Bilan

L’EPFL, devenue un moteur de l’économie

L’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne fête en 2019 les 50 ans d’une dynamique qui a transformé l’écosystème économique romand. Et bien au-delà.

Maurice Cosandey a transformé l’Ecole polytechnique de l’Université de Lausanne (EPUL) en une école fédérale, qu’il a présidée de 1969 à 1978. (Crédits: EPFL)

Quelle est la vraie date de naissance de l’EPFL? Le 19 août 1853, jour de création de l’Ecole spéciale de Lausanne à la rue du Valentin? Ou bien est-ce en 1869 quand cette école privée est reprise par l’Académie de Lausanne et que, transformée vingt et un ans plus tard en Université, elle devient l’Ecole d’ingénieurs de l’Université de Lausanne? Ou alors en 1946, lorsque son directeur, Alfred Stucky, obtient que cette école d’ingénieurs augmentée d’une école d’architecture et d’urbanisme soit détachée de la Faculté des sciences de l’UNIL pour devenir l’Ecole polytechnique de l’Université de Lausanne (EPUL)?

L’histoire retient la date du 1er janvier 1969 et la fédéralisation qui hisse l’EPFL au niveau officiel de son alter ego zurichois l’ETHZ. Mais ces hésitations jubilaires disent aussi la longue lutte existentielle menée par une poignée de visionnaires pour doter l’économie suisse d’un moteur romand à même d’assouvir sa soif d’ingénieurs, de recherches de pointe et de transferts de technologies. L’EPFL a été arrachée. Et ce n’est pas terminé, même si la lutte que mène son président actuel, Martin Vetterli, s’étend désormais à des échelles européennes et globales. 

D’abord située avenue de Cour à Lausanne (ici en 1962), l’EPFL se trouve vite à l’étroit. (Crédits: EPFL, Germond, Bosshard, Tobler)

Forcer l’histoire

La fédéralisation de l’institution lausannoise, évoquée dès 1903, n’allait pas de soi. Il a fallu, pour l’obtenir, la volonté de fer non seulement de l’ancien conseiller fédéral Hans-Peter Tschudi mais de quelques politiciens vaudois comme le conseiller d’Etat Jean-Pierre Pradervand ou le syndic de Lausanne Georges-André Chevallaz. Ainsi que celle de Maurice Cosandey, premier président d’une lignée de successeurs qui, en s’attaquant aux conservatismes de tout bord, ont finalement forcé l’histoire.

Le chantier du campus d’Ecublens en 1976, deux ans après le début des travaux. (Crédits: EPFL, Germond, Bosshard, Tobler)

Dès 1969, la fédéralisation de l’EPFL manque en effet d’être torpillée par les péripéties de Mai 68. La frange la plus contestataire des étudiants de l’EPFZ, opposée à la nouvelle loi sur les écoles polytechniques, obtient un référendum. Et le gagne le 1er juin 1969. La loi rejetée, il en résulte un compromis tout helvétique avec un arrêt fédéral limité dans le temps qui sera prorogé régulièrement jusqu’à ce qu’une nouvelle loi sur les Ecoles polytechniques fédérales soit finalement acceptée en 1991.

1er novembre 1983: l’EPFL inaugure  le plus puissant ordinateur  du monde universitaire suisse. (Crédits: EPFL, Germond, Bosshard, Tobler)

Ce ne sera pas la seule difficulté. La fédéralisation de l’EPFL s’accompagne de son transfert de l’avenue de Cour à son site actuel d’Ecublens. Dès sa nomination à la tête de l’École polytechnique de l’Université de Lausanne (EPUL)  en 1963, Maurice Cosandey affiche de grandes ambitions. Il veut que le nombre d’étudiants double à 2000, augmenter le corps professoral, lancer des postformations…
Et il commence à multiplier les infrastructures: halle d’essais pour les constructions métalliques, laboratoire de  microtechnique… En 1964, une étude conclut à un besoin de bâtiments nouveaux et anciens de 131 200 m2. C’est deux fois ce que peuvent accueillir les pentes des Cèdres. Maurice Cosandey lance l’idée du déménagement de l’école. L’Etat de Vaud ayant acquis 29 hectares à Dorigny, c’est le site que recommande une commission auxquels s’ajoutent plus de 100 hectares rachetés à prix coûtant à la Ville de Lausanne pour des terrains voisins à Ecublens. 

1991: le Centre de recherches en physique des plasmas est l’un des principaux laboratoires de recherche sur la fusion du monde. (Crédits: EPFL, Germond, Bosshard, Tobler)

C’est fort de ces atouts fonciers que le canton de Vaud envoie la demande de fédéralisation à la Confédération le 23 août 1966. Celle-ci, actée en dépit du référendum, on se dit que les travaux prévus s’étaler sur vingt-cinq ans vont commencer. Sauf qu’après le choix en 1971 du projet du bureau zurichois Zweifel + Strickler pour la première phase de la construction, le processus de mise à l’enquête voit le Conseil municipal d’Ecublens refuser le projet: trop haut. Il faut raboter.

