Bilan

Lausanne Palace, où bat le cœur du monde

Inauguré en pleine Première Guerre mondiale, l’hôtel emblématique a abrité des centaines de célébrités. Les trois présidents du CIO en ont fait leur résidence.

  • 1915-1920: Le lobby du palace est au départ fréquenté par des rois de la finance, des familles aristocratiques et des potentats orientaux.

    Crédits: Musée historique de Lausanne
  • Le bar, un lieu de rencontre dans les années 1930.

    Crédits: Musée historique de Lausanne
  • Dîner en terrasse dans les années 1950.

    Crédits: Musée historique de Lausanne
  • 1991: Inauguration du bar Le Tinguely en présence de l’artiste (à g.), de Nicolas Rochat et de Pierre Keller.

    Crédits: Lausanne Palace
  • Jean-Jacques Gauer quitte en 1997 l’hôtel qu’il a dirigé vingt et un ans.

    Crédits: Lausanne Palace, Gregoire Gardette, Sabine Papilloud
  • L’établissement dirigé par Ivan Rivier a été le seul palace vaudois ouvert durant la crise du Covid-19.

    Crédits: Lausanne Palace, Gregoire Gardette, Sabine Papilloud
  • L’établissement dirigé par Ivan Rivier a été le seul palace vaudois ouvert durant la crise du Covid-19.

    Crédits: Lausanne Palace, Gregoire Gardette, Sabine Papilloud
Dépliant touristique des années 1920. (Crédits: Musée historique de Lausanne)

«Hôtel des bonnes familles au centre de la ville, tous les après-midi: thé dansant», vante une publicité de 1931 pour le Lausanne Palace – Beau-Site. Cet «établissement de premier ordre» est inauguré le 19 juin 1915. Il est la réunion de trois hôtels, y compris le Richemont construit dans les vignes en 1851.

Les livres d’or du Lausanne Palace sont de vrais manuels d’histoire, comme le démontre l’ouvrage paru pour les 75 ans de l’établissement sous la signature de l’archiviste vaudois Gilbert Coutaz: «Depuis 1915, il a un équipement presque constant de 220 lits (300 aujourd’hui) et occupa jusqu’à 250 personnes, dont des mécaniciens et des chauffeurs, des menuisiers et des jardiniers pour l’exploitation et l’entretien courant.»

Formée durant les trente premières années principalement de familles aristocratiques, de rois de la finance et de potentats orientaux, la clientèle a été supplantée par les hommes d’affaires et de passage. En 1932, l’artiste Joséphine Baker laisse sa griffe dans le livre d’or: «Un bon souvenir au Lausanne Palace où je reviendrai (sic) toujours avec Plaisir, merci à tous pour leur gentillesse bien sincère et amicale.» Elle sera une fidèle cliente jusqu’à son décès en 1975. Comme tant d’autres célébrités, telles que Coco Chanel, Jackie Kennedy-Onassis, Arthur Rubinstein, Raymond Barre, des maharajas, des rois d’Espagne, de Bulgarie, de Roumanie, de Grèce, du Monténégro et des princes et princesses, comme Philip d’Edimbourg, Rainier et Grace de Monaco, l’ex-khédive d’Egypte, etc.

1932: Annonce pour  la St-Sylvestre. (Crédits: Musée historique de Lausanne
Musée historique de Lausanne

Durant les deux guerres mondiales, le bâtiment abrita des internés militaires.Des négociations de paix eurent lieu dans ses salons, du 20 novembre 1922 au 24 juillet 1923, entre délégués turcs, français, grecs, anglais, bulgares, roumains, italiens, russes, yougoslaves et japonais pour mettre fin à la guerre gréco-turque; le traité de paix de Lausanne est signé le 24 juillet 1923. Neuf ans plus tard, une Conférence des réparations pour régler les dettes de guerre allemandes se clôt avec un traité signé le 9 juillet 1932 par le président de l’Assemblée nationale Edouard Herriot et le vice-chancelier Franz von Papen.

