Bilan

Le roi de la banane règne près du Léman

Le leader mondial de la banane a posé l’un de ses deux sièges mondiaux à Etoy (VD), «près d’un lac qui a la même forme», sourit le président de Chiquita, Carlos Lopez Flores.

L’Hondurien Carlos Lopez Flores, 44 ans, a pris la présidence de Chiquita en juillet 2018.

Crédits: Darrin Vanselow

Au cœur des vignes de La Côte pousse un géant mondial de… la banane. Un cocktail de fruits? L’enseigne Chiquita, qui appartient en partie au banquier suisso-brésilien Joseph Safra, est visible de l’autoroute: «De Rolle, nous avons déménagé à Etoy l’an dernier et allons y rester longtemps, confie son nouveau président, Carlos Lopez Flores. Sous nos yeux, nous avons même un lac qui présente la même courbure!» Pour sa première interview en Suisse, cet Hondurien de 44 ans peut bien avoir la banane: «Le fruit se cultive partout où il fait chaud et humide, de l’Asie à l’Amérique centrale, en Afrique et en Australie. Plus de 400 millions de personnes en dépendent pour se nourrir ou commercer.» 

Carlos Flores a grandi et passé sa jeunesse au Honduras, terre nourricière de cet aliment source de potassium et de vitamines: «Toute ma vie, j’ai mangé des bananes, j’ai grandi entre les bananiers et aujourd’hui cela fait partie de mon régime quotidien.» Comme ingénieur, il a complété sa formation dans une université américaine de l’Indiana et travaillé chez Dole Food, N° 2 mondial. Avant de passer à la concurrence chez Chiquita, où il a franchi tous les paliers pour en prendre la présidence seize ans après. 

Les raisons du choix d’Etoy

Le N° 1 mondial de la banane possède l’un de ses deux sièges mondiaux en Suisse, à Etoy, où Chiquita emploie 90 personnes. L’autre siège est en Floride, à Fort Lauderdale, pour le marché américain. Lorsque Chiquita s’est installée à Rolle il y a dix ans, un accord fiscal a été négocié avec le canton de Vaud: «La proximité d’un aéroport, la localisation au milieu de l’Europe, et le niveau de formation ont aussi joué leur rôle, explique Carlos Flores, qui ne craint pas l’initiative populaire pour des multinationales responsables. Cela fait longtemps que nous plaçons la santé et le bien-être de nos employés au cœur de nos préoccupations. En 2013, nous avons pris des mesures visant l’objectif «zéro accident» à long terme. Chaque année, nous avons une baisse de 10% du nombre de blessés en Amérique latine. Un défi pour une entreprise de 20 000 employés et 3000 contractants. Nous leur fournissons casques, gants et bottes de travail. Et également, si des produits chimiques sont employés, des vêtements de protection et des douches. Depuis 2011, aucune victime n’est à déplorer. Nous avons émis des codes de conduite pour le personnel féminin (20%) et soutenons les infrastructures scolaires pour leurs enfants.» 

Il n’en a pas toujours été ainsi. En 2007, une ONG avait dénoncé des atteintes aux droits des travailleurs au Costa Rica, l’utilisation de pesticide et le recours à des services de sécurité privés «pour intimider le personnel», selon les syndicats.

Chiquita a récemment mis en place un nouveau service de logistique qui va gérer cinq navires porte-conteneurs pour acheminer les bananes de l’Amérique centrale vers l’Europe. «Cette nouvelle plateforme moderne va permettre au groupe de desservir l’ensemble de l’Europe du Nord avec la meilleure durée de trajet du secteur. La nouvelle flotte ne va pas seulement préserver la qualité et la fraîcheur des bananes, elle représente aussi une réduction de CO2 équivalente aux émissions de 3000 voitures.» 

Quinze jours de cargo

«Pour le marché suisse, la banane vient essentiellement du Panama et du Costa Rica, où un nouveau terminal bananier vient d’être inauguré sur la mer des Caraïbes, poursuit le PDG. Les fruits sont cueillis verts et les conteneurs maintenus à 13 degrés jusqu’à leur port de déchargement, quinze jours plus tard, à Vlissingen (NL). Chiquita possède 16 000 conteneurs réfrigérés, dont près de la moitié en atmosphère contrôlée, ce qui constitue un investissement conséquent permettant de réduire la consommation d’énergie.»

