Bilan

La transparence nuit à la productivité

Contrôler en permanence les employés facilite le suivi de la performance mais ne permet pas forcément de l’améliorer. C’est tout son paradoxe, explique un expert.

Reconnaissance faciale des employés à l’usine Pegatron de Shanghai, en Chine. Technologylégende.

Crédits: Dr

Le thriller futuriste Minority Report, sorti en salle en 2002, dépeignait un monde exempt de criminalité grâce à trois mutants dotés de précognition. Leur don de clairvoyance permettait à l’organisation gouvernementale Précrime d’arrêter les criminels peu avant qu’ils ne commettent leurs méfaits. Ce scénario aussi improbable qu’effrayant est aujourd’hui une réalité.

Pour veiller au maintien de l’ordre public et de la sécurité, les policiers de la ville de Zhengzhou, au centre-est de la Chine, portent par exemple des lunettes équipées d’un logiciel de reconnaissance faciale qui permet d’identifier les individus dans une foule. Selon la société LLVision Technology, basée à Pékin, le système a la capacité de faire correspondre les visages à ceux d’une base de données de 10 000 profils à hauts risques en 100 millisecondes.

Toujours en Chine, plus de 600 millions de caméras intelligentes sont prévues cette année afin de faciliter la mise en place d’un «score citoyen». Cette initiative vise à attribuer une note à chaque individu afin de réduire le nombre d’incivilités. Les personnes au comportement «déviant» – promener un chien sans laisse, traverser au rouge ou utiliser trop de papier toilettes au Temple du Ciel – sont sanctionnées et figurent sur une liste consultable sur internet.

Ailleurs, la société israélienne Cortica développe un système de surveillance capable d’analyser les «anomalies comportementales» et de déterminer si quelqu’un est sur le point de commettre un acte délictueux. La startup californienne Palantir, enfin, ambitionne, comme son nom l’indique (dans Le seigneur des anneaux de Tolkien, le Palantír est une pierre qui permet de voir partout, en tout temps), d’intervenir en amont de la menace.

Comme il fallait s’y attendre, cet arsenal technologique sert aussi à épingler les travailleurs qui tirent au flanc. La journaliste Julie Zaugg, correspondante à Hongkong, rapporte que la plupart des chantiers d’un groupe pétrolier chinois sont équipés de caméras de surveillance liées à des algorithmes qui permettent de repérer les ouvriers qui discutent ou regardent leur téléphone au lieu de travailler. Dans de nombreuses firmes chinoises, il est par ailleurs devenu normal de se faire scanner le visage pour pouvoir pénétrer dans les locaux. Ce procédé permet de surveiller de près les allées et venues des employés.

Des lignes opaques performantes

Quid du suivi de la performance? La surveillance permet-elle aux entreprises de gagner en productivité? Selon Ethan Bernstein, la transparence est aussi illusoire que contre-productive. Ce professeur
à la Harvard Business School a conduit une étude dans une usine de téléphones en Chine employant 14 000 ouvriers. «Dans cette usine, le contrôle visuel des lignes de production était total. Pourtant, les ouvriers parvenaient à dissimuler de nombreuses choses à leurs superviseurs, dit-il. Ils développaient des techniques de production plus efficaces que les techniques standard et les utilisaient dès que les managers avaient le dos tourné.» Interrogés, les ouvriers ont déclaré qu’ils avaient peur d’être sanctionnés s’ils déviaient du protocole. Ils ont aussi indiqué qu’ils perdaient trop de temps à expliquer leurs améliorations à leurs superviseurs.

Pour prouver l’intérêt qu’il y avait à préserver une certaine opacité, Ethan Bernstein a «privatisé» quatre lignes de production. Il a ensuite comparé leur productivité à celle des autres lignes de production. De façon intéressante, la productivité des lignes «opaques» était en moyenne supérieure de 10 à 15%. «Les entreprises qui n’ont pas compris l’importance d’aménager des zones où l’on peut travailler à l’abri des regards sont au final moins transparentes que les autres, conclut Ethan Bernstein. Elles incitent chacun à se cacher. Les employés dépensent de l’énergie à construire des barrières invisibles, ce qui finit par dégrader la productivité.» Le contraire du but recherché…

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Amanda Castillo

Journaliste

Lui écrire

Amanda Castillo est une journaliste indépendante qui écrit pour la presse spécialisée. Diplômée de l'université de Genève en droit et en sciences de la communication et des médias, ses sujets de prédilection sont le management et le leadership. Elle est l'auteure d'un livre, 57 méditations pour réenchanter le monde du travail (éd. Slatkine), qui questionne la position centrale du travail dans nos vies, le mythe du plein emploi, le salariat, et le top-down management.

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