La passion du cinéma

Construit de 1912 à 1915 par les architectes Chessex et Chamorel-Garnier avec l’aide de capitaux de la BCV, le Lausanne Palace passe en 1946 à un consortium constitué autour des frères Alfred et Oswald Zapelli. Tous deux sont passionnés de cinéma et créent la société Gamma Film avec des capitaux de l’Aga Khan. Ils se lancent dans la production et la distribution de films en fondant un empire de succursales en Europe, en Afrique du Nord et aux Etats-Unis.

Les frères Zapelli financent le film Lola Montès en 1955 avec Martine Carol et Peter Ustinov. Il relate la vie mouvementée de la danseuse et courtisane du XIXe siècle qui fut la maîtresse de Franz Liszt et de Louis Ier de Bavière. Mais le film les mène au bord de la faillite en 1956 en raison des coûts exorbitants de sa réalisation. Une partie du financement de Gamma est assurée alors par la gestion du Lausanne Palace. L’hôtel sert même de décor naturel aux frères Zapelli et va abriter en ses murs le Cinéma Palace en 1947 et un dépôt de films en 1948. Leur passion entraînera la vente de tous les avoirs de l’établissement en 1956.

1932: La chanteuse Joséphine Baker a été une fidèle cliente toute sa vie. (Crédits: Musée historique de Lausanne)

La grande époque de Swissair

Par la suite, une association de banques de la place, dont Chollet, Roguin & Cie, prend les commandes. Puis Sodereal, une société de participations hôtelières, est créée à l’initiative de la Banque de Paris et des Pays-Bas (Suisse). En 1986, le Lausanne Palace entre dans le giron de Swissôtel, composé à l’origine pour moitié de Nestlé et pour l’autre moitié de Swissair. Cette filiale de la compagnie aérienne posséda jusqu’à 35 hôtels dans 18 pays à la grande époque du fleuron national disparu en 2001.

En février 1991, sous la direction de Jacques Pernet, le palace inaugure un lieu unique dessiné par l’artiste fribourgeois Tinguely: il sera baptisé Le Tinguely et décoré d’œuvres créées pour l’occasion, entreposées aujourd’hui au Musée Tinguely à Bâle: «C’est par l’entremise de Pierre Keller que le bar est né, se souvient celui qui fut directeur de 1988 à 1993. Jean Tinguely avait réalisé trois œuvres gigantesques accrochées au plafond et d’autres plus petites appliquées sur les parois entièrement peintes en noir. Cela avait un effet extraordinaire», se souvient Jacques Pernet. L’artiste fribourgeois meurt quelques mois plus tard d’un infarctus à Berne à l’âge de 66 ans.

Dessins d’artistes dans le livre d’or: le sculpteur Jean Tinguely (1983) (Crédits: Musée historique de Lausanne)

Ute Funke, l’inconnue du Lausanne Palace

En 1990, le projet de rachat du Lausanne Palace par le groupe japonais Aoki Corp échoue en dernière minute. L’avocat lausannois Me Patrick Foetisch entre alors en scène, le 21 juin 1991, «pour le compte d’un de ses clients», annonce-t-il. Le pot aux roses sera dévoilé plus tard, l’acquéreuse se nomme Ute Funke, inconnue au bataillon des grosses fortunes. Très discrète, elle n’a jamais donné d’interview et les médias ne se sont jamais intéressés à elle, même quand elle a épousé Léo de Graffenried, le fils de «Toulo», l’un des rares pilotes suisses de Formule 1. Elle est la fille d’un journaliste allemand, Jakob Funke, qui a créé une dynastie de la presse dans la Ruhr grâce à la licence des autorités d’occupation britanniques et qui deviendra le numéro 2 de la presse germanique.

Quand Ute Funke reçoit sa part d’héritage et sort de l’hoirie familiale (en 1989), après le décès de son père en 1975, le groupe WAZ emploie 1000 journalistes, publie 70 éditions, dont quatre journaux régionaux de la Ruhr, et détient des imprimeries et 10% de la chaîne câblée RTL. Gisela Holthoff, l’une des quatre sœurs Funke, a aussi investi dans l’hôtellerie. Son groupe Hopf Holding a acquis l’Imperial Palace à Annecy.

