Bilan

«Le monde de la santé était très différent il y a trente ans»

L’homme d’affaires suisse Ernesto Bertarelli revient pour Bilan sur trois décennies d’entrepreneuriat: les valeurs transmises par son père Fabio, le groupe de biotech Serono et l’évolution des modèles d’affaires.

  • Chez Serono, Ernesto Bertarelli a poursuivi l’œuvre de son père «jusqu’aux limites de ce que peut faire une entreprise familiale dans le monde impitoyable des grandes entreprises pharmaceutiques internationales».

    Crédits: Nicolas Righetti/lundi13
  • Fabio Bertarelli avait quitté l’Italie dans les années 70 à cause de l’instabilité politique.

    Crédits: Hélène Tobler
  • En 1999, lors de l’inauguration du laboratoire d’Ares-Serono à Corsier-sur-Vevey (VD).

    Crédits: Sabine Papilloud

A l’occasion de son premier numéro, Bilan avait réalisé une interview de Fabio Bertarelli, devenu alors le principal actionnaire de ce que son fils transformera en l’une des plus grandes entreprises mondiales de biotechnologie (lire l’encadré). Trente ans plus tard, Ernesto Bertarelli évoque le souvenir du patriarche et décrit tout ce qu’il a entrepris, depuis la vente de Serono à Merck en 2007. Rencontre dans ses bureaux genevois.

Qu’est-ce qui vous inspire dans l’œuvre de votre père?

Mon père était un précurseur. Il avait une vision très internationale de l’entreprise, c’est ce qui l’a poussé à quitter Rome pour la Suisse. Il a tout de suite pensé à s’exporter, permettant ainsi à une entreprise régionale de devenir une entreprise internationale de moyenne taille. Au niveau de la famille, il nous a permis de voyager, d’apprendre l’anglais en allant étudier aux Etats-Unis. Il nous a fait voir le monde. 

Et puis, il nous a inculqué l’esprit d’entreprise en nous plongeant dans le monde des affaires très jeunes. Quand je suis arrivé chez Serono, j’ai continué son œuvre jusqu’aux limites de ce que peut faire, à mon sens, une entreprise familiale dans le monde impitoyable des grandes entreprises pharmaceutiques internationales. 

Mon père nous a aussi transmis beaucoup de valeurs, comme celles du travail et de l’honnêteté. Il nous a aussi transmis un goût pour la vie, l’aventure, le positivisme, pour avoir une vision heureuse à long terme. Il nous a donné la chance de réussir et de ne pas se limiter dans nos ambitions. Il prenait lui-même des risques et aimait se mesurer aux éléments: la montagne, la mer étaient ses terrains de jeu préférés. Ce sont ces valeurs et ce goût du risque qui m’ont poussé à monter le défi pour la Coupe de l’America. Il m’a donné l’audace de croire à des projets aussi ambitieux que Campus Biotech. 

A l’époque, Ares-Serono avait massivement investi dans la recherche et le développement. Est-ce la clé du succès d’une entreprise pharmaceutique?

Je pense qu’aujourd’hui, le monde de la santé est très différent de ce qu’il était il y a trente ans. A l’époque, pour réussir il fallait répliquer le modèle réalisé par certaines grandes entreprises comme Roche ou Novartis en investissant massivement tant dans la recherche que dans le développement. Le modèle a changé. Il reste bien sûr quelques grandes sociétés pharmaceutiques qui vont savoir tout faire, mais leur compétitivité restera principalement centrée sur leurs forces de distribution et de vente de médicaments et autres spécialités à grande échelle. Il existe, actuellement, un écosystème où de nombreuses sociétés se sont créées pour se spécialiser dans une activité précise de notre industrie. On voit aussi de plus en plus de sociétés se scinder et se spécialiser pour mieux concourir. Cette réorganisation favorise les startups qui peuvent se développer en partenariat avec d’autres intervenants économiques ou académiques pour amener des produits sur le marché au plus vite. L’industrie pharmaceutique compte de plus en plus sur les grandes universités pour la recherche et s’appuie sur des prestataires de services pour le développement de ses molécules. 

Votre père disait il y a trente ans: «Quand vous voulez quelque chose, il faut s’en occuper soi-même et non déléguer à quelqu’un d’autre.» Suivez-vous la même maxime?

Les temps ont changé. Comme je l’ai mentionné, pour réussir il y a trente ans, il fallait contrôler toute la chaîne de production et les compétences nécessaires pour amener un produit sur le marché. Aujourd’hui, pour développer un produit pharmaceutique, on ne peut plus tout contrôler. L’innovation, le savoir-faire sont tels qu’il faut savoir bien s’entourer. Il faut faire confiance aux autres, à leurs compétences et, bien évidemment, savoir déléguer. 

