Bilan

Le visage des élites suisses se transforme

Le grand patron des années 1980 a vécu. Ce colonel libéral-radical membre du Rotary a cédé la place à un manager hyperglobalisé, venu de l’étranger.
  • Joe Jimenez, CEO américain de Novartis, s’est vu reprocher son manque d’ancrage local.

    Crédits: Marco Zanoni/Lunax
  • Les banques privilégient des duos suisse-étranger. Ici, le Zurichois Urs Rohner (à g.) et le Franco-Ivoirien Tidjane Thiam, respectivement président et CEO de Credit Suisse.

    Crédits: Walter Bieri/Keystone

Fini le temps où les patrons de la grande industrie helvétique étaient à la fois colonels et élus libéraux-radicaux. En 2015, une économie suisse toujours plus dépendante de la finance internationale a balayé les élites caractéristiques des années 1980. Les compagnies helvétiques sont maintenant dirigées par des managers hyperglobalisés à la nationalité indifférente. La mondialisation a fait éclater la concentration des pouvoirs économiques et politiques qui a longtemps dominé la vie publique helvétique. Voilà la thèse défendue par une récente étude de l’Université de Lausanne*. 

«Jusqu’aux années 1990, la société helvétique repose sur un système de milice qui a perduré durant des siècles. Le Suisse est à la fois citoyen, soldat et agriculteur», rappelle Olivier Meuwly, historien. Cette tendance à additionner les fonctions se retrouve chez les élites. Figure de son temps, le Zurichois Ulrich Bremi est en 1995 à la fois administrateur du Crédit Suisse et de la Neue Zürcher Zeitung, ainsi que président de Swiss Re et de Georg Fischer. Ce radical, lieutenant-colonel d’infanterie, a en outre présidé le Conseil national entre 1990 et 1991. 

Depuis l’entre-deux-guerres, le grand patron typique est un Suisse au bénéfice d’un doctorat en droit, membre d’une société d’étudiants et d’un club service, résume l’étude. Ce personnage, issu d’une famille aisée, siège au Conseil national où il défend les intérêts de ses pairs. Un cumul des pouvoirs décrit par ses détracteurs comme le «Filz» (feutre), une expression alémanique pour désigner le copinage. «Révélatrices du chemin parcouru, les collusions politico-économiques sont aujourd’hui critiquées au sein même des élites», constate Felix Bühlmann, premier auteur de l’étude.

Des emplois du temps surchargés

L’armée a perdu de son importance. Dans les cercles économiques, la proportion de managers gradés diminue de moitié entre 1980 et 2010 (de 43,6 à 21,9%). Dans l’administration, les officiers représentaient plus de la moitié des cadres en 1980 (52,1%). Ils sont un tiers (34,2%) en 2010. Olivier Meuwly reprend: «Aujourd’hui, un patron a un emploi du temps qui ne lui permet pas de faire de la politique, ni d’effectuer une carrière militaire. Parallèlement, le processus d’individualisation qui a suivi Mai 1968 a fait tomber en désuétude l’engagement en faveur de la collectivité. Les comités d’association peinent toujours davantage à recruter.»

Pour les mêmes raisons de disponibilité, les patrons de grandes entreprises ne siègent plus guère aux Chambres fédérales. Mais l’industrie a trouvé d’autres relais. «La défense des intérêts s’est professionnalisée avec le développement des lobbies en charge d’influencer les parlementaires», pointe Felix Bühlmann. Significatif: le nombre de lobbyistes sous la Coupole n’a cessé d’augmenter en trente ans. En 2011, ils étaient 1400 (selon une enquête signée Der Beobachter), soit cinq lobbyistes par parlementaire. 

En 2010, l’étude décompte un tiers d’étrangers parmi les managers des entreprises helvétiques (34,5%) contre seulement 3,7% en 1980. «Les managers suisses montrent une grande capacité d’adaptation et présentent des profils beaucoup plus cosmopolites que leurs homologues français ou allemands», note Felix Bühlmann. 

Toujours plus internationales, les élites économiques s’éloignent des élites administratives et politiques qui demeurent ancrées dans le territoire. Reflet de cette évolution, l’UDC nationaliste de Christoph Blocher gagne en influence. Son électorat augmente au détriment du Parti libéral-radical, stigmatisé comme le «parti du Filz». Alors que tous avaient coutume de tirer à la même corde, c’est le divorce entre des top managers qui vivent dans les avions et une UDC anti-européenne et anti-universitaire, qui s’affirme comme le premier parti de Suisse.

De son côté, Olivier Meuwly commente: «Il est regrettable que certains dirigeants venus d’ailleurs manquent parfois de sensibilité à la culture locale.» On se rappelle de la fermeture de l’usine Novartis à Prangins, décidée de façon abrupte à la fin 2013 par Joe Jimenez, le nouveau CEO américain du groupe de pharma.

Sans s’encombrer du dialogue ni de la recherche d’une solution consensuelle propres à la culture helvétique. Or l’ancrage lié à la nationalité des managers ne joue plus guère de rôle au niveau des sociétés cotées du SMI, selon Dirk Schütz, rédacteur en chef du magazine alémanique Bilanz (partenaire de Bilan pour les 300 plus riches). «Dans les multinationales, l’expérience acquise à l’étranger s’affirme comme le premier critère de sélection.»

Dirk Schütz révèle: «Il existe dans les banques une règle tacite qui veut qu’entre le CEO et le président, l’un des deux soit suisse. Chez UBS, le tessinois Sergio Ermotti travaille avec un président allemand, Axel Weber, et à Credit Suisse, le zurichois Urs Rohner a choisi le CEO franco-ivoirien Tidjane Thiam. Mais chez les pharmas, tous sont étrangers. L’Américain Joe Jimenez répond au président allemand Joerg Reinhardt chez Novartis. Chez Roche, l’allemand Christoph Franz est président et le CEO Severin Schwan, autrichien.»

Les banques perdent leur lustre

Dès les années 2000, le marché financier se libéralise. Pour les entreprises, il devient intéressant de recourir aux marchés extérieurs pour se financer, alors que jusque-là, elles avaient recours aux crédits des banques. C’est la fin d’une dépendance qui a constitué la clé de voûte de la constitution des élites. En 2010, il est devenu rare qu’un même administrateur siège simultanément dans la banque et l’industrie. Les spécialistes en droit qui abondaient en 1995 ont quasiment disparu des conseils, cédant la place à des experts de la grande industrie, la finance et l’innovation.

Nos interlocuteurs s’accordent sur le fait que les réseaux de ces nouvelles élites sont difficiles à cerner parce qu’ils ne passent pas par des clubs et des associations dont on est officiellement membre. «Les anciens des écoles de management les plus en vue comme l’IMD et la Harvard Business School entretiennent des relations fructueuses», remarque Olivier Meuwly. Les symposiums et conférences internationales, par exemple le WEF de Davos, se profilent quant à eux comme des occasions privilégiées de nouer des liens, tout aussi informelles. 

Vivons-nous aujourd’hui dans une société où le pouvoir est moins concentré aux mains d’une élite restreinte? Pas forcément, estime Olivier Meuwly. «Le pouvoir est relayé par des élites dispersées à un niveau international. Mais il se maintient dans des cercles tout aussi étroits de personnes qui ont fait les mêmes écoles et viennent de la même classe sociale.» 

* «Transformation des élites en Suisse», juillet 2015, Université de Lausanne, in Social Change in Switzerland, N° 1.

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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