Bilan

Le Kunsthaus de Zurich, deux siècles d’ambition

Bénéficiant d’un financement hybride, à la fois privé et public, le Musée d’art n’a cessé de grandir depuis sa création en 1787.
  • Le Kunsthaus est inauguré en 1910. Il a été bâti à côté du Schauspielhaus, un théâtre édifié en 1892. Le début d’un «pôle culturel»...

  • Le premier catalogue paraît dès 1801...

  • ... mais il faut attendre 1840 pour pouvoir accueillir des expositions, grâce à une galerie vitrée, ajoutée à la maison mère.

  • L’architecte Karl Moser a dessiné un bâtiment qui se voulait à la fois un musée permanent et un endroit voué aux manifestations temporaires.

  • Le Kunsthaus en 1920. Il sera agrandi, toujours par Karl Moser, cinq ans plus tard.

  • En 1932, le Kunsthaus accueille la première grande exposition publique consacrée à Picasso.

  • Détail d’un «Nymphéas» de Monet. Deux toiles rejoignent la collection.

  • L’industriel Emil Georg Bührle finance l’ouverture d’une aile en 1958.

  • La rénovation de 2001-2005 permet d’abriter la Fondation Giacometti (ci-contre «le chariot», 1950)...

  • ... L’administration migre alors dans la Villa Tobler voisine.

  • Vernissage de «L’Expressionisme en Allemagne et en France» en 2014.

  • Le Kunsthaus mandate l’architecte anglais star David Chipperfield...

  • ... pour agrandir le musée. Son projet est suspendu suite à un recours.

  • L’Allemand Christoph Becker a été nommé à la tête du Kunsthaus en 2000. Il gère un budget de 19,3 millions de francs par an.

Nous sommes en 1787. Eclairés par des «Lumières» dispensées depuis un demi-siècle par les philosophes, quelques artistes fondent à Zurich la Künstlergesellschaft (société d’artistes). L’idée flotte dans l’air. La Société des arts genevoise, toujours active en 2014, vient de voir le jour, en 1776.

Il faut cependant établir une différence. Genève forme à l’époque une république indépendante de 27 000 habitants, dirigée par une oligarchie richissime. Zurich reste un gros bourg, peuplé par 10 000 personnes à peine. Des gens plutôt modestes. 

Le véritable essor ne commencera qu’en 1840. Qu’importe! La petite cité, dont l’Europe entière connaît alors l’écrivain Johann Kaspar Lavater ou le peintre et poète Salomon Gessner, se lance. Les membres de la Künstlergesellschaft donnent des dessins. Ils finissent par former une sorte d’album. Un premier catalogue peut paraître dès 1801. 

Il s’agit alors de trouver un lieu de rencontre et d’exposition. Mission accomplie en 1812. Un fonds important entre peu après dans ces collections graphiques. Ce sont les aquarelles de Gessner, mort en 1788. Un pôle d’attraction. En 2010, pour les 100 ans du bâtiment actuel, le Kunsthaus ressortira cet ensemble de ses réserves. Il le méritait.

Le XIXe siècle marque partout, de Madrid (le Prado) à New York (le Metropolitan Museum), la création des musées modernes. En 1826, ce qui semble tôt, Genève a pu inaugurer celui que les sœurs Rath ont offert à la Société des arts. Lausanne a fait encore mieux en ouvrant le Musée Arlaud dès 1822. 

A Zurich, les choses vont prendre du temps. La Künstlergesellschaft n’organise des expositions qu’à partir de 1840. Il lui faut se donner un peu de place. Une galerie vitrée se voit ajoutée à la maison mère par l’architecte Gustav Albert Wegmann. Des moyens d’acheter s’imposent aussi. Le Zürcher Kunstverein (société zurichoise pour l’art) naît en 1853.

Tout cela reste étriqué. Il faut le legs d’un peintre oublié, Rudolf Holzhalb, en 1885 pour espérer atteindre la vitesse supérieure. L’homme laisse 100 000 francs or. Une grosse somme à l’époque. Zurich peut rêver d’un vrai bâtiment, mais comme à Genève aujourd’hui l’affaire traîne. Il se crée du coup en 1895 une association Künstlerhaus. Elle organise ses propres manifestations temporaires. Cette situation passe pour provisoire. Il faut unir les forces. Dès 1896, Zürcher Kunstverein et Künstlerhaus Zürich fusionnent. Le but est de construire un bâtiment apte à recevoir toujours davantage d’œuvres.

La situation a en effet changé en un siècle. Avant de voir apparaître de multiples collectionneurs sur les bords de la Limmat, il faudra certes attendre les années 1910. N’empêche que le gouvernement fédéral achète, et surtout dépose.

