Bilan

Les Burrus, le clan des audacieux

Cette famille jurassienne a œuvré pour l’essor économique, la paix sociale et l’engagement humanitaire.

  • François-Joseph Burrus, père fondateur de la manufacture F.J. Burrus.

    Crédits: Fonds Burrus
  • Famille Burrus: Albert et Odile, leurs enfants, et les parents d’Albert.

    Crédits: Fonds Burrus
  • 1920 «L’usine 16» à Boncourt.

    Crédits: Fonds Burrus
  • Tabac destiné spécialement aux soldats.

    Crédits: Fonds Burrus
  • 1944 Confection manuelle du rouleau de tabac à partir de la corde à tabac filé.

    Crédits: Fonds Burrus
  • Tableau de Jean-Gabriel Domergue vantant la Parisienne, la marque phare du groupe.

    Crédits: Fonds Burrus
  • 1944 Des enfants fuyant la guerre arrivent au Pavillon du Pâquis, résidence des Burrus.

    Crédits: Fonds Burrus
  • 1980 L’atelier de fabrication de la Select.

    Crédits: Fonds Burrus
  • 1992 Jean-Luc Godard Godard sur le tournage d’une publicité pour Parisienne.

    Crédits: Fonds Burrus
  • 1995 Membres de la 5e et 6e génération: Paul, Ghislain, Charles, René et Jean-Paul Burrus.

    Crédits: Fonds Burrus

En Suisse, on connaît le nom Burrus essentiellement pour la manufacture de tabac, celle-là même qui a créé la marque Parisienne. Rares sont celles et ceux qui ont entendu parler de l’incroyable sauvetage d’enfants entre la France et la Suisse que ces Jurassiens ont organisé durant la Seconde Guerre mondiale. Cet épisode ainsi que l’histoire passionnante de cette famille sont racontés dans un ouvrage captivant de Philippe Turrel, La saga des Burrus, publié aux Editions Slatkine, qui sort ces jours en librairie.

L’histoire débute avec un simple paysan, Martin Burrus (1775-1830), établi en Alsace. Depuis l’instauration du monopole du tabac en 1810 par Napoléon, les conditions de culture sont de plus en plus draconiennes. Un ordre de saisie pour faillite ayant été placardé sur sa porte, il décide de partir se fixer à Boncourt (JU) en 1820. Rapidement, il associe un de ses fils, François-Joseph, à sa petite exploitation de vente du tabac. A la mort de son père, ce dernier déplace la petite affaire familiale vers une ancienne fabrique d’outils alimentée par une chute d’eau. Son activité se développe si bien que quatre de ses six fils l’ont rejoint: Martin, Joseph, François et Pierre-Jules. La nouvelle génération va bénéficier de l’essor de la fabrication des tabacs en paquets pour la pipe. Apparue pendant la guerre de Crimée (1853-1856), la cigarette étend peu à peu son influence auprès de la population. Un certain Simeon Kusnezoff, rescapé de cette guerre, est convié à Boncourt pour montrer aux frères Burrus cet étonnant procédé.  

Face au gouvernement suisse

A Boncourt, la fée électrique a remplacé la fée hydraulique. Au début du XXe siècle, l’usine emploie près de 80 ouvriers et ouvrières. François (1844-1915) cherche un personnage féminin pour de nouvelles cigarettes au goût américain fabriquées à partir de tabac brun en provenance du Maryland. La Parisienne rencontrera un succès phénoménal! Il se lance également en politique et deviendra le premier Burrus député. Cela va s’avérer utile. En effet, pour combler ses caisses, le gouvernement suisse entend introduire un monopole sur le tabac. François Burrus va user de tout son poids pour faire reculer le projet de loi en brandissant la menace du chômage et des pertes de salaire qui affecteraient les 125 fabriques suisses assurant un emploi à de nombreux ouvriers. Le gouvernement cède. 

Pour ce fils issu de l’immigration alsacienne, l’exigence de servir le bien commun est devenue un impérieux devoir. Il va commencer par financer la création d’une maison communale. En 1909, il succède au maire. A ce titre, il va se battre pour qu’une gare voie le jour à Boncourt et obtiendra gain de cause. 

Son fils Albert (1877-1960) accède à la direction en 1911. Avec son cousin germain Henry, fils de Joseph, ils forment le nouveau duo des associés gérants. Ils vont introduire les allocations familiales, une première en Suisse. Durant la guerre de 14-18, ils feront distribuer gratuitement des denrées alimentaires. Henry est tout le contraire du discret et mesuré Albert, il est ambitieux et expansif. Il deviendra maire à son tour. Les Burrus font alors partie des industriels les plus fortunés de Suisse. «On compare les fameux trois B, Bührle, Boveri, Burrus, comme marqueurs des industriels millionnaires helvétiques», écrit Philippe Turrel. Henry devient conseiller nationalen 1939, ce qui va lui permettre de défendre les intérêts du Jura et de l’industrie du tabac. 

Episode  méconnu

Sous la protection de la Croix-Rouge française et suisse, Henri Viellard et son épouse Marie-José Burrus (fille d’Albert) vont organiser le plus incroyable sauvetage d’enfants entre la France et la Suisse de toute la guerre. Après d’âpres négociations et alors que le champ de bataille se rapproche de Belfort, ils apprennent que ces habitants sont victimes de cruelles restrictions. Il faut agir vite pour sauver les enfants de ce piège. Entre septembre et novembre 1944, plus de 15 000 enfants de Franche-Comté seront hébergés par les familles du Jura, avec Odile, la propre mère de Marie-José, en première ligne pour organiser cet accueil. La plupart de ces réfugiés passeront Noël en Suisse et ne rejoindront leur foyer qu’au printemps 1945. 