Sous la présidence de Bernard Vittoz (1978-1992), le budget passe de 92 à 350 millions. (Crédits: EPFL, Germond, Bosshard, Tobler)

Ni le référendum ni ce retard à l’allumage de ce qui va devenir un formidable chantier (lire l’encadré) n’empêchent Maurice Cosandey de se mettre au travail. Dès 1968, l’école s’est structurée autour de départements: mathématiques, matériaux, architecture, génie civil, génie rural et géomètres, mécanique, électricité physique et chimie. Dans cette configuration, la Conférence des chefs de département, présidée par Bernard Vittoz, devient le parlement de l’école vis-à-vis de la direction. Tous s’entendent sur les objectifs fondamentaux: accroître l’offre d’enseignement, intensifier la recherche fondamentale et appliquée, conçues comme indissociables, développer les infrastructures, sans oublier de donner plus de places aux femmes (29% d’étudiantes en 2018). 

La souris de Logitech est issue des recherches menées à l’EPFL par un professeur et son étudiant Daniel Borel. (Crédits: EPFL, Germond, Bosshard, Tobler)

Une croissance au carré

Des constantes que l’on retrouve jusqu’à aujourd’hui mais avec des nuances en fonction de la personnalité des présidents et des circonstances de l’époque. Lorsque Bernard Vittoz succède à Maurice Cosandey le 1er août 1978 pour présider un campus tout juste inauguré, il a devant lui un énorme challenge. Le premier président de l’EPFL a réussi la fédéralisation, le déménagement et sous son ère le budget de l’école est passé de 7,5 millions en 1966 à 92 millions. Son objectif de 2000 étudiants sera atteint en 1979.

Ouverture des cours de vacances en juillet 1988. (Crédits: EPFL)

Que peut faire Bernard Vittoz sinon consolider l’acquis? Qualifié de «bloc d’homme» par son ancien élève, l’écrivain Metin Arditi, dans le livre de Michel Pont Chronique de l’EPFL 1978-2000, Bernard Vittoz va pourtant parvenir à tout doubler encore. A la fin de ses quatorze années de présidence, le nombre total d’étudiants atteint les 4000, celui des professeurs passe de 93 à 140 et le budget est de 350 millions. Une dynamique que vont poursuivre ses successeurs. 

Le professeur Michael Graetzel, inventeur des cellules solaires à pigment photosensible. (Crédits: EPFL)

En dépit des restrictions budgétaires, Jean-Claude Badoux, qui prend la présidence en 1992, va recruter en huit ans 70 nouveaux professeurs et faire passer les effectifs étudiants à 5000. Entre 2000 et 2016, Patrick Aebischer fera, lui, monter le nombre total d’étudiants à plus de 10 000 (11 134 en 2018). Le nombre de professeurs – boosté par les tenure tracks pour les jeunes profs – atteint les 300 (347 en 2018). Le budget tutoie le milliard.

Pour lancer cette folle croissance, Bernard Vittoz avait commencé par fédérer. Par nature, il misait «plus sur les individus que sur les projets», écrit Michel Pont. Mais comment faire alors que le nombre de collaborateurs est bloqué depuis le milieu des années 70? Et qu’en plus les architectes refusent de déménager à Ecublens? 

Bernard Vittoz  aura recours à des contrats privés et à des mandats qui mettront l’école sur la piste des financements externes, une caractéristique qu’accentueront ses successeurs (un tiers du budget aujourd’hui). Il demande aussi
un rapport prospectif au bureau de Nicolas Hayek (Swatch Group) en 1984. La conclusion que 220 postes supplémentaires sont nécessaires à l’EPFL lui donne un levier auprès de la Confédération. Il va s’en servir, de même que de deux autres: la recherche et l’industrie. 

Inauguré en 2019, le bâtiment ArtLab a été dessiné par l’architecte japonais Kengo Kuma. (Crédits: Alain Herzog/EPFL)

L’avantage de la jeunesse

En 1974, le lancement des programmes nationaux de recherche et celui parallèle des programmes COST européens font comprendre que l’EPFL n’a pas la taille critique. Elle doit développer sa recherche au travers de projets d’école comme celui sur les transports urbains collectifs, matrice du Swissmetro de Marcel Jufer, ou les robots industriels comme le robot delta breveté en 1985. De plus, dans le deal passé lors de la fédéralisation, il était sous-entendu que l’EPFL ne développerait pas de nouveaux départements existants déjà à l’ETHZ, par exemple l’agronomie. 

Ce qui aurait pu être une contrainte limitante se révélera un atout. L’EPFL va développer de nouveaux domaines. La recherche de l’EPFL s’appuie naturellement sur des travaux fondamentaux comme le Traité d’électricité de Jacques Neirynck ou ceux en mathématiques, en chimie et en physique après que le projet triangulaire des années 90 aboutit au transfert de ces disciplines de l’UNIL vers l’EPFL. Mais dans une école d’ingénieurs, les découvertes fondamentales trouvent aussi le chemin des applications. 

