Bilan

Les métiers de demain

Intelligence artificielle, digitalisation, management agile, drones: autant de concepts récents qui bouleversent le marché de l’emploi coup de projecteur sur les nouveaux jobs, de même que sur les valeurs sûres en trois points.

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  • Spécialiste peu connu, le photogrammètre cartographie des lieux, notamment à l’aide de drones.

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  • Le système helvétique produit, en proportion, moins d’ingénieurs que les autres pays.

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Emplois: évitez l’obsolescence programmée

D’ici à deux ans, quelque 133 millions de nouveaux postes de travail seront créés dans le monde, selon le World Economic Forum (WEF). Des jobs dont le profil reste encore flou, car ils s’inscriront dans une économie déjà fort différente de celle d’aujourd’hui. C’est que la rapidité des progrès technologiques s’avère difficile à suivre pour le commun des mortels. Les transformations ont parallèlement fait disparaître d’autres emplois par millions, à mesure que différentes techniques deviennent obsolètes. Dans la deuxième édition du rapport «Future of jobs», les experts du WEF estiment que plus d’un milliard de personnes devront mettre à jour leur formation d’ici à 2030. L’intelligence artificielle (IA), la numérisation et le «big data» (traitement de quantités massives de données) doivent générer une énorme demande en spécialistes afin de faire face à la quatrième révolution industrielle. La quatrième? Alors que nous ne sommes même pas encore sortis de la troisième révolution industrielle, celle de la digitalisation (après la première liée à la vapeur, puis la deuxième amenée par l’électricité)? De fait, cette révolution se distingue nettement des précédentes, car elle doit modifier la conception même de l’être humain et de la singularité de ses compétences.

Aujourd’hui, des systèmes intelligents sont d’ores et déjà capables de prendre des décisions de manière autonome. Directrice de la fondation genevoise impactIA, Laura Tocmacov anticipe: «Apprendre la comptabilité sans ajouter d’expertise supplémentaire n’a plus grand sens, car cette tâche sera bientôt entièrement automatisée.» Il en va de même pour les métiers qui consistent à accumuler des connaissances ou examiner des documents. L’évolution de la machine pourrait rendre obsolètes des professions comme juriste, analyste de données ou spécialiste dans le domaine des diagnostics (lire aussi son interview page 29). Laura Tocmacov Venchiarutti détaille: «Derrière ce bond technologique de l’informatique, il y a le passage aux réseaux neuronaux profonds. Inspiré du cerveau, ce type de programme apprend tout seul un raisonnement qu’il identifie en analysant des exemples.»

Tenant le même discours dans son rapport, le WEF prévoit que le marché aura toujours moins besoin de personnes travaillant dans le contrôle qualité, le management des ressources ou la gestion de processus industriels.

En constante évolution

Au-delà des révolutions technologiques, le monde de la formation professionnelle ne s’en révèle pas moins très réactif et en constante évolution, rappelle Gilles Miserez, directeur de l’OFPC (Office pour l’orientation, la formation professionnelle et continue) à l’Etat de Genève. Les ordonnances de formation qui définissent les bases d’un apprentissage ont une durée de vie moyenne de cinq ans. Gilles Miserez prolonge: «Les formations CFC s’adaptent très vite aux besoins de la société et de l’économie. C’est ainsi qu’ont récemment vu le jour des apprentissages pour différents nouveaux métiers. Par exemple, assistant en promotion de l’activité physique et de la santé, technologue en dispositifs médicaux ou encore acousticien pour le conseil aux personnes malentendantes. Dans le secteur en croissance des TIC (technologies de l’information et de la communication), nous allons ouvrir cette année à Genève une classe de médiamaticiens. C’est un travail qui consiste à développer des sites internet et produire de la vidéo, gérer les réseaux sociaux de même que mener des actions de marketing.»

Les nouveaux métiers, ce n’est pas que pour les jeunes ou les professionnels forcés de se reconvertir par l’automatisation ou la robotisation. Conseil mille fois répété mais toujours d’actualité: continuez à vous former et à développer de nouvelles aptitudes tout au long de votre parcours professionnel. «Un des grands dangers pour l’employabilité, c’est l’obsolescence des compétences, notamment dans la technique ou la banque. Il existe énormément de prestations de formation continue qui peuvent être financées individuellement ou à l’échelle de l’entreprise», encourage Gilles Miserez.

1. Les nouveaux spécialistes

Sur le terrain, le marché du travail demande déjà des spécialistes dont l’existence reste largement ignorée du grand public. L’agence de placement Randstad France, reprise par le site capital.fr, identifie ainsi le métier de «photogrammètre». Ce professionnel de la cartographie sait aussi piloter un drone. A partir d’images aériennes, il réalise une cartographie en 3D utilisée pour la planification de projet ou pour la prospection en ressources naturelles. Cette activité demande une formation de base de géomètre ou de topographe, complétée par des compétences dans le domaine des drones et l’imagerie 3D. En Suisse, les startups SenseFly et Flyability se sont lancées avec succès dans cette niche. La première a été acquise à grands frais par le géant français du drone Parrot. Affichant une forte croissance, la seconde compte déjà plus de 400 clients dans le monde.

