Bilan

Le lion rugissant, le financier diabolique et la banque publique

La banqueroute de la société genevoise Sasea restera dans l’histoire comme l’une des plus grandes faillites d’Europe. Retour sur une incroyable saga qui a débouché sur un passif d’un milliard.

  • La banqueroute de la société genevoise Sasea restera dans l’histoire comme l’une des plus grandes faillites d’Europe. Retour sur une incroyable saga qui a débouché sur un passif d’un milliard.

    Crédits: Keystone
  • ... et reprend les studios de la Metro-Goldwyn-Mayer avec son associé Giancarlo Parretti.

    Crédits: Elisabetta Villa/getty images

La débâcle de l’empire financier genevois Sasea a défrayé la chronique en 1992, mettant en cause de nombreux notables suisses et étrangers ainsi que de grands établissements bancaires. Retour sur l’une des plus grosses faillites d’Europe.

Fondée en 1893 par le Vatican, l’ancienne Société Anonyme Suisse d’Exploitation Agricole a été cédée en 1985 par Credit Suisse à Florio Fiorini, 45 ans. Devenue Sasea, elle s’est transformée, sous la houlette de l’introverti homme d’affaires italien, en un monstre financier. 

Spécialiste des structures complexes et des sociétés boîtes aux lettres domiciliées dans des paradis fiscaux exotiques, l’ancien directeur financier du groupe pétrolier italien ENI a construit un groupe actif au niveau mondial qui possédait, à son apogée, des participations dans plus de 440 sociétés. Sasea affiche une croissance vertigineuse. En cinq ans, le chiffre d’affaires bondit de 32 millions à 1 milliard de francs, tandis que le cours de l’action, cotée à la Bourse de Genève, passe de 100 à 230 francs. Les analystes financiers la classent parmi les sociétés d’affaires les plus dynamiques d’Europe. Il est vrai que la façade est prestigieuse. L’Italien s’est entouré de personnalités connues du monde de la finance et de la politique, comme l’ancien président de la Confédération, Nello Celio, qui préside la société.

Pourtant, un examen attentif aurait montré que sa structure de participations enchevêtrées était pour le moins opaque. Ses montages sophistiqués avec des investissements hasardeux aux quatre coins de la planète auraient dû mettre la puce à l’oreille. Mais le schéma est diabolique. Les entités du groupe s’accordent des prêts entre elles pour embellir les bilans et le périmètre de la holding varie constamment pour brouiller les pistes. Cette structure à la Ponzi a échappé à tous les contrôles, y compris à celui des réviseurs. Lors de l’enquête après la faillite, c’est Florio Fiorini qui devra expliquer à des experts-comptables, médusés par son ingénierie financière, la structure de sa holding.

Le Crédit Lyonnais fait du cinéma

En plus, d’autres associés de Sasea sont moins illustres. C’est le cas de Giancarlo Parretti, dont le parcours est digne d’un roman. Né en 1941, il travaille comme garçon de café puis devient serveur dans un grand hôtel et sur des bateaux de croisière avant de se lancer dans les affaires. On le retrouve à la tête d’un groupe baptisé Melia International qui possède des hôtels de luxe. 

En 1990, le duo Fiorini-Parretti se lance à l’assaut de la Metro-Goldwyn-Mayer (MGM). Les mythiques studios avec le célèbre lion qui rugit sont à vendre. Sans réelles garanties, l’affabulateur Giancarlo Parretti promet monts et merveilles à une filiale néerlandaise de Crédit Lyonnais, Crédit Lyonnais Bank Nederland. Il obtient un prêt de plus d’un milliard de dollars pour réaliser cette rocambolesque opération. Sous sa présidence, divers films à succès sont produits comme Thelma et Louise.

Mais pour le géant bancaire français et ses dirigeants, c’est le début du cauchemar. En décembre 1991, les pertes du studio hollywoodien atteignent 176 millions de dollars. Le bateau Sasea fuit de toutes parts et le groupe est en état de cessation de paiements. Le 19 octobre 1992, Crédit Lyonnais, qui appartient à l’Etat français, annonce à Florio Fiorini qu’il lui enlève sa perfusion financière. Deux jours après, le financier est arrêté à Genève et la faillite de la holding est prononcée à la fin du mois. Le château de cartes s’écroule. Lorsque les experts judiciaires auscultent les comptes, ils constatent que Sasea était en état de faillite virtuelle depuis 1988!