Au final, c’est en Europe que la banane prend sa couleur soleil grâce à l’éthylène, plusieurs nuances de jaune suivant les marchés: «Les Hollandais les préfèrent très jaunes, les Suisses entre le vert et le jaune. Au sud de l’Europe, on les mange plus vertes. Chaque année, on produit et consomme 15 milliards de bananes qui poussent naturellement dans 114 pays, même si 80% des bananes exportées viennent d’Amérique latine. Il en existe 150 sortes de par le monde. Chiquita est une marque forte, son nom est mondialement connu, même si nous devons faire face à des concurrents plus forts dans certaines régions du monde.»

Aussi des ananas et des salades

Mais la banane n’a pas toujours souri à la marque anciennement connue sous le nom de United Fruit Company (UFC). Créée en 1889 à Boston (Massachusetts), l’entreprise ne publie pas ses chiffres. En 1954, sous le nom d’UFC, elle est devenue la plus importante entreprise de bananes au monde, avec 33% du marché mondial. En 1989, l’entreprise prend le nom de Chiquita Brands International, du nom de sa mascotte. Après avoir frisé la faillite en 2001, elle s’en est sortie en restructurant son capital avec de nouveaux créanciers. 

Par la suite, Chiquita est acquise pour 682 millions de dollars par Cutrale, entreprise brésilienne de jus de fruits, et par le fonds d’investissement du banquier Joseph Safra, président de la banque bâloise J. Safra Sarasin. La famille est présente en Suisse, au Brésil, aux Etats-Unis et aux îles Caïmans. De la banane, Chiquita est alors passée aux ananas et au jus d’orange. Des cargos «orangers», conçus pour le transport de jus déjà pressés avec leur pulpe, traversent l’Atlantique depuis le Brésil, notamment pour approvisionner Granini (Nestlé) sous le contrôle d’un armateur basé près de Vevey. Un troisième domaine concerne la salade fraîche destinée au marché américain, mais n’est pas géré à Etoy. 

En revanche, si Carlos Flores a moins la banane, c’est quand on lui parle d’un champignon dévastateur. Il entraîne une maladie fongique pour la variété Cavendish, la plus courante vendue en Suisse. La «maladie de Panama» ou fusariose du bananier s’attaque aux racines et le fait dépérir en quelques mois. Actuellement, il n’existe pas de traitement efficace contre le «Tropical Race 4», une fois ses racines atteintes. 

Le TR4 menace toute l’industrie. De l’Asie au Moyen-Orient en passant par l’Australie et le Mozambique, les plantations de 12 pays sont contaminées. La FAO a même lancé un programme mondial de lutte. Le seul pare-feu consiste à éviter le transport de terre infestée dans les zones encore préservées. Autre solution à l’étude à l’Université de Wageningue (NL): développer une espèce résistante au TR4, sans en altérer le goût, grâce à la génétique. 

La vogue du bio

En Suisse, la marque Max Havelaar est très présente avec ses bananes bios. Chez Chiquita, la tendance est à la hausse proportionnellement à l’intérêt grandissant des consommateurs: «Le bio représente 10% des ventes et nous visons les 20%, assure Etoy, même si le prix de production augmente de 50%.» La culture bio nécessite un climat spécial et des précautions particulières. Sous l’équateur, le besoin en eau est important, alors que la saison des pluies dure quelques mois. 

La protection des sols nécessite aussi une attention particulière: «Avec le changement climatique, les cultures souffrent. Nous avons dû mettre en route des mesures de protection de la végétation et de la faune au Panama comme au Costa Rica. A horizon 2022, 76% des fermes Chiquita seront renouvelées avec l’aide des dernières technologies. La banane est l’aliment le plus consommé et le plus échangé au monde derrière le riz, le blé et le maïs. Si elle venait à disparaître, ce serait une catastrophe alimentaire.» 

Oliver Grivat

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