Bilan

Le Web, ce logiciel qui a dévoré le monde

Développé au CERN, l’accès universel à internet a déclenché une révolution économique, sociale et politique. trente ans après, On n’en voit toujours pas les limites.

  • Réplique de la machine NeXT sur laquelle Tim Berners-Lee developpa le premier serveur www, le navigateur multimédia et l’éditeur web en 1990.

    Crédits: Maximilien Brice/Cern
  • Le bureau du CERN où est né le web en mars 1989.

    Crédits: Maximilien Brice/Cern

Le 12 mars 2019, Tim Berners-Lee est au CERN à Genève pour une célébration des 30 ans du World Wide Web sur un mode inquiétant. En substance, il souligne que si son invention a créé «de nouvelles opportunités et facilite notre quotidien, elle est aussi un outil privilégié pour les fraudeurs, ceux qui propagent la haine et les criminels». Il appelle à un sursaut citoyen pour que le web cesse d’être un outil de propagande, de manipulation et de radicalisation…

Pourtant, tout avait bien commencé. Le 12 mars 1989, Tim Berners-Lee, alors âgé de 33 ans, dépose sur le bureau de Mike Sendall, son chef de service au CERN, un document intitulé «Gestion de l’information: une proposition». «Vague mais intéressant», répond son boss qui l’encourage à développer ce «mesh», ce maillage des gigantesques bases d’information générées par les physiciens du CERN qui aboutira en définitive au World Wide Web.

Une invention offerte au monde

En effet, dans les mois qui suivent, Tim Berners-Lee, épaulé par l’informaticien belge Robert Cailliau et une petite équipe, pose les bases de cette toile numérique: les URL (Uniform Resource Locator), autrement dit les adresses web, le langage HTML (HyperText Markup Language) pour structurer les documents et qui, associé avec le protocole de télécommunication http (Hypertext Transfer Protocol), permet les liens hypertexte et la navigation d’un document à un autre, où qu’ils se trouvent sur le réseau. Successeur d’Arpanet, le réseau internet existait déjà. Mais il n’y avait jusque-là aucun moyen universel d’écrire, de transmettre, de stocker et d’accéder aux informations distribuées par cette infrastructure dans le monde entier.

Le tout premier site web utilisant ces technologies est mis en ligne par le CERN le 20 décembre 1990. Il rassemble une documentation sur le projet et surtout des informations pour créer son propre site. La diffusion commence, même si les premiers utilisateurs sont essentiellement des scientifiques. Elle s’accélère quand, en avril 1993, le CERN ouvre le web au grand public et renonce à toute idée de brevets.

Captures d’écran du premier navigateur web: WorldWideWeb. (Maximilien Brice/Cern)

Les guerres des navigateurs

Le même mois, le National Center for Supercomputing Applications (NCSA), de l’Université de l’Illinois, lance la première version d’un navigateur internet graphique. Appelé Mosaic puis rebaptisé Netscape, il popularise la notion de surf sur le web. Son succès est aussi porté par la possibilité d’utiliser des cookies et par JavaScript qui améliore l’interactivité. Il est rapidement clair que ce navigateur va prendre le contrôle stratégique de l’interface homme-machine. 

Le 9 août 1995, Netscape est introduit sur le Nasdaq à la bourse de New York à 28 dollars. Le titre finit la journée à 75. Mais ce triomphe ne va pas durer. Comprenant la menace pour Windows, son interface reine jusqu’ici, Microsoft lance en parallèle la première version d’Explorer. Profitant de son quasi-monopole dans les systèmes d’exploitation des PC et de sa puissance de feu financière, Microsoft impose Explorer. 

Cela finira par amener le gouvernement américain à lui intenter un procès antitrust. Trop tard. En 1997, Netscape a été racheté par AOL avant de passer en 2002 à la fondation Mozilla pour servir de base au futur navigateur Firefox. La même année, la part de marché d’Explorer atteint 96%. La messe n’est toutefois pas dite. Parce que la croissance fulgurante de Netscape et son IPO phénoménale ont créé un autre phénomène baptisé «nouvelle économie».

