Bilan

«La Suisse est un marché fantastique pour Ikea»

CEO d’Ikea Suisse, Simona Scarpaleggia imagine à Zurich l’avenir de la vente de mobilier. Elle est aussi connue pour avoir établi une parfaite égalité à tous les étages de la hiérarchie.

«Les magasins doivent devenir un lieu où vous apprenez quelque chose, où vous vous amusez et vivez une expérience.»

Crédits: Dominic Büttner

Simona Scarpaleggia n’est pas quelqu’un d’ordinaire. Aussi déterminée que charismatique, la CEO d’Ikea Suisse est dotée d’un talent naturel pour le leadership. Cette manager d’origine italienne reçoit Bilan dans le mobilier maison du siège helvétique de Spreitenbach (ZH). Ikea Suisse, c’est un milliard de francs de chiffre d’affaires, 3000 collaborateurs au total et 9 sites d’exploitation. Installée à son poste actuel depuis 2010, la directrice générale est connue pour avoir établi un rapport hommes-femmes de 50-50% à tous les étages de la hiérarchie, ainsi que l’égalité des salaires. Le résultat a été certifié par le plus haut niveau de certification Edge, la référence mondiale, en 2015. 

On sait que la Suisse joue un rôle de poisson-pilote pour l’ensemble du groupe Ikea. Pourquoi?

La Suisse est un marché fantastique. Ni trop grand, ni trop petit, ce pays s’avère idéal pour évaluer les processus. Le marché est complexe, avec trois langues et des cultures différentes. C’est enfin un pays où on est très structurés dans la documentation des faits. Ces facteurs expliquent que la Suisse soit un de nos marchés test.

La Suisse se distingue à la fois par ses qualités d’innovation et par son conservatisme dans les questions d’égalité. C’est curieux, non?

C’est une combinaison fascinante. L’ensemble fonctionne très bien, en dépit de cette contradiction. Le pragmatisme helvétique aiguise la curiosité, ce qui constitue une aptitude clé pour l’innovation. Le conservatisme conduit à la rigueur et à la précision dans le report des faits.

Voyez-vous un impact des efforts en faveur de l’égalité sur les résultats du groupe?

S’il y a un impact, il est très positif car nous sommes très contents de nos résultats! Cette démarche a certainement pour avantage de générer une grande loyauté des collaborateurs par rapport à l’entreprise. Nos chiffres progressent de manière modérée mais régulière. Et la vente en ligne que nous avons lancée il y a quatre ans connaît une croissance à deux chiffres. Un vrai boom. C’est un signe que le comportement du consommateur change profondément. Les citoyens préfèrent acheter sur internet car ils peuvent comparer tranquillement et décider d’un achat depuis n’importe où, à n’importe quelle heure. Cette évolution ne signifie pas la fin des magasins, mais les surfaces de vente doivent changer.

Changer, de quelle manière?

Les magasins doivent devenir un lieu où vous apprenez quelque chose, où vous vous amusez et vivez une expérience. C’est une révolution. Ici, nous travaillons sur cet aspect depuis une année. Les clients sont par exemple invités à créer des meubles avec nos designers. Ou à participer à des ateliers d’initiation à l’architecture d’intérieur. Cette offre est destinée à la communauté du programme de fidélité Family qui regroupe 1,5 million de membres en Suisse. Un chiffre énorme.

A Zurich, vous avez ouvert durant les fêtes, en 2017, un point de vente temporaire en plein centre, sur la Bahnhofstrasse. Pourquoi?

Cette expérience avait pour but de tester les réactions de la clientèle face à un nouveau type de magasin, situé au cœur de la ville et non en périphérie. L’endroit n’a pas désempli durant six mois. Ce succès est un signal. Une enseigne Ikea va ainsi bientôt ouvrir en plein cœur de Paris, place de la Madeleine. Un autre de ces «touch points» vient d’ouvrir à Londres. En Suisse, nous sommes encore à la recherche d’une localisation idéale. La formule d’avenir doit intégrer le commerce en ligne en proposant des terminaux d’ordinateur, dans des lieux urbains qui mettent les nouveaux produits en vitrine. La clientèle peut tester les meubles en bénéficiant du conseil du personnel et ensuite commander sur place sur internet.

Un magasin temporaire à la Bahnhofstrasse a permis de tester la clientèle en centre-ville. (Crédits: Ikea)

Comment réagissez-vous à la nouvelle concurrence de magasins d’ameublement qui ne sont actifs qu’en ligne?

Nous devons nous habituer à une concurrence extrêmement dynamique. Les frontières s’estompent. Les consommateurs peuvent maintenant faire leurs achats partout dans le monde, jusqu’en Chine ou aux Etats-Unis. La concurrence est globale. Imaginez-vous: les achats à l’étranger constituent déjà 20% du marché suisse de l’ameublement. Il est vain de vouloir combattre la digitalisation. Il faut au contraire profiter des nouvelles opportunités.

La culture d’entreprise d’Ikea semble particulièrement forte. Est-ce vraiment le cas?

La culture d’entreprise est ce qui fait tenir la compagnie ensemble. Les mêmes valeurs sont partagées de Madrid à Pékin et c’est essentiel dans un monde où tout change en permanence. Le fondateur Ingvar Kamprad a fait un grand travail dans ce sens. Il s’est entouré de personnes qui partageaient ses vues. Ici, nous croyons en nos gens. Ils représentent notre plus grande richesse. Et ce ne sont pas juste des slogans marketing.

Vous êtes maintenant devenue une icône de la promotion des femmes dans le monde du travail. Comment organisez-vous vos apparitions publiques?