Toujours discrète, Ute Funke a occupé une suite dans les combles rénovés du Lausanne Palace. Installée à Gstaad, l’ancienne propriétaire du palace est la mère de deux fils nés de son mariage avec un Vénézuélien nommé Ferrer.

... le père d’Astérix Albert Uderzo (1985) (Crédits: Musée historique de Lausanne)

L’arrivée de la famille Landolt

Le 26 juin 2018, coup de tonnerre dans le ciel lausannois, la Fondation de famille Sandoz, qui possède le Beau-Rivage Palace, entre en jeu. Elle rachète le Lausanne Palace et le château d’Ouchy pour former un groupe hôtelier comprenant 400 chambres et 800 employés. A la manœuvre, les deux héritiers survivants de Nicole Landolt-Sandoz, décédée en 2012 à l’âge de 96 ans : Pierre et François Landolt, par ailleurs gros actionnaires de Novartis. Ils nomment François Dussart à la tête d’un pôle hôtelier comprenant aussi le Palafitte à Neuchâtel et le Riffelalp sur les hauteurs de Zermatt.

Conséquence: le directeur Jean-Jacques Gauer va devoir céder le poste qu’il occupait depuis vingt et un ans: «J’ai adoré cet hôtel jusqu’à mon départ forcé en 2017. Venant du Schweizerhof de Berne qui appartenait à ma famille, j’ai appliqué les recettes qui avaient réussi dans la Ville fédérale et je dois avoir battu un record de longévité au Lausanne Palace.» Ce «roi des hôteliers», qui a aussi présidé la chaîne des Leading Hotels of the World, a su «ouvrir» le palace aux Lausannois. Il a été précurseur en inaugurant un spa en 1997 déjà, une brasserie et un restaurant gastronomique avec la Table d’Edgard de son ami Bovier (18 points au Gault & Millau), The Red Club, le LP’s Bar, etc. Clin d’œil à son concurrent d’Ouchy, il plante une vigne qu’il baptise «Beau-Virage» et vend aux enchères les bouteilles au profit d’œuvres de bienfaisance. Ses meilleurs souvenirs? «Peter Ustinov, Jacques et Thomas Dutronc devenus des amis tout comme Michel Platini, un homme simple et plein d’humour. Le président Samaranch m’a aussi beaucoup impressionné et amené une clientèle fantastique. Ute Funke m’a laissé carte blanche pour réaliser tous les projets. Nous avons eu ainsi une longueur d’avance sur la concurrence. A l’exception de Jacques Pernet, je crois avoir été le premier directeur à avoir donné une âme à l’établissement.»

.. le peintre Hans Erni (1986). (Crédits: Musée historique de Lausanne)

Une page est tournée. Lors du confinement dû au coronavirus, l’établissement dirigé par Ivan Rivier a été le seul palace vaudois ouvert durant toute la crise.


(Crédits: Lausanne Palace, Gregoire Gardette, Sabine Papilloud)

L’hôtel du CIO

Sport Dès son implantation à Lausanne en 1915, le Comité international olympique (CIO) a pris l’habitude de tenir ses banquets au Lausanne Palace. Juan Antonio Samaranch, président de 1980 à 2001, en a même fait son domicile: «Jamais aucune plainte, jamais un dîner sans poisson, jamais plus de deux plats, jamais plus de 60 minutes de présence à table», relate le sous-directeur d’alors, Evangelos Vyzas. La plupart des délégués olympiques y ont séjourné durant les sessions. Grâce au CIO, nombre de familles royales en ont été les hôtes: du prince Philip et de la princesse Anne qui ont présidé tous deux la Fédération équestre internationale, au prince Albert, président de plusieurs fédérations sportives monégasques et ancien concurrent de bob à quatre aux Jeux olympiques. Les deux successeurs de Samaranch, Jacques Rogge et Thomas Bach, y ont aussi élu domicile.

Oliver Grivat

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