Est-ce que votre intérêt pour la science est venu avec l’entreprise familiale ou est-ce une curiosité que vous aviez déjà tout petit?

J’ai toujours été intéressé par la science, le savoir, qui sont, selon moi, l’énergie du progrès, le moteur de l’évolution humaine, de notre civilisation. Mais il est vrai que je suis tombé dans la marmite tout petit.
Si je n’avais pas eu cette opportunité, je me serais sûrement dirigé vers d’autres secteurs qui m’attiraient beaucoup quand j’étais jeune, autour de la créativité et de l’esthétisme. Au final, j’étais comme tous les garçons qui cherchent parfois à combattre leur père: j’avais un rapport admiratif envers lui, tout en voulant prendre ma liberté et mes distances. Mais j’ai reçu Serono en héritage quand mon père est tombé malade et j’ai dû en prendre les rênes. Heureusement, cela m’a rapidement passionné. Avant tout parce que le monde de la santé est un monde de savoir et d’intelligence dont le but final est d’améliorer le quotidien des gens.

Ces cinq dernières années, vous avez investi massivement dans le domaine de la santé. Pour quelles raisons?

Après la vente de Serono, je souhaitais investir rapidement dans la santé, notamment à travers des startups spécialisées. Mais trouver les bonnes personnes avec qui l’on a envie de travailler n’est pas si simple. Cela prend du temps. Aujourd’hui, j’ai réussi à constituer ces équipes, que ce soit chez Gurnet Point Capital ou Boston Pharmaceuticals.

Vous avez prospéré dans le sport et dans le monde des affaires. Au final, quelle est la clé du succès? 

Il faut surtout bien savoir s’entourer, et je peux dire que c’est l’une de mes qualités: je sais choisir les bonnes personnes et développer des relations durables. Il faut faire confiance aux personnes avec lesquelles on travaille, savoir déléguer et apprendre des personnes plus compétentes que soi. Certains de mes partenaires actuels en savent beaucoup plus que moi dans les domaines pour lesquels je les ai choisis. Je les accompagne, mais je laisse chacun développer son entreprise et gérer ses collaborateurs. Il faut accepter le risque qu’ils puissent se tromper pour qu’ils se sentent pleinement responsables. 

Depuis la vente de Serono, vous avez créé un grand nombre d’entreprises, parmi celles-ci Kedge Capital en 2008, Northill Capital en 2010, Crosstree en 2011, Gurnet Point Capital en 2013, Boston Pharmaceuticals en 2015, Forestay Capital en 2017 et bien entendu Waypoint. Y a-t-il un fil rouge entre toutes ces sociétés? 

Le fil rouge est mon héritage culturel. Celui d’investir dans l’entrepreneuriat, dans la connaissance, dans des projets qui amènent de la valeur ajoutée à la société. J’investis dans des domaines dans lesquels je crois, notamment dans le secteur de la santé que je connais bien. Je ne fais pas de spéculation, uniquement de l’investissement à long terme. Je n’ai jamais été un trader.  

En plus de la santé, vous investissez également dans la gestion d’actifs et l’immobilier. Qu’est-ce qui vous passionne le plus? 

J’aime bien découvrir de nouveaux métiers. Celui de la santé est intéressant, mais il est à très long terme et parfois un peu opaque. J’aime aussi l’investissement immobilier. Dans ce secteur, j’investis principalement en Suisse et en Angleterre. Ce qui me passionne en réalité, c’est de travailler avec des gens inspirants et intelligents.

Comment voyez-vous la place de l’innovation en Suisse?

Je pense que nous sommes très bien placés dans les secteurs de la santé, des technologies digitales et de l’innovation en général. Cela est sûrement dû à notre investissement dans le capital humain. La Suisse n’a jamais pu s’appuyer sur des ressources naturelles importantes et a donc toujours su exporter son intelligence. 

Cependant, il est impératif de continuer à se soucier du système éducatif. Je me rends compte que les mathématiques sont indispensables pour de très nombreux métiers, notamment depuis l’arrivée des big data, des algorithmes et de l’intelligence artificielle. Que vous vouliez devenir biologiste, scientifique, ingénieur, criminologue ou historien, il faut savoir coder. Par exemple, l’un des projets phares de l’EPFL est la digitalisation des archives de Venise. Dans ce cas précis, il est essentiel de connaître les databases. Si la Suisse veut continuer à être innovante, elle doit impérativement faire en sorte que les écoles améliorent leur niveau d’enseignement des mathématiques qui n’a pas évolué depuis mon époque. 