Patrick Aebischer, président de 2000 à 2016, a lancé notamment la Faculté des sciences de la vie et le Human Brain Project. (Crédits: Alain Herzog/EPFL)

Par exemple, dès 1969, le laboratoire de physique appliquée du professeur Emmanuel Mooser démarre l’étude des semi-conducteurs. Ce sera la base d’une filière d’excellence en microtechnique poursuivie par la création des salles blanches du Centre de micro et nanotechnologies en 1999, puis l’intégration de l’Institut de microtechnique de l’Université de Neuchâtel en 2009 et la création de Microcity. 

Dans le domaine biomédical, après l’échec d’un cœur artificiel en 1991, une collaboration avec la Faculté de médecine et le CHUV pose les bases de recherches en biotechnologies dont Jean-Claude Badoux fait une priorité. Puis, la création de la Faculté des sciences de la vie par Patrick Aebischer en 2003 est poursuivie par la création du Centre de neuroprothèses, le Human Brain Project, et finalement la création du Campus Biotech à Genève en 2014.

Les salles blanches du Centre de micro et nanotechnologies existent depuis 1999. (Crédits: Alain Herzog/EPFL)

De même en 1972, une première chaire de télécoms est créée qui sera renforcée en 1976 avec l’arrivée de Murat Kunt (dont les travaux aboutiront aux normes de compression MPEG) et poursuivie par la création de l’institut européen Eurecom en 1992. Dans les énergies renouvelables, le groupe énergie solaire démarre en 1973. Il  sera renforcé par l’arrivée du professeur Michael Graetzel en 1977. Le Campus Energypolis à Sion poursuit aujourd’hui ces ambitions. Autre exemple: les recherches sur la physique des plasmas qui aboutiront à la création des Tokamak pour la fusion nucléaire auront aussi des conséquences en informatique. C’est, en effet, en partie pour exécuter les calculs des physiciens que l’EPFL va se doter de superordinateurs Cray à partir de 1985. 

Martin Vetterli préside l’EPFL depuis le 1er janvier 2017. (Crédits: Alain Herzog/EPFL)

L’Université de technologies

Les liens de l’EPFL avec Cray soulignent aussi le développement stratégique des collaborations industrielles. Dès les années 70, le labo de Dominique de Werra développe des logiciels de production pour ABB, de distribution pour Coop ou d’emploi du temps pour le CHUV. Bernard Vittoz va multiplier tous azimuts ces collaborations (y inclus avec le bateau UBS Switzerland ou vingt ans plus tard avec Alinghi). Les mandats de recherche confiés à l’EPFL par des tiers passent de 4,5 millions de francs en 1978 à 23 millions en 1985 (67,6 millions en 2017). L’année suivante, il crée le Centre d’appui scientifique et technologique (CAST) que son collaborateur Jean-Jacques Paltenghi va transformer en un instrument de transfert de technologies. 

Bernard Vittoz est aussi à l’origine du Parc scientifique (Innovation Park) dont le premier bâtiment est inauguré en 1994. Ses successeurs s’emploieront à le faire grandir au point d’accueillir aujourd’hui dans ses 14 bâtiments plus de 200 entreprises. Mais si 120 de ces dernières sont des startups, c’est aussi parce que l’EPFL a privilégié cette forme spécifique de transfert de technologies. 

Après le succès de spin-off comme Etel, fondé par Nicolas Wavre, ou Logitech, créé par Daniel Borel pour industrialiser la souris du professeur Jean-Daniel Nicoud, un don de l’entrepreneur et mécène suisse Branco Weiss avait abouti en 1999 à la création de la première chaire en entrepreneurship. C’est le début des chaires sponsorisées par le privé que va accélérer Patrick Aebischer, mais aussi du développement des startups. 245 sont créées entre 2000 et 2017. 

Rien n’est acquis cependant. En cinquante ans, l’EPFL est passée de statut d’école d’ingénieurs régionale à celui d’université de technologies habituée des honneurs des classements comme celui de Shanghai. Les défis ne manquent pas cependant à son actuel président: de l’incertitude sur les financements européens (52 millions en 2017) aux nouveaux défis scientifiques comme l’intelligence artificielle pour laquelle elle s’est alliée, à égalité, avec Zurich. 


50 ans de chantiers

Architecture Le chantier du campus de l’EPFL à Ecublens démarre en 1974. Le premier bâtiment (la chimie) s’ouvre en 1977, la phase 1 l’année suivante. 

La phase 2 (la Diagonale pour l’électricité, l’informatique et les matériaux) est inaugurée en 1992 puis le quartier nord (microtechnique, sciences de la vie et architecture) est livré en 2002. 

La facture est de plus d’un milliard. Le président de l’EPFL Patrick Aebischer cherche alors de l’argent privé pour d’autres chantiers: le Rolex Learning Center (2010), mais aussi le Quartier de l’innovation, le SwissTech Convention Center, les résidences étudiantes…  

On a recours aux architectes français Dominique Perrault (bâtiments de l’administration et de la mécanique) et japonais Kengo Kuma (ArtLab). A Sion, l’antenne de l’EPFL est en chantier jusqu’en 2021 tandis que celui de la RTS à Ecublens doit durer jusqu’en 2023.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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