En 1898, Heinrich Schulthess von Meiss lègue 80 tableaux suisses et allemands modernes (pour l’époque). Un acte pionnier. La Fondation Gottfried Keller, créée par la malheureuse (et richissime) Lydia Escher, qui s’était suicidée à Genève en 1891, met du beurre dans les épinards.

Son but est d’acquérir des pièces suisses importantes, anciennes et modernes. Elles se voient distribuées sous forme de prêts permanents aux institutions du pays. Le rôle de la fondation restera capital jusque dans les années 1960.

Des plans ambitieux

Reste le bâtiment, toujours à entreprendre… Il faut d’abord un terrain. Le conseiller municipal Landolt finit par l’offrir. Hors du centre. L’endroit apparaît néanmoins favorable. La parcelle se trouve à la Heimplatz, à côté du Schauspielhaus, théâtre un brin rococo édifié en 1892. On ne parle pas encore de «pôle culturel» à l’époque, mais il y a de ça. N’empêche que les murs tardent à pousser.

C’est en 1910 que se voit terminé le monument, conçu par Karl Moser. Le Musée d’art et d’histoire genevois, conçu par Marc Camoletti, date de la même année. Difficile de ne pas remarquer les différences! La façade baroque de la rue Charles-Galland se tourne vers le passé, tandis que le cube alémanique, proche des «Sécessions» munichoise et viennoise, affronte l’avenir. Karl Moser veut créer à la fois un musée permanent et un endroit voué aux manifestations temporaires.

C’est ambitieux. Surtout pour un immeuble aussi petit, même après l’agrandissement (toujours par Moser) de 1925. Mais il s’agit d’aller vers le public, considéré comme à former. Directeur jusqu’en 1949, Wilhelm Wartmann jongle avec les lieux. Il se concentre sur l’art suisse contemporain, en se réservant d’audacieuses lucarnes.

Le Zurichois voit plus large que nombre de ses confrères internationaux, mieux dotés que lui. Le Kunsthaus accueille en 1932 la première grande exposition jamais consacrée par une institution publique à Picasso. Un succès public. Le conservateur éprouve davantage de mal à imposer son chouchou. Il s’agit d’Edvard Munch, dont le musée finira par abriter, en pleine propriété, le seul gros ensemble existant hors de Norvège.

Le ton change en 1949-1950, après l’inévitable mise en veilleuse de la guerre. Wartmann s’en va, remplacé par René Wehrli. L’accent se voit désormais porté sur la peinture française impressionniste et postimpressionniste, devenue à la mode. Deux énormes «Nymphéas» de Monet, considérés alors comme des créations séniles du maître, entrent courageusement dans les collections.

Il y a derrière cet achat l’aide d’Emil Georg Bührle, dont la profession de marchand de canons ne fait pas encore tousser. Bührle constitue le plus grand collectionneur européen de l’époque. Sa fortune semble illimitée. Conçue par les frères Pfister, une nouvelle aile peut ouvrir en 1958, deux ans après sa mort. L’industriel l’a payée. Son béton, agressivement moderne, rompt avec Karl Moser.

Nous voici arrivés à l’âge moderne. Les donations et les legs se succèdent (si j’ose dire) dans les années 1960 et 1970. Il y a aussi des rattrapages, comme la Fondation Giacometti. Elle est imaginée en 1965 pour pallier le refus étatique d’acquérir un importantissime ensemble de sculptures du Grison, alors vivant. Indignés par cet obscurantisme, plusieurs amateurs sortent leur carnet de chèques.

Le Kunsthaus a toujours eu son fan-club. Des collections entières entrent donc, tandis que Felix Baumann remplace René Wehrli. Zurich peut retenir de la sorte un ensemble dada capital. Normal! Ce mouvement pour le moins radical est né dans la ville en 1916.

Bien sûr, le Kunsthaus se retrouve de nouveau à l’étroit. Tout reste cependant simple dans les années 1970. Il faut un agrandissement à l’arrière. Parfait! La veuve de Hans Mayenfisch, mécène de l’institution décédé en 1957, règle la facture. Une dizaine de millions. On reste loin des sommes versées aujourd’hui à Bâle par Maja Oeri.

Le fonds peut se redéployer. Il se compose pour bonne partie, selon une formule très alémanique, d’un ensemble de fondations entrelacées. Chacune possède ses statuts. C’est difficile à gérer. Le musée accueille aussi nombre de prêts de longue durée, proposés par des particuliers.

