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Les indépendants, ces grands oubliés des mesures d’aide

Les indépendants cotisent au chômage, mais n’y ont pas droit. Fermés depuis mi-mars, certains n’ont pas de quoi finir le mois en cours et insistent sur l’urgence de subventions, plutôt que de prêts, pour faire face à la crise qui les touche pendant la pandémie.

Les indépendants sont dans l'oeil du cyclone au coeur de la crise du coronavirus.

Crédits: Social Cut/Unsplash
Venusia Bertin. (DR)
Venusia Bertin. (DR)

Cet article a été publié vendredi 20 mars à 11h sur Bilan.ch. Des mesures ont été annoncées entre-temps (vendredi 20 mars à 15h30) par le Conseil fédéral et divers organismes pour venir en aide aux indépendants.


La situation des travailleurs indépendants, déjà mise en péril dès le début des restrictions décidées par le Conseil fédéral début mars, s’aggrave de jour en jour. L’urgence est palpable. «Les gens ont besoin d’argent là, dans les 15 jours»: Sandrine Bernheim von Roth, entrepreneuse qui tient un magasin de prêt-à-porter à Carouge (GE), ainsi que d’innombrables indépendants, ont dû fermer boutique le 16 mars. «Je peux tenir trois mois, témoigne Vénusia Bertin, freelance dans la communication, qui donne des cours de vidéo et de web entre Lausanne et Genève. «Les formations sont au point mort, à part si on les donne en ligne. J’étais déjà dans une situation précaire, et ces prochains temps je compte sur les revenus qui me seront versés pour d’anciens mandats».

Certains indépendants n’ont même pas de quoi tenir le reste du mois de mars: plus aucune source de revenus, et des charges encore à payer. Tous tirent la sonnette d’alarme et urgent le Conseil fédéral de prendre des mesures rapides et efficaces en leur faveur, en évitant la paperasse et les procédures fastidieuses. En 2017, le total de travailleurs indépendants en Suisse représentait 594'000 personnes. Ils forment le tissu économique et sont généralement considérés comme source de dynamisme, de concurrence et d’innovation pour le pays.

Une pétition adressée au Conseil fédéral

Les mesures d’aide financière annoncées le 13 mars par le Conseil fédéral ne concernaient pratiquement que les salariés, déplore une pétition, lancée sur change.org par Sophie Dupont, une graphiste indépendante valaisanne, et adressée au Conseil fédéral et aux conseils d’Etat de Suisse romande, qui a déjà recueilli près de 65'000 signatures. Si les salariés auront un accès facilité au chômage technique, les prêts facilités aux indépendants sont loin d’être l’aubaine qu’ils semblent être. «Pour les travailleurs indépendants, souvent en situation précaire, un prêt même à taux 0% sera difficile à rembourser», dit la pétition, qui réclame que les travailleurs indépendants aient exceptionnellement accès aux allocations dans le cadre du chômage technique ou solution équivalente.

Paul Merz. (DR)
Paul Merz. (DR)

Après avoir examiné le formulaire de prêts à taux 0% de la Fondation d’aide aux entreprises (FAE), Paul Merz, CEO et fondateur de MAJ Ventures, l’a posté dans un éditorial sur LinkedIn évoquant la lourdeur des exigences et des annexes à fournir: «Je propose de diviser par quatre le nombre de documents demandés et de se limiter au bilan et compte de pertes et profits 2019, ainsi qu’à la liste des employés et leur taux d'occupation, point final.» Peu d’indépendants sont d’ailleurs friands d’un prêt 0%: «L’indépendant en PME est déjà contraint par des loyers qui courent, des charges qui s’accumulent; et il faudrait encore s’encombrer d’un prêt à 0% pour s’endetter encore plus! Comment rembourserait-on? C’est mettre un plâtre sur une jambe de bois», soupire un exploitant en restauration.

Par ailleurs, la réduction horaire de travail (RHT) déçoit aussi les fondateurs de PME et de startups, qui constatent qu’elle ne leur est pas applicable. «C’est intéressant pour les employés. Mais pour les patrons, les indemnités pour RHT ne sont pas prévues si l’on a une participation financière significative dans la société (art. 31 al. 3 lit. a LACI), souligne Paul Merz. Ainsi, on cotise chaque mois pour des prestations sociales, dont on ne peut pas bénéficier.»

C’est ce que déplore également Mélanie de Icco, propriétaire depuis douze ans d’un salon de coiffure à Zurich. «Comment est-ce que je paie mes charges maintenant? J’ai dû fermer mon salon le 16 mars et je n’ai plus aucun revenu.» Actionnaire principale de son salon, cette Lausannoise d’origine n’a pas droit au chômage, alors qu’elle y cotise depuis douze ans. La loi prévoit que l’employeur peut bénéficier du chômage technique pour ses employés mais pas pour lui-même, quelle que soit la forme juridique de l’entreprise. «Pour lancer mon activité, j’ai dû souscrire un emprunt que je n’ai pas fini de rembourser. Je trouve inadmissible de devoir me ré-endetter alors que mon affaire marchait très bien. Je ne sais pas comment je vais faire. Je suis révoltée car j’ai toujours travaillé dur, j’ai toujours cotisé et maintenant, je n’ai droit à rien.»

