Bilan

Bernard Gainnier: «Le court-termisme des marchés peut empoisonner la gouvernance»

Dans un essai engagé qui vient de paraître aux éditions Alisio, Bernard Gainnier, président élu de PwC pour la France et le Maghreb, invite les chefs d’entreprise à bâtir un monde respectueux de l’humain, du social et de l’environnement.

Crédits: Stanislas Liban

Dans votre livre Chefs d'entreprise, ce que le monde attend de nous, vous dénoncez notamment certaines entreprises, qui ne possèdent pas d’impact sociétal positif, et rappelez qu’il est impératif de se défaire de la pensée de Milton Friedman, prix Nobel d’économie 1976…

Bernard Gainnier: Pour Milton Friedman, l’entreprise n’a qu’une seule responsabilité: faire la fortune de ceux qui détiennent le capital. De nombreux dirigeants continuent d’aligner leurs décisions sur les intérêts de l’actionnariat. Certains sont trop focalisés sur le cours de l’action et ne prêtent pas assez attention aux indicateurs sociaux et environnementaux que nécessite une performance globale. Le court-termisme des marchés peut être néfaste sur les enjeux de gouvernance. Le dirigeant d’une entreprise cotée qui ne dispose pas d’un actionnariat stable doit livrer sans cesse de bons résultats financiers pour garantir, non pas la pérennité, mais un cours élevé de l’action. Le peu de paramètres qu’il dirige se trouvent à l’intérieur du «couloir des actionnaires». La crise sanitaire nous a fait toucher du doigt la limite de l’entreprise auto-centrée. Autrement dit, jusqu’à présent, la norme était financière. Désormais, nous devrons aussi rendre compte de l’impact extra-financier et de la performance globale de l’entreprise.

L’actionnariat salarié est-il une réponse possible au court-termisme imposé par les marchés?

Effectivement, c’est un gage de stabilité qui permet de créer de la valeur dans la durée. Chez Bouygues, plus de 20% du capital est sous le contrôle de 60'000 collaborateurs, lesquels concentrent le quart des droits de vote. Un autre gage de stabilité se trouve dans l’actionnariat familial. C’est le choix par exemple de Bernard Arnault (LVMH). Certains patrons fondateurs de sociétés «stars», tels que Mark Zuckerberg ou Elon Musk, conservent par ailleurs une forte influence en tant qu’actionnaires. Cela leur permet de garder le cap et de prendre des paris sur le long terme.

Quels enseignements les chefs d’entreprise ont-ils tiré de la crise sanitaire?

La pandémie nous a rappelé que nous sommes interdépendants. La chute de l’activité, par l’effet du confinement, a provoqué l’arrêt des chaînes logistiques. Elle a très durement touché l’économie du transport aérien, de l’hôtellerie, du tourisme, et de la culture. Aujourd’hui, les chefs d’entreprise sont confrontés à ce paradoxe: l’entreprise doit apparaitre comme un acteur local dans une mondialisation. Elle doit aussi répondre à la nécessité de coopérer mieux et plus, tandis qu’autour de nous, on coopère toujours moins, sous la pression des nationalismes. Le repli sur soi est une tentation dangereuse.

Quel est le plus grand impact qu’aura eu la crise sanitaire dans nos modes de travail?

Nous allons à l’évidence vers une pratique plus grande du télétravail, donc vers une réduction de l’impact CO2. Cela présente des avantages notables - les entreprises peuvent réaliser des économies sur leurs infrastructures (réduction de la surface des bureaux), autoriser des horaires plus flexibles, embaucher des talents à l'échelle mondiale, etc.. Les salariés apprécient aussi cette flexibilité accrue. Il n’en reste pas moins que travailler en distanciel a ses limites. L’être humain a besoin de contact. Lorsqu’il est déconnecté du collectif, cela entraine des effets négatifs à la fois pour l’entreprise et pour les collaborateurs qui la composent. Lorsqu’il est impossible de se réunir physiquement, il est important de créer des interactions via des plateformes de rendez-vous. Ces lieux de rencontre virtuels permettent aux équipes de ne pas se sentir isolées socialement et professionnellement. Nous sortirons de cette crise grâce à notre cohésion, en restant humainement solidaires.

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Amanda Castillo

Journaliste

Lui écrire

Amanda Castillo est une journaliste indépendante qui écrit pour la presse spécialisée. Diplômée de l'université de Genève en droit et en sciences de la communication et des médias, ses sujets de prédilection sont le management et le leadership. Elle est l'auteure d'un livre, 57 méditations pour réenchanter le monde du travail (éd. Slatkine), qui questionne la position centrale du travail dans nos vies, le mythe du plein emploi, le salariat, et le top-down management.

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