Avec la Fondation Bertarelli, vous avez créé des programmes de conservation marine et de recherche en sciences de la vie...

Je m’intéresse depuis longtemps à ces deux sujets: les océans et le cerveau. Ce sont deux thèmes complexes soutenus par notre fondation car personne ne sait vraiment comment ils fonctionnent.
J’ai toujours dit que la philanthropie ne consiste pas uniquement à donner de l’argent. Il faut s’investir dans les projets que l’on soutient et assumer un certain égoïsme dans les choix que l’on fait. Avec la fondation, je cherche à trouver des solutions pour soigner le cerveau. Au Campus Biotech, je me passionne pour les sciences de la perception, de la psychologie, de la motricité. Parce qu’au final, j’attends aussi que l’on trouve des remèdes pour certaines maladies du cerveau comme nous l’avions fait pour la sclérose en plaques avec Rebif du temps de Serono. 

La contamination microplastique des océans et le changement climatique sont aujourd’hui pointés du doigt. Etes-vous aussi sensible à ces problématiques-là?

Je suis passionné de voile et je veux protéger les océans et autres plans d’eau. Cependant, je préfère mener ces combats au niveau scientifique plutôt que rentrer dans le débat politique du réchauffement climatique. Je vais créer des zones de protection mais dans le but d’analyser le corail, les poissons, et de développer un programme de science marine en confrontant divers spécialistes mondiaux. Je me concentre sur le savoir. Parce que le jour où les gens comprendront qu’il faut qu’ils changent leurs mœurs, ils les changeront. Le savoir est la clé du changement.

Vous êtes aussi membre du comité consultatif stratégique de l’EPFL, du conseil consultatif du doyen de la Harvard Business School, du conseil des Fellows de la Faculté de médecine de Harvard et du Stanford Medicine Board of Fellows... Sans compter le Campus Biotech. Comment arrivez-vous à concilier toutes vos activités?

(Sourire.) Je suis très bien entouré. Et la grande chance que j’ai, par rapport à mon père il y a trente ans, c’est d’avoir un smartphone. Aujourd’hui, on peut travailler n’importe où, n’importe quand. Et puis, je ne suis plus dans des conseils d’administration, là où j’ai beaucoup appris. Je préfère, en effet, donner mon temps aux institutions académiques qui ont un très grand rôle à jouer, notamment au niveau de l’innovation. D’ailleurs, elles devront continuer à se rapprocher du monde industriel, sans toutefois s’éloigner de leur mission première qui est la science. 

Avec le recul, depuis trente ans, de quoi êtes-vous le plus fier?

Je suis fier du parcours accompli depuis ces trente dernières années qui me motive et me donne l’envie de continuer à entreprendre. Je suis plein de vitalité, j’ai du plaisir à travailler, je ne suis pas blasé. J’aimerais voir encore le succès des prochaines générations: de mes enfants et de mes petits-enfants. 

Un message d’encouragement pour les jeunes entrepreneurs qui souhaitent se lancer?

Il faut savoir rêver, oser prendre des risques et ne pas avoir peur d’échouer. Etre fier de ses défaites, car cela signifie qu’on a entrepris quelque chose. Et on sait que l’on ne peut pas toujours tout réussir! 


«Une des plus grandes entreprises de biotech»

en 1989 Il y a trente ans, Fabio Bertarelli, alors âgé de 65 ans, devenait l’actionnaire majoritaire d’Ares-Serono. L’entrepreneur italien avait quitté Rome dix ans plus tôt afin d’implanter sa société à Genève et de l’internationaliser, notamment avec des bureaux aux Etats-Unis. Le groupe Ares-
Serono est alors connu pour travailler avec des substances naturelles, notamment de l’urine, pour lutter contre la stérilité. Puis, il se spécialise dans l’immunologie, les troubles de la croissance, la gastro-entérologie ainsi que les problèmes de cœur. Son produit phare restera pendant des années le Rebif, médicament destiné à soigner la sclérose en plaques. En 1989, le groupe réalise un chiffre d’affaires de 650 millions de francs. 

Chantal De Senger
Chantal de Senger

JOURNALISTE

Lui écrire

Licenciée des Hautes Etudes Internationales de Genève en 2001, Chantal de Senger obtient par la suite un Master en médias et communication à l’Université de Genève. Elle débute sa carrière au sein de la radio genevoise Radio Lac. Journaliste depuis 2010 pour le magazine Bilan, elle est spécialisée dans les PME. En grande amatrice de vins et gastronomie, elle est également responsable du supplément Au fil du goût encarté deux fois par année dans le magazine Bilan. Chantal contribue par ailleurs régulièrement aux suppléments Luxe et Immo Luxe de Bilan.

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