Bilan

Lea von Bidder, entrepreneure de choc

Née en 1990, la zurichoise n’a pas encore 30 ans. La startup suisse ava, qu’elle a cofondée, connaît un formidable essor avec son bracelet tracker de fertilité.

Lea von Bidder deviendra officiellement CEO d’Ava dès 2020.

Crédits: Kelly Smith Vorves

par mary vakaridis

T

out a commencé en 2014, autour d’une table. Lea von Bidder était alors à la recherche d’un nouveau défi, après avoir étudié à l’Université de Saint-Gall et effectué un projet entrepreneurial en Inde. Dans ce restaurant turc de la scène zurichoise, la jeune femme retrouve un ancien camarade de Saint-Gall, Pascal Koenig, ainsi que Philipp Tholen et Peter Stein, ingénieurs EPFZ. Ils évoquent les soucis d’infertilité que l’on rencontre souvent lorsque l’on veut fonder une famille. Et puis ils parlent technologie. Ils citent le boom du big data et la généralisation des capteurs qui enregistrent toujours davantage de données physiologiques. 

C’est alors que les jeunes gens s’étonnent. Comment se fait-il que personne n’ait jamais pensé à décrypter le cycle menstruel féminin, à partir de données recueillies par un simple bracelet? Un tel procédé permettrait de soutenir les femmes dans leur désir d’enfant en leur offrant une meilleure compréhension de leur corps. C’est ainsi qu’est née l’idée du tracker de fertilité Ava. Créée en 2014, la startup a été baptisée d’après le prénom féminin le plus populaire aux Etats-Unis à ce moment-là.

50 nouvelles grossesses par jour

Lancé en juillet 2016, le trackeur de fertilité est aujourd’hui vendu dans 36 pays. Lea von Bidder relate: «Lors de nos premières recherches, il est apparu que les Etats-Unis représentaient le tremplin parfait pour notre produit en raison de l’avance de ce pays dans les technologies numériques.» 

En tant que responsable du marketing, Lea van Bidder déménage à San Francisco pour gérer les débuts du bracelet Ava. Trois ans plus tard, la cofondatrice se félicite: «Nous sommes fiers d’annoncer plus de 20 000 grossesses dans le monde grâce à notre bracelet. Chez nos utilisatrices, les chiffres progressent au rythme de 50 nouvelles grossesses par jour.» 

Ayant levé un total de 42,4 millions de dollars, la société emploie actuellement quelque 120 collaborateurs répartis entre les sites de Zurich, San Francisco, Belgrade, Makati aux Philippines et Hongkong. «Quatre-vingts personnes travaillent à notre siège de Zurich qui réunit les départements clinique, data science, production, marketing et service à la clientèle», précise la Zurichoise. La firme ne livre aucun résultat chiffré mais donne quelques informations géographiques. Les Etats-Unis représentent 75% des ventes. La Grande-Bretagne, l’Allemagne et la Suisse constituent les autres principaux marchés. La compagnie vient de se lancer au Canada et d’ouvrir un bureau à HongKong. L’ensemble du globe est couvert par les centreaux téléphoniques de la firme.

Les ambitions de la startup sont mondiales, comme en témoigne un site internet décliné en sept langues, dont le chinois et le japonais. Et la vision va bien au-delà de l’aide à la conception. Porté par des dizaines de milliers de femmes, le bracelet génère d’immenses quantités de données qui ne demandent qu’à être traitées. 

La firme veut ainsi déployer ses compétences aussi dans le soutien à la contraception numérique, le suivi de la grossesse et la gestion de l’accouchement. L’objectif est de documenter l’ensemble du parcours reproductif féminin, de la puberté à la ménopause. Lea von Bidder souligne: «J’ai toujours eu à cœur de démontrer que les femmes ne représentent pas une niche ou un groupe particulier. En tant que CEO d’Ava, je suis honorée de développer les meilleures solutions pour la moitié de la population.»

