui l’a révélé à lui-même, c’est l’organisation d’événements, qu’il a pratiquée entre 2005 et 2009,
et en particulier son expérience en tant qu’organisateur du marathon de Genève. «C’était une école de management fantastique», souligne-t-il. Il a retravaillé la marque du marathon, et l’a repositionnée avec succès. Féru de transformations et de virages stratégiques et travaillant à l’époque sur mandats, il a également préparé un rapport sans concession sur les Fêtes de Genève à la demande de la Ville, qui a contribué à la refonte de celles-ci. Ces expériences, qui l’ont attiré par simple engagement citoyen – sans qu’il ne soit toutefois intéressé par l’exercice de la politique – lui ont forgé un profil de restructurateur, de penseur stratégique des entreprises. Il avait aussi pris, durant ces années, un autre mandat visant à redresser une clinique à Montreux. 

C’est assez naturellement que, le jour venu, Grégoire Pennone avait constitué le bagage en vue du défi qui l’attendait il y a quatre ans: s’attaquer au repositionnement de la banque cofondée par son père. Le besoin de l’établissement correspondait alors aux compétences qu’il pouvait apporter. Les transformations de l’environnement bancaire exigeaient des approches nouvelles. Les réflexions sur le repositionnement avaient démarré avant qu’il ne reprenne le poste de CEO. La force de Grégoire Pennone: l’efficience en matière de coûts. Il n’est pas homme à dépenser à l’excès. «Je ne supporte pas le gaspillage», résume-t-il. Il opère dès 2016 une restructuration qu’il voulait très rapide, car plus indolore ainsi. D’importants changements de personnel s’opèrent. Une transformation est engagée, qui perdure jusqu’à ce jour, avec un «responsable transformation» nommé à cette fin.

«S’affranchir des codes traditionnels»

Aujourd’hui, la banque est engagée dans des pistes de réflexion qui correspondent aux valeurs du jeune CEO. Son père l’écoute durant l’interview, lui conférant toute latitude à la barre de l’entreprise. «Je n’ai jamais cherché à lui imposer un parcours, mais j’ai simplement transmis les ficelles du métier.» Si Robert Pennone a toujours été le spécialiste par excellence, aux connaissances très techniques, son fils Grégoire est un manager généraliste, versé dans les réorganisations. «Mon père m’a transmis l’esprit entrepreneurial, la volonté d’entreprendre. Il m’a laissé faire mes expériences, et je n’ai jamais eu de plan de carrière très précis», témoigne le CEO.

Réfléchissant à ce que doit être aujourd’hui l’expérience client, Grégoire Pennone veut «s’affranchir des codes traditionnels», autrement dit, abandonner notamment les dress codes rigides. Une nouvelle clientèle peut apprécier ce côté plus accessible de ses interlocuteurs bancaires, moins jargonnant et qui signale un changement d’époque. Quoi qu’il en soit, le CEO assume ses choix: «Il s’agit non pas de plaire à tout le monde, mais de plaire beaucoup à quelques clients.» Et ces derniers sont surtout des entrepreneurs, qui s’ajoutent aux clients traditionnels de la banque fondée il y a quinze ans. 

Il s’agit aussi de fournir davantage d’informations sur l’imposition des véhicules de placement, en développant le conseil en produits fiscalement efficients. Tout comme il est temps, pour lui, de remettre en question les profils traditionnels des mandats de gestion: «Les trois mandats types – dynamique, équilibré, conservateur – ne veulent plus dire grand-chose aujourd’hui, alors que le private equity, l’économie réelle, ou des actifs liés à la durabilité, peuvent intéresser un nombre croissant d’investisseurs. Nous visons davantage de personnalisation des portefeuilles.» Dès lors, Grégoire Pennone opte pour les portefeuilles thématiques, orientés par exemple sur l’économie locale ou la démographie.
Ils seraient construits et cogérés avec le client, sur la base d’un socle commun. En revanche, il n’adhère pas à l’automatisation de la gestion. «Nous ne souhaitons pas prendre la direction des robo-advisors», tranche-t-il. Malgré la transformation, cela reste une banque privée. Le privilège des successions réussies.  

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan.

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