En 1938, nouveau passage de relais avec Léon (1904-1992), fils aîné d’Albert, et son cousin Gérard (1910-1997), fils aîné d’Henry. Léon avait anticipé l’interruption des livraisons de tabac en faisant construire des entrepôts gigantesques capables de stocker 400 tonnes de tabac brut. La consommation de tabac suisse passe de 170 tonnes en 1938 à près de 500 tonnes en 1945. La Select, équipée d’un filtre révolutionnaire en 1968, va devenir progressivement le premier pilier commercial de l’entreprise. Gérard prône la nécessité d’arrêter les investissements à Boncourt, qui prennent selon lui une importance de plus en plus disproportionnée par rapport à la situation de l’entreprise sur le marché helvétique. Les relations entre les deux gérants ne cessent de se dégrader. «L’acquisition de Vautier, concurrent historique de F.J. Burrus, aurait permis aux associés de Boncourt de négocier un nouvel accord avec le grand fabricant allemand Reemtsma et avec un nouvel acteur du marché, Anton Rupert, pour la fabrication de la cigarette Peter Stuyvesant, qui bat des records de popularité dans le monde. Des décennies plus tard, F.J. Burrus payera très cher ces heures de désunion.»

Quand Charles (1929-2011) est nommé associé gérant en 1976, il y a urgence à réformer. L’ancienne société en nom collectif devient une société anonyme et la 6e génération arrive aux commandes. La Parisienne Mild est un vrai succès, mais peu à peu ressurgissent les vieux démons de la discorde. La mésentente entre les deux gérants, Charles et Xavier (fils de Gérard) s’installe. L’écart d’âge de 24 ans entre les deux ne contribue pas à les rapprocher. Entré dans l’entreprise en 1951, Charles y a fait ses preuves. En 1982, F.J. Burrus se transforme en holding et le système bicéphale de gouvernance est enterré. La branche d’Henry Burrus vend le quart de ses parts de la Burrus Holding aux trois autres associés. 

L’heure de la mondialisation

Le trio s’entend parfaitement, mais le marché a évolué. Entre 1960 et 1970, de grandes multinationales ont fait leur apparition, absorbant peu à peu les 18 fabricants suisses. Les consommateurs se tournent depuis les années 1960 vers le goût américain, l’American Blend. Charles propose à François Janet d’entrer dans la société en qualité de directeur des opérations stratégiques, ce dernier dirigeait alors une filiale de Rothmans en Hollande. F.J. Burrus va faire peau neuve, notamment en changeant la taille de ses cigarettes (de 80 à 85 mm). De nouvelles machines à haute vitesse, calibrées pour l’export, font leur apparition. Elles vont représenter le plus gros investissement de toute l’histoire de l’entreprise. En moins de dix ans, François Janet réussit son pari: inscrire Burrus à l’international. La chance lui a souri, en 1993, F.J. Burrus a l’opportunité de racheter la marque Rinsoz & Ormond, bien positionnée sur le marché européen. La part de l’entreprise à l’export saute de moins de 1% à 45%. 

Face aux nouveaux défis posés par la mondialisation, le moment semble venu d’envisager l’ouverture du capital à des sociétés étrangères. Finalement, au mois de juin 1996, Charles et ses associés vendent dans de très bonnes conditions au groupe Rothmans. 

Le secret des Burrus de la 6e génération aura été bien gardé: redresser la barre, vendre au bon moment et préserver les emplois. Bien que réaliste, cette vente a été ressentie comme un choc dans l’ensemble du Jura. Deux ans plus tard, Rothmans a cédé l’entreprise à British American Tobacco. «Fort heureusement, depuis vingt ans exactement, la multinationale est restée fidèle à Boncourt, grâce à la qualité de l’outil de production.» 


Jean-Paul et Christian Burrus sont à la tête d’une fortune estimée par Bilan entre
200 et 300 millions de francs (lire page  125).


F.J. Burrus En quelques chiffres

Production En 1907, F.J. Burrus fabriquait 30 millions de cigarettes. Deux ans plus tard, la barre des 100 millions était atteinte. Le milliard de cigarettes vendues par an est franchi à la veille de la Seconde Guerre mondiale. En 1946, F.J. Burrus atteint son apogée, occupant 43% du marché suisse. Son produit phare, la «Parisienne», détient 85% des ventes. Ses concurrents disparaissent les uns après les autres. Dans les années 1950, la nouvelle usine permet de porter le volume de production annuelle à 2,5 milliards de cigarettes, soit près de 6 millions par jour. Une centaine d’emplois supplémentaires sont créés. En 1977, l’objectif de près de six milliards de cigarettes produites est atteint. Cela étant, de 42% de parts de marché en 1950, F.J. Burrus est passé à 31% en 1970 et à 20,6% en 1989. Même si 8 milliards de cigarettes sont fabriquées par an.

Serge Guertchakoff

RÉDACTEUR EN CHEF DE BILAN

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Serge Guertchakoff est rédacteur en chef de Bilan et auteur de quatre livres, dont l'un sur le secret bancaire. Journaliste d'investigation spécialiste de l'immobilier, des RH ou encore des PME en général, il est également à l'initiative du supplément Immoluxe et du numéro dédié aux 300 plus riches. Après avoir été rédacteur en chef adjoint de Bilan de 2014 à 2019, il a pris la succession de Myret Zaki en juin de cette année.

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