Tim Berners-Lee (Crédits: Maximilien Brice/Cern)

Dès juillet 1994, Jeff Bezos avait créé Amazon alors qu’un an plus tard, Pierre Omidyar lançait AuctionWeb qui allait devenir eBay. Or, ce nouveau commerce en ligne s’appuie sur des caractéristiques techniques du web qui vont profondément modifier la relation avec les consommateurs. Grâce aux cookies, le marketing et la pub ont une vision plus claire des comportements d’achat. Les études de marché peuvent se faire en temps réel, comme le comprennent les fondateurs de DoubleClick qui démarre en février 1996. Peu de temps après, le premier pop-up apparaît sur le site tripod.com. 

Le krach de la nouvelle économie

Alors que la pub commence à jouer un rôle crucial dans l’économie Internet, les portails qui la canalisent sont naturellement stratégiques. Yahoo!, dont le nom de domaine a été enregistré dès janvier 1994 par Jerry Yang et David Filo, l’a compris le premier. Il apporte des services tels que boîtes mails gratuites et hébergement bon marché pour créer une vaste audience monétisable grâce à la publicité. Surtout, Yahoo! offre un guide aux internautes égarés par la masse d’informations qu’entasse le web. Beaucoup copiée, cette stratégie qui place la recherche au centre des fonctionnalités du web est «disruptée» en 1998 lorsque GoTo.com introduit la notion de recherches payantes. Les annonceurs peuvent enchérir pour apparaître en tête des résultats de la recherche des internautes. 

Le premier mème (un bébé dansant) apparaît  en janvier 1996. (Crédits: Dr)

A l’Université de Stanford, deux étudiants qui développent alors leur propre moteur de recherche vont reprendre cette idée et l’associer à leur propre invention. Larry Page et Sergey Brin ont eu l’idée de s’inspirer de la classification de la littérature scientifique pour améliorer la recherche en tenant compte de la pertinence d’une page web en fonction du nombre de liens qui pointent vers elle. Cet algorithme PageRank est la base de leur entreprise Google qui, en juin 1999, reçoit une injection de capital-risque de 25 millions. Cela va permettre le lancement d’AdWords (Google Ads aujourd’hui) qui va servir à monétiser la popularité de ce moteur de recherche.

Cette «monétisation» – ou plutôt son absence – est ce qui déclenche l’éclatement de la bulle internet à partir de mars 2000. Alimenté par l’argent bon marché, la libéralisation des télecoms, le mobile et bien sûr le web, l’indice des valeurs technologiques américaines Nasdaq est passé de 1000 en 1995 à 5000 cinq ans plus tard. Le krach qui voit cet indice revenir pratiquement à son niveau de départ en trois ans est fatal aux dotcoms, ces startups du web qui ne font pas de profits et surtout, dans bien des cas, pas de revenus. On enterre l’idée de nouvelle économie née du web. Mais pas ce dernier. 

En dépit du krach, la popularité du web continue de croître. Les sociétés qui passent cette période difficile en sortent renforcées, au point de devenir de véritables monopoles. Débarrassées de leurs petits concurrents, elles ont racheté à la casse leurs meilleures idées de technologies et talents. C’est d’abord le cas de Google. Après une entrée en bourse spectaculaire le 19 août 2004, l’entreprise âgée d’à peine six ans est valorisée 23 milliards de dollars avec des revenus de 2,7 milliards et un bénéfice de 286 millions. Elle investit ou rachète d’autres entreprises pour s’imposer dans presque tous les segments du web. Après Gmail, créé en avril 2004, elle lance Maps en 2005 puis Chrome en 2008 qui détrône bientôt Explorer. En 2006, elle rachète YouTube, puis Writely qui sert de base à Google Docs. 

La nasse du contrôle social

Malgré cela, Google aura plus de mal avec deux évolutions essentielles du web: celui-ci s’apprête à devenir mobile avec les smartphones et social avec les réseaux du même nom. Dès janvier 1996, un phénomène nouveau, baptisé mème (un bébé dansant alors), apparaît sur le web. Il souligne l’une de ses principales caractéristiques: la viralité. L’idée d’exploiter ce trait social suit. À la fin des années 1990, des journaux intimes en ligne et des sites de «blogs», tels qu’Open Diary ou LiveJournal popularisent les premiers contenus générés par les utilisateurs. 

Un premier réseau social, SixDegrees.com, apparaît en 1997 avant de disparaître en 2000. Ses successeurs qui permettent d’ajouter des amis comme Friendster et Myspace connaissent aussi un succès éphémère. Les vraies réussites n’arriveront qu’avec LinkedIn, lancé en mai 2003, et bien sûr Facebook, qui démarre en février 2004. 