Dans le domaine de la gestion de projet, «scrum master» (traduction approximative: gestionnaire de la mêlée) est un métier actuellement très recherché. Ce spécialiste joue le rôle de facilitateur auprès d’une équipe de développement fonctionnant sur le mode «agile». Dernière tendance en date dans le management, l’«agilité» consiste à rassembler autour d’un projet un groupe souple et flexible, non hiérarchisé. Le scrum est une méthodologie qui permet de s’auto-organiser et d’apporter des changements rapides à l’agenda. Le terme «scrum» vient du rugby et désigne la mêlée qui a lieu entre les deux équipes pour relancer le jeu. Dans le monde du travail, cette mêlée correspond à des réunions matinales quotidiennes qui permettent de remettre les pendules à zéro et de prioriser les tâches. Sur le site LinkedIn, il n’y a pas moins de 300 postes ouverts en Suisse répondant au mot-clé «scrum master». Des institutions comme la HES-SO Valais-Wallis et l’institut Digicomp (certifié eduQa) proposent des formations en cours d’emploi consacrées à cette activité.

Autre nom barbare: le BIM manager. C’est l’architecte 4.0. BIM est l’abrégé de «building information modeling». Ce terme désigne un chef de projet jonglant avec l’informatique. A l’aide de logiciels 3D, il crée la maquette numérique d’un bâtiment en intégrant l’ensemble des données du projet de construction (superficie, taille des éléments, matières, spécificités environnementales, architecture, etc.). Il gère le pilotage et l’optimisation de la phase de construction, de même que la coordination des équipes dans le but de réduire les délais et de limer les coûts. Cette spécialisation s’adresse aux architectes, ingénieurs civils ou économistes de la construction formés en HES ou EPF. Différentes institutions en Suisse (HES-SO, Centre Formation Genève, Haute Ecole d’ingénierie et d’architecture de Fribourg) proposent des modules en cours d’emploi dans cette spécialisation.

Le domaine des ressources humaines (RH) n’est pas épargné par la révolution technologique. «Les startups n’embauchent plus de chef du personnel pour lui confier la tâche de gérer l’effectif, car un logiciel peut le faire. Ce que les jeunes sociétés recherchent, c’est un «HR activist», rapporte Laetitia Kulak. La fondatrice de Global HR Talents explique que «ce titre correspond à une personnalité partenaire de la direction qui apporte de la valeur ajoutée à l’entreprise». Bienvenue dans l’ère de la HR Tech. Comme on parle des fintechs pour désigner les sociétés technologiques financières, on entend par HR Tech un ensemble de logiciels permettant d’automatiser la fonction des ressources humaines. Les tâches assumées couvrent la paie et la rémunération des employés, l’acquisition et la gestion des talents, l’analyse des effectifs, la gestion des performances et l’administration des avantages sociaux. Laetitia Kulak souligne: «Pour attirer de jeunes talents, une firme doit utiliser les nouveaux outils, comme la plateforme Slack pour les échanges internes. Les standards technologiques sont un reflet de la culture d’entreprise. Jamais un millennial ne signera avec une entreprise qui utilise Excel pour ses feuilles de paie.»

2. Les besoins du marché de l’emploi

Sans être issus du progrès technique, nombre de métiers n’en offrent pas moins d’excellents débouchés en raison de la pénurie de personnel qualifié. Le marché de l’emploi se montre ainsi très avide en professionnels de l’ingénierie, en particulier en électronique et en génie civil. «Cette situation perdure depuis dix ans au moins. La Suisse ne forme pas assez d’ingénieurs. C’est d’autant plus préoccupant qu’il existe maintenant des restrictions à la libre circulation des personnes qui font obstacle au recrutement à l’étranger», regrette Marco Taddei, responsable pour la Suisse romande de l’UPS (Union patronale suisse). Ces dernières années, différentes études (Adecco, Credit Suisse, SwissEngineering) ont mis en évidence cette carence, alors qu’une étude de l’Unesco établissait que le système helvétique produit, en proportion, moins d’ingénieurs que les autres pays. Les jeunes Suisses sont trop rares à s’engager dans les filières des mathématiques, de l’informatique, des sciences naturelles et de la technique (MINT).

«L’industrie helvétique va en outre bientôt devoir affronter un problème de relève dans ces mêmes métiers. Différentes initiatives sont déjà en œuvre pour augmenter la popularité des MINT. Les femmes restent très peu représentées dans ce type de cursus. L’intérêt de l’économie serait qu’elles arrivent en nombre dans les sciences et la technique afin de renflouer les rangs. Ces diplômes sont une garantie de trouver un bon poste», note Marco Taddei. Le Swiss Job Market Index du groupe Adecco montre encore des insuffisances en personnel qualifié dans la finance et les professions fiduciaires.