Des cotisations mais pas d'indemnités

Même sentiment d’ingratitude pour Sandrine Bernheim von Roth. «Nous cotisons depuis toutes ces années au chômage, mais là, alors qu'on nous oblige à fermer (ce qui est totalement normal, et je pense que nous l'aurions fait par solidarité) nous nous voyons exclus de toutes possibilités de toucher des indemnités. Nous sommes censés continuer à payer nos employés et recevons des indemnités uniquement pour eux, mais pas pour nous. On n’a plus aucune source de revenu, mis à part les réserves de cash qu’on aurait pu faire».

Pour l’ensemble des indépendants interrogés, il est urgent d’amender cette disposition de la loi, et de verser des indemnités chômage à tous ceux qui cotisent à cette couverture.

Sandrine Bernheim von Roth. (DR)
Sandrine Bernheim von Roth. (DR)

Sandrine Bernheim von Roth souligne que les entreprises individuelles, les SARL, mais aussi les SA sont concernées : typiquement, dans une SA familiale, le fondateur-actionnaire ne touchera pas d’indemnités, ni son épouse non plus si elle travaille dans l’entreprise, ni leur enfant s’il/elle est apprenti. Tous seront exclus du droit aux indemnités en vertu de la loi actuelle.

La Carougeoise s’apprêtait à entrer dans la période de ses meilleurs mois de vente de prêt-à-porter, qui sont mars, avril et mai. Tout s’est arrêté le 16 mars. «On aura eu un demi-mois d’activité». A présent, il faut payer le mois avec un demi-mois de revenus. «Nos fournisseurs sont compréhensifs, mais même si on obtient des prêts, on sait très bien qu’on n’arrivera jamais à récupérer le manque à gagner». Elle souligne la lenteur des décisions d’aide aux indépendants, quand chaque minute compte : «Il y a des pétitions, on nous dit que tout le monde est conscient, y compris le Conseil fédéral, il est admis qu’il faut des mesures urgentes, mais on attend toujours de voir si oui ou non les autorités vont débloquer rapidement des indemnités pour les indépendants».

Et surtout, la commerçante genevoise est consciente des pertes en faveur du commerce en ligne. «Les clients vont commander sur Amazon, et n’attendront pas gentiment que l’on rouvre». Difficile, pour les petits commerces comme les petites librairies, de mettre en place manu militari un site de e-commerce et de se lancer dans la livraison à domicile pour contrer l’accaparement du marché par le géant Amazon, qui recrute pas moins de 100'000 nouveaux collaborateurs au plan mondial.

Une autre solution, pour alléger les charges des commerçants, serait de suspendre les loyers payés à la ville, suggère Paul Merz. «C'est un début, même si cela représente une fraction des entrepreneurs. Quid des indépendants sans bureaux, des startups des espaces de coworking ou des PME qui louent au privé?». Un responsable de Workers, une entreprise générale du bâtiment, répond que «suspendre les loyers n'est presque plus possible, car depuis plus de six mois les régies font des prélèvements automatiques sur les comptes bancaires».

Des mesures concrètes demandées

Pour Sandrine Bernheim von Roth, s’il fallait citer des mesures concrètes et urgentes, il faudrait: suspendre les loyers quand cela est encore possible, verser des indemnités pour les salaires, ainsi que des indemnités pour payer les fournisseurs. «Ce qu’il faut, ce sont des subventions, et non des prêts. Au rythme actuel, les autorités n’arriveraient de toute façon jamais à traiter en temps et heure toutes les demandes de prêts, qui sont urgentes.» Pour l’entrepreneure, il faudrait aussi envisager une forme de redistribution des gagnants aux perdants de la crise. Les commerces qui restent ouverts voient en effet leur chiffre d’affaires exploser et gagner disproportionnellement. «Une mesure de solidarité pourrait consister en une taxe, qui redistribue une partie de ces profits aux commerces qui n’ont pas pu ouvrir».

«Les travailleurs indépendants sont des acteurs de l’ombre du tissu économique suisse et font partie intégrante de sa richesse, invoque la pétition sur change.org. Leur disparition serait une perte considérable en termes de savoir-faire et compétences disponibles». Même écho livré par l’éditorial de Paul Merz: «Les discours répétés par M. Maudet sur l'innovation et l'entrepreneuriat, comme moteur de l'économie, sonneront bien creux si on laisse tomber l'écosystème tout entier à la première secousse. On ne peut pas être feu flamme pour la "Start-Up Nation" quand il s'agit de booster la compétitivité, puis aux abonnés absents quand il s'agit de la sauver.»

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

Myret Zaki est journaliste indépendante, spécialisée en économie et finance, et conseillère pour influenceurs et leaders d’opinion. Entre 2010 et 2019, elle a travaillé au magazine Bilan, assumant la rédaction en chef à partir de 2014. Elle avait auparavant travaillé au Temps de 2001 à 2009, dirigeant les pages financières du journal. Ses débuts, elle les avait faits à la banque genevoise Lombard Odier dès 1997, où elle a appris les fondements de l'analyse boursière. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage d'investigation, "UBS, les dessous d'un scandale". Elle obtient le prix Schweizer Journalist 2008. En 2010, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle prédit que la fin du secret bancaire profitera à d'autres centres financiers. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin du billet vert comme monnaie de réserve, puis «La finance de l'ombre a pris le contrôle» en 2016.

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