La banque française se retrouve avec la MGM sur les bras. Elle y perdra des milliards avant de la revendre en 1996. Ce dossier a aussi engendré de nombreux déboires au gratin de la finance française des années 1990. Outre les dirigeants de la banque dont Jean-Yves Haberer, des gouverneurs de la Banque de France, Jean-Claude Trichet et Jacques de Larosière ont été mis sur la sellette. Giancarlo Parretti, qui s’est réfugié en Italie, échappe à la justice française, qui le condamne, par défaut, en mars 1999, à quatre ans de prison et un million de francs français d’amende.

A Genève en revanche, un seul homme est jugé responsable de cette débâcle. Après 11 rapports d’experts facturés plus d’un million et un dossier judiciaire qui a rempli 800 classeurs fédéraux, on se retrouve presque sans coupable. Seul Florio Fiorini est condamné en 1995 par la Cour correctionnelle à six ans de réclusion pour banqueroute simple. Tous les autres intervenants sont blanchis.

Une fois sa peine purgée, Florio Fiorini retrouve sa villa de Montepulciano, au sud de la Toscane. Il est consultant dans le domaine pétrolier. Mais fin 1999, la justice américaine le rattrape. Avec son ex-ami Giancarlo Parretti, ils sont accusés de délits financiers commis lors leur prise de contrôle de la MGM. C’est le retour à la case prison.

Obligation de la Sasea émise  en 1990. (Crédits: Dr)

Pascal Couchepin parmi les créanciers

Il aura fallu vingt ans à l’Administration spéciale de la faillite de Sasea pour boucler son rapport. Les frais de liquidation dépassent les 10 millions. Fin 2012, elle publie le tableau de distribution. Parmi les quelque 2000 créanciers obligataires qui y ont laissé des plumes, on note la présence de Pascal Couchepin. Le conseiller fédéral possédait une créance obligataire de 19 000 francs contre Sasea. 

Au final, le passif dépasse le milliard de francs face à des actifs d’environ 100 millions. La Banque Cantonale de Genève, Credit Suisse, UBS et Crédit Lyonnais (Suisse) ont perdu des millions. Au total, la banqueroute de Sasea restera dans l’histoire comme l’une des plus grandes faillites d’Europe. Au trou helvétique, il faut ajouter les factures italienne, française, anglaise et néerlandaise, soit globalement plus de deux milliards de francs.

Que sont devenus les deux aventuriers de la finance? Marc Bonnant, qui a été l’avocat de Florio Fiorini lors du procès genevois, n’a plus de nouvelles depuis plusieurs années. En 2007, le financier était de nouveau aux affaires. Fort de sa connaissance de la problématique énergétique, il s’intéressait au biodiesel. Giancarlo Parretti est retourné en Ombrie, à Orvieto. En 2012, Rai Storia lui consacre un film documentaire d’une heure intitulé Le lion d’Orvieto, ascension, chute et absolution d’un manager de province. Fin 2017, il accorde une interview au quotidien italien Libero pour donner son point de vue sur l’affaire Weinstein, le harcèlement sexuel dans le cinéma ainsi que les relations entre starlettes et producteurs lorsqu’il était à la tête de la MGM. 

Mais le personnage semble vouloir revenir à ses premières amours. L’an dernier, lors d’une vente aux enchères, sa femme a présenté une offre d’achat pour des immeubles au centre d’Orvieto. Avec le soutien d’investisseurs étrangers, elle envisage d’y réaliser… un hôtel de luxe. 


«Sasea a un problème de communication»

En 1989 «Un havre pour investisseurs au passé obscur», «En quête d’une nouvelle virginité», «Un partenaire encombrant»... 

En juin 1989, le reportage de Bilan sur «la nébuleuse Sasea Holding» pointait du doigt le décalage entre le discours officiel et la réalité plus opaque de la société. Mais l’article terminait sur une note positive en précisant que l’arrivée de l’ancien président du Parti radical suisse comme vice-président de Sasea «pourrait imposer une ligne de conduite moins floue». Las! Trois ans plus tard, la société était en faillite. 

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