Je suis très sollicitée et je dois me montrer sélective car j’ai aussi des fonctions de CEO à assurer. L’important est que maintenant, la question de l’égalité est arrivée en haut de l’agenda, en Suisse aussi, finalement. Et je suis très heureuse de contribuer à cette cause. Quand je suis arrivée à ce poste, il y a neuf ans, j’ai senti qu’il y avait en Suisse un terreau favorable pour travailler sur la diversité. Et aujourd’hui, on voit des mouvements dans ce sens même de la part du gouvernement fédéral.

Certifiée en matière d’égalité, Ikea reste une exception en Suisse. Qu’est-ce qui explique la réussite de votre démarche?

Pour faire bouger les lignes, il faut adopter l’attitude suivante: mean it, do it and measure it (souhaite-le, fais-le et mesure-le, ndlr). Avant tout, il faut s’assurer d’une réelle volonté. Ensuite, il faut planifier, agir et fixer des objectifs. Puis, il faut mesurer. Vous savez, je suis une femme d’affaires et je sais que pour faire changer une situation, il faut traduire la réalité en chiffres. Ce succès doit aussi beaucoup à l’influence de la maison mère basée en Suède. Il existe en effet une tradition égalitaire dans les pays du Nord et le groupe s’est construit sur des valeurs telles qu’œuvrer en faveur d’une société meilleure.

Simona Scarpaleggia défend la diversité jusque devant le Conseil national (ici en 2019). (Crédits: Anthony Anex/Keystone)

Quel a été le point de départ du processus en faveur de l’égalité à l’échelle du groupe?

Ikea a franchi un jalon déterminant il y a une douzaine d’années. Les valeurs d’égalité avaient toujours été là. Mais le management a eu un choc en découvrant, lors d’un audit, que seuls 4% des 200 plus hauts postes de l’entreprise étaient occupés par les femmes. Et surtout, les chiffres montraient que l’immense majorité des cadres étaient des hommes blancs, de 40 à 50 ans, originaires du sud de la Suède. La compagnie a eu une réaction immédiate et a fixé des objectifs. Aujourd’hui, la proportion de femmes dans les postes à responsabilité atteint 48% dans l’ensemble du groupe. Le but est d’atteindre 50% d’ici 2020. 

Comment motiver les entreprises à avancer sur la question de l’équilibre des genres?

La diversité est une immense opportunité. C’est d’abord une cause juste car il ne devrait pas y avoir de discriminations entre les personnes. Ensuite, en Suisse, avec 2,6% de chômage, le marché du travail est tellement tendu qu’il manque de professionnels. Or, les femmes constituent un bassin de main-d’œuvre très qualifiée. Pourquoi les perdre en chemin ? Cela revient à gâcher le talent. Enfin, dans l’industrie des biens de consommation,
il vous faut des experts qui comprennent les besoins et les attentes du public. Du moment que ce sont les femmes qui effectuent la majorité des achats, elles sont les plus averties en la matière. Là aussi, nous gâchons une chance en négligeant leurs compétences. Il y a aussi les arguments de la réputation de l’entreprise, de la bonne gouvernance ou encore de l’optimisation des processus de succession. Nombre de sociétés nous demandent aujourd’hui de leur communiquer nos bonnes pratiques, ce que nous faisons très volontiers.

Un argument classique pour expliquer le manque de diversité est l’absence de candidates aux postes à responsabilité…

Il faut commencer par faire un effort. Celui de cesser de nommer toujours les mêmes profils. L’entreprise doit aussi offrir des conditions de travail permettant de combiner famille et vie professionnelle, pour les femmes comme pour les hommes. Chez Ikea, il existe des possibilités de home office et de travail à temps partiel pour tous, même au niveau des cadres. C’est une condition clé pour faire une double carrière dans un couple.

Les femmes sont souvent réticentes à s’avancer pour endosser autorité et responsabilités. Comment assumez-vous le pouvoir que vous exercez? 

Cette question est très délicate. Les femmes sont éduquées de manière à dire qu’elles ne s’intéressent pas au pouvoir. Leur inculquer cette attitude n’est vraiment pas équitable. Si vous voulez changer les choses, le pouvoir est non seulement utile mais nécessaire. Il autorise la liberté et l’indépendance. Pensez au tort que vous faites à votre carrière en déniant vouloir tout pouvoir. Les hommes sont élevés complètement différemment.
Je souhaiterais que les femmes comme les hommes disposent de davantage de pouvoir à tous les échelons car la hiérarchie pyramidale ne fonctionne plus. Dans dix ans, ce modèle sera révolu. La société et l’économie évoluent maintenant à une telle vitesse, que si vous attendez que le chef suprême réagisse aux informations du terrain, la firme aura déjà disparu. Nous allons vers une forme d’organisation déstructurée avec des équipes qui se forment et se dissolvent en fonction des compétences et des objectifs.

Un conseil pour réussir sa carrière?

Soyez vous-même et construisez à partir de vos compétences. N’essayez pas de vous améliorer sur vos points faibles mais misez tout sur ce que vous avez de meilleur. Et surtout, fabriquez-vous un bagage propre qui vous permette de vous adapter tout au long de votre carrière à un environnement en permanent changement. 


Bio express de Simona Scarpaleggia

1960 Naissance à Rome

1983 Entre chez Montedison, multinationale de l’industrie chimique italienne

1988 Rejoint C.E.I., société italienne de construction

1994 Travaille chez Sara Lee, groupe américain de biens de consommation implanté en Italie

2000 Entre chez Ikea Italie

2007 Devient deputy country manager Ikea Italie

2010 Est nommée CEO Ikea Suisse

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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