Un data center de Google: tous nos comportements sur le web y sont stockés. (Crédits: Google)

Il faut dire que la culture de viralité et ses éléments les plus populaires comme les hashtags de Twitter (mars 2006) ou les selfies d’Instagram (octobre 2010) ont reçu en 2007 un puissant relai. Apparu en même temps que le web, le mobile parvient à l’épouser, à l’issue d’une longue cour, lorsque Steve Jobs présente l’iPhone le 29 juin 2007. 

A l’exception du lancement du protocole 802.11 pour le wifi en 1998, toutes les tentatives de détacher internet du réseau fixe étaient restées stériles. Google comprend la menace. Il lance Android l’année suivante et un Android Store concurrent de l’Appstore. Pour Apple, c’est le début d’une renaissance que les iPods avaient laissé entrevoir. Parti tardivement, Google s’est rattrapé dans le mobile mais devra abandonner son réseau social Google+. 

Pour l’ensemble de l’économie du web, ce web 2.0 social et mobile, c’est aussi la concrétisation d’une vision de l’informatique en nuage. Les calculs des logiciels et le stockage s’effectuent à distance dans les fermes de serveurs d’Amazon Web Services ou de Microsoft Azure. Toutefois, pour le Web, le 2.0, c’est aussi le début des problèmes.

En 2016, les smartphones deviennent le moyen privilégié d’accès au web, devant les PC de bureau et les ordinateurs portables. Toutefois, la traînée de données personnelles laissée par ces appareils, constamment ouverts et géolocalisables, aboutit à une gigantesque collecte d’informations personnelles à partir de laquelle nos comportements, nos goûts, nos désirs et même nos pensées sont en permanence analysés dans le but de nous influencer. 

Indispensables contre-pouvoirs

Certes, il ne s’agit toujours que de publicité – le mode de revenu toujours privilégié de l’économie issue du web. Mais du scandale Cambridge Analytica à l’affaire Julian Assange, on voit bien que le web devient le terrain d’une véritable guerre de l’information. Comme l’a prédit le fondateur de Facebook, Mark Zuckerberg, il n’y a plus de vie privée. Mais en plus, de Snowden au crédit social chinois, la toile ressemble de plus en plus aux dystopies décrites par la série Black Mirror, via un web qui a pris le contrôle des télévisions avec Netflix avant de s’emparer de l’intégralité des objets du monde physique avec l’IoT (Internet of Things).

L’invention de Tim Berners-Lee n’est-elle devenue que l’outil d’un vaste projet de contrôle de tout et de tous mené par les Etats ou les GAFA? Il y a toujours eu un côté sombre d’internet, le darkweb. Paradoxalement aujourd’hui, c’est de là que viennent les contrepouvoirs comme le bitcoin et la blockchain.

Le capitalisme ayant la propriété de transformer en produit tout ce qui s’oppose à lui, c’est sans doute provisoire. Le web a besoin de contre-pouvoirs politiques pour éviter la concentration monopolistique. Cela passe aussi bien par les amendes de l’Union européenne que par l’émergence de concurrents chinois comme Alibaba ou européens comme Spotify. Et l’histoire du web suggère aussi qu’il peut être le terreau de nouveaux acteurs qui brusquement chassent les anciens.  


Ce qui reste de l'utopie du web

Réalisations Conçu au départ comme un outil de partage du savoir, le web est certes dominé aujourd’hui par les enjeux d’argent et de pouvoir. Mais il n’a pas non plus complètement trahi ses promesses du début. Le web a par exemple favorisé la formidable diffusion des logiciels libres. Il est aussi à l’origine de la première encyclopédie collaborative Wikipédia, fondée en 2001 par Jimmy Wales et Larry Sanger. Il a aussi rendu plus accessible l’éducation avec le développement des cours ouverts massivement en ligne (Moocs) à partir de 2011. Et du point de vue économique, s’il a favorisé les plateformes qui prennent le contrôle de secteurs entiers, il a aussi considérablement diminué les barrières d’entrée à la création d’entreprises. Parmi elles grandissent probablement celles qui détrôneront les géants du web d’aujourd’hui. 

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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