Une chose que la Suisse romande réprouve et que la France condamne sous prétexte que la valeur des œuvres se voit de la sorte augmentée. Mais comment accroître le prix du «Yo Picasso», un autoportrait de 1901, ou celui des Van Gogh mis en consigne par les Niarchos? Le Picasso a été acheté pour 47,8 millions de dollars par son déposant en 1989…

Projet bloqué

Le temps passe et la place sur les murs se fait à nouveau rare. La coûteuse rénovation de 2001-2005 n’a permis que d’évacuer l’administration dans la Villa Tobler voisine. Il y a comme gain le volume, à même d’abriter la Fondation Giacometti que Bruno, le dernier frère vivant de l’artiste, enrichit continuellement.

La solution est de se doter d’un bâtiment distinct, le terrain actuel se trouvant rempli. Ce sera le mandat principal de Christoph Becker, un Allemand nommé non sans mal à la tête du Kunsthaus en 2000. Cet agrandissement se dressera en face, sur la Heimplatz. Un geste architectural semble bon. L’Anglais David Chipperfield, une vraie star, se voit choisi.

L’argent pour un nouveau bâtiment ne pose pas vraiment problème. Il s’agit de montrer une structure financière, où la Ville, le Canton et des communes seront partie prenante, l’ensemble restant malgré tout privé. La Zürcher Kunstgesellschaft regroupe 21 000 membres, souvent fortunés. Ils vont fournir leur part des 180 millions alors prévus. Si la somme peut paraître importante, il s’agit d’une paille par rapport au bénéfice des accords conclus.

Après des années de négociations, les héritiers Bührle ont accepté de déposer la fondation familiale. Elle ne regroupe, soit dit en passant, qu’une partie de la collection. Vu l’avalanche de Cézanne, de Van Gogh ou de Renoir, on peut ici parler en milliards. 

Hubert Looser, ex-Walter Rentsch Holding et ex-ELCO Looser Holding, est par ailleurs sorti du bois. Le septuagénaire, qui a su acquérir Willem de Kooning ou Anselm Kiefer au bon moment, va tout prêter et, qui sait, tout donner plus tard.

Les sous pour l’agrandissement sont donc trouvés sans trop de mal. Il faut pourtant que le peuple vote. Les Zurichois se prononcent fin août 2012. Ils sont à 53,9% pour. Un score moins net qu’espéré. David Chipperfield a pourtant revu son projet à la baisse. Un style moins agressif. Moins massif. Les travaux doivent commencer fin 2013 dans une atmosphère sereine, quelques mois après ceux du nouveau Kunstmuseum de Bâle, où tout avance depuis à une vitesse phénoménale. L’édifice rhénan possède déjà ses façades depuis juin 2014. L’ouverture est pour début 2016.

Seulement voilà! Un trublion s’introduit dans le jeu. Comme un grain de sable. Il s’agit d’Archicultura. Fondée à Lucerne en 1996, cette association pour le patrimoine déclare la guerre à toute dégradation du paysage urbain. Or il y a, à l’endroit où David Chipperfield doit implanter son annexe, non seulement deux halles,
plutôt jolies, du XIXe siècle, mais de grands arbres. Important, les arbres! Ils ont bien failli faire capoter, à Genève, en 2010, le nouveau MEG ou Musée d’ethnographie.

Archicultura formule son objection. Le Tribunal des recours lui refuse la qualité d’opposant en août 2013. L’association fait valoir qu’elle possède désormais une antenne à Zurich. Le Tribunal administratif lui donne raison en décembre 2013. 

Bâle a pris de l’avance

Pour l’instant, on en demeure là. Le Kunsthaus ne va pas aller devant le Tribunal fédéral, afin de gagner un temps précieux. Il y a aura donc jugement sur le fond. Le plus vite serait le mieux, car les retards coûteront cher. Le musée se déclare confiant, mais c’est aujourd’hui le silence radio sur son site. Profil bas.

Quoi qu’il arrive, Bâle, où les bulldozers ont passé à l’action dès la décision politique prise, a d’ores et déjà remporté la course. La ville ouvrira son supermusée avant tout le monde. Or on sait la compétition que se livrent, sur le plan notamment culturel, les deux villes alémaniques.

Reste qu’à part ça les chiffres de fréquentation se révèlent bons. Le Kunsthaus a connu un net fléchissement ces dernières années, comme nombre d’institutions muséales. Mais en 2013, il a attiré 315 000 visiteurs. Un mieux de 25% par rapport à 2012. Ce printemps, l’exposition «De Matisse au Blaue Reiter» a fait un carton. De quoi consoler Christoph Becker et son équipe (173 collaborateurs) en attendant le grand jour… en 2018 ou 2019. Si tout va bien. 

Etienne Dumont
Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Lui écrire

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

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