Ce début d’année, la pandémie de Covid-19 a mis les métiers de la santé sous les feux des projecteurs. La gestion du virus sur le long terme, de même que la prise en charge d’un nombre toujours plus important de personnes âgées en raison du vieillissement démographique vont rendre ce secteur toujours plus demandeur ces prochaines années. A l’OFPC, Gilles Miserez prévient: «Nous devons absolument éviter tout risque de carence. Il y a une réflexion de fond à mener autour de la création de filières de niveau écoles supérieures, en particulier dans les soins infirmiers. Il n’est pas normal que nous devions aller chercher hors de nos frontières les professionnels dont nous aurons toujours plus besoin.»

3. Les valeurs sûres

Certains métiers traditionnels restent quant à eux des valeurs sûres. Il en va ainsi pour les commerciaux, les responsables marketing ou encore les formateurs, pointe le rapport du WEF. «Ces quinze dernières années, sous l’influence anglo-saxonne, les entreprises ont complexifié leurs structures, créé de nouvelles fonctions et renommé les postes. Le responsable des ventes est par exemple devenu le business development manager», observe Serge Rogivue. Le fondateur du Cabinet SR Conseils constate, «depuis deux ou trois ans, un retour aux fondamentaux. Les employeurs mettent la priorité sur l’embauche de personnes qui ont appris un métier, indépendamment du jargon à la mode. En Suisse, nous avons la chance de disposer de la formule de l’apprentissage qui apporte une réelle valeur ajoutée. La formation duale donne en outre accès aux écoles supérieures et débouche sur des diplômes universitaires ou jugés équivalents. Au niveau des compétences, c’est du concret.»

Le WEF considère que dans les années qui viennent, les personnes les plus appréciées sur le marché de l’emploi seront celles qui manifestent d’importantes «soft skills», ces compétences dont n’atteste aucun diplôme. Les qualités relationnelles et le leadership constituent un atout essentiel pour naviguer avec succès dans le monde du travail (voir infographie). Le WEF inventorie des traits de caractère comme la capacité d’analyse, la créativité ou encore l’influence sociale. Les recruteurs seront toujours plus attentifs à la personnalité des spécialistes qui, bien sûr, présenteront au préalable un savoir-faire irréprochable dans leur domaine. Spécialisé dans le recrutement de managers et de dirigeants, Serge Rogivue témoigne: «Plus on monte dans la hiérarchie, plus les qualités humaines se révèlent prioritaires. Différents indicateurs permettent de les évaluer comme le taux de réussite des projets ou la qualité des équipes. La façon dont la personne analyse ses échecs, son attitude face au risque et sa capacité à rebondir constituent aussi des critères de sélection.»

Tout chasseur de têtes scrute les efforts faits dans le domaine de la formation continue. Pour marquer des points, il est primordial de s’orienter vers des modules qui complètent le profil professionnel de base. «Il faut maîtriser les nouveaux outils. L’idéal est de rester en mouvement, d’enrichir son savoir-faire, mais toujours dans sa spécialité.» Face aux prédictions liées à l’intelligence artificielle et autre robotisation, Serge Rogivue garde les pieds sur terre. «La crise du coronavirus a mis en lumière le rôle essentiel des entrepreneurs et des indépendants dans l’économie. Il y en a 600 000 en Suisse. Une coiffeuse qui ouvre un salon, fait tourner son affaire et qui crée un ou deux emplois appartient au socle de notre société. Et des coiffeurs et des coiffeuses, on en aura toujours besoin, comme on a pu le constater durant le confinement.»


Pénurie d’informaticiens

Dans le domaine informatique, le recrutement des forces nécessaires représente un problème majeur, faute de personnel qualifié. Les spécialistes les plus recherchés sont ceux de la sécurité numérique, selon une enquête européenne du cabinet de recrutement international Robert Half, cité par «ICTjournal». Les activités liées au cloud souffrent aussi de besoins accrus en personnel. Suivent l’administration des bases de données, le reporting (rassembler des données et leur donner une forme lisible) et le développement d’applications mobiles. La pénurie d’informaticiens est un phénomène international qui percute la Suisse de plein fouet. Deux tiers des fournisseurs IT romands peinent à trouver des spécialistes, d’après un sondage de Spring Professional, filiale d’Adecco Suisse.


L’exemple du Danemark

Les spécialistes s’accordent sur un point: l’apprentissage doit se poursuivre tout au long de la vie. Gouvernements et entreprises ont tout à gagner à mettre en place des stratégies et des programmes qui favorisent l’acquisition constante de nouvelles compétences. Souvent cité en exemple pour sa politique de formation, le Danemark compte près de deux adultes sur trois (de 25 à 64 ans), qui ont participé à une formation dans l’année. Cet effort se retrouve dans l’ensemble des couches sociales, alors qu’en Suisse, ce sont surtout les cadres qui bénéficient de cours de perfectionnement. En 2007, ce pays nordique a mis sur pied une stratégie de formation à tous les âges de la vie, avec certifications nationales et validations d’acquis. Copenhague a déployé un système de formation supérieure décliné en 12 grandes filières (technologie, agriculture, commerce, travail social, santé, etc.), décrit le Centre européen pour le développement de la formation professionnelle. Les programmes durent en général trois ans et demi, en alternance avec une activité professionnelle. Les partenaires sociaux élaborent ensemble les programmes afin d’assurer leur adéquation avec le marché du travail.

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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