«L’âge de pierre»

Pionnière de la «femtech» (technologie au service des femmes), la Zurichoise s’engage pour que les spécificités féminines soient mieux prises en compte par la médecine. Et elle ne mâche pas ses mots: «Quand il s’agit de comprendre le corps des femmes, nous en sommes toujours à l’âge de la pierre.» Si certains scientifiques affirment sans ambages que les femmes restent en grande partie un mystère, c’est avant tout à cause d’études biaisées. Longtemps, les femmes n’ont été que peu ou pas représentées dans les essais cliniques. 

«Cet écart est dû à la crainte d’une grossesse chez les femmes et aussi au fait que les fluctuations hormonales inhérentes au cycle menstruel ont été jugées «trop compliquées» à prendre en compte. Les chercheurs craignaient que les sujets de sexe féminin faussent les résultats», pointe Lea von Bidder. L’entrepreneure reconnaît cependant un aspect positif à ces manquements: «Dans la femtech, la méconnaissance du corps féminin s’avère à la fois le plus grand défi et la plus grande opportunité.»

Lea von Bidder personnifie aujourd’hui la compagnie Ava. Un projet qui lui vaut une renommée internationale. Classée par Bilan parmi les 100 plus riches de moins de 40 ans en Suisse, la jeune femme a figuré dans les palmarès 2017 et 2018 des «30 de moins de 30 ans» du magazine Forbes

Retour aux sources

Alors que la startup a brillamment passé le stade du lancement de produit pour aborder la phase de croissance et de consolidation, l’équipe fondatrice se réorganise. Actuel CEO, Pascal Koenig doit devenir membre du conseil d’administration à plein temps afin de se concentrer sur les orientations stratégiques. Le but affiché est de faire d’Ava un pilier du secteur naissant de la médecine basée sur le numérique, consacrée au corps féminin. Lea von Bidder va lui succéder à la tête de la firme: «Je vais entrer en fonction comme CEO en 2020 à Zurich. Je vais donc revenir vivre en Suisse à la fin de cette année.» 

Les projets se poursuivent également sur le versant scientifique. La jeune manager dévoile: «Nous continuons à mener des études cliniques pour améliorer la précision et les capacités du tracker avec l’Hôpital universitaire de Zurich. Nous travaillons aussi sur les cycles irréguliers et les complications de grossesse. Et nous collaborons avec des leaders d’opinion afin d’encourager les recherches sur la procréation assistée et l’hypertension gestationnelle.» 


Détecter l’ovulation  

La demande pour un tracker de cycles n’est plus à démontrer. Les statistiques montrent qu’en Suisse, un couple sur trois connaît des problèmes d’infertilité. Un groupe qui, en outre, ne cesse de croître à mesure que les femmes repoussent le moment d’avoir un enfant. Si l’application Ava ne garantit pas une grossesse, il est cependant prouvé que des informations sur la période précise de l’ovulation doublent les chances de conception. Le bracelet Ava enregistre en permanence neuf fonctions vitales dont le pouls, la pression ou encore la température. Ces données, recueillies par le biais d’une application internet, sont ensuite traitées par un logiciel qui indique à la patiente la phase du cycle menstruel où elle se trouve. Le système permet de détecter les signes précurseurs de l’ovulation jusqu’à cinq jours en avance. Selon une étude clinique menée par Ava, le bracelet identifie 5,3 jours fertiles par cycle, avec une précision de 89%. Jalon technologique autant que reconnaissance publique: les recherches d’Ava ont fait ce printemps l’objet d’une publication scientifique dans le «Journal of Medical Internet Research». L’article décrit l’évolution de cinq signaux physiologiques tout au long du cycle menstruel. En suivant ces signaux, il devient possible d’identifier la fenêtre fertile du cycle en temps réel. Lea von Bidder relève: «Le tracker de fertilité Ava est la seule méthode disponible sur le marché qui recense ces cinq paramètres.»

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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