Bilan

La success story d’Etienne Jornod

Le Neuchâtelois part à la retraite après avoir transformé un grossiste en mains des pharmaciens en un acteur incontournable de la santé, dont les résultats sont salués par la bourse.

  • Etienne Jornod quittera ses fonctions de président exécutif du conseil d’administration de Vifor Pharma le 14 mai.

    Crédits: Christian Beutler/Keystone
  • La chaîne Amavita comprend 171 pharmacies et appartient à Galenica.

    Crédits: Galenica

La nuit est tombée depuis longtemps lorsque Etienne Jornod clôt, le 16 décembre 1999, l’assemble générale extraordinaire des actionnaires de Galenica. Après cinq heures de débat souvent vif dans une des halles de Forum Fribourg, le président et administrateur-délégué de cette entreprise sise dans les environs de Berne finit par convaincre les pharmaciens qu’ils doivent accepter de perdre le contrôle de leur centrale d’achats créée en 1928. Elle sera transformée en un groupe diversifié, axé sur la rentabilité des activités et entièrement coté en bourse. Ce jour-là, Etienne Jornod a senti passer le vent du boulet. S’il avait perdu ce combat, sa carrière aurait été probablement différente.

C’est à l’âge de 22 ans que le Neuchâtelois commence ses activités au sein de Galenica, après avoir obtenu un certificat fédéral de capacité au terme d’un apprentissage de quatre ans dans une droguerie de Bienne. Aîné d’une famille de six enfants issus d’un père médecin et d’une mère infirmière, il est le seul à ne pas fréquenter le collège. «Dyslexique, j’ai vécu une scolarité difficile. Et tout au long de mon premier emploi, on m’a fait sentir que j’étais un fils de bonne famille. J’ai dû m’en sortir seul», raconte Etienne Jornod dans un portrait réalisé par Bilan en 2005. Ambitieux et assoiffé de connaissances, ce dernier décide d’entreprendre des études universitaires à HEC Lausanne. A 28 ans, avec une licence ès sciences économiques en poche, le nouveau diplômé retourne chez Galenica en tant qu’assistant du patron, Gérard Botteron. Puis il occupe différents postes à responsabilité avant de siéger à la direction générale dont il prend la tête en juin 1995.

Apôtre de la diversification

Etienne Jornod a alors 42 ans et de nombreux défis à relever. La principale activité de Galenica – le métier de grossiste – est menacée à la fois par la concurrence étrangère et la déréglementation de la branche. «J’étais convaincu que cette activité n’avait pas d’avenir. Avec une marge de 17% pour un simple travail logistique, il était évident que le marché allait exploser. C’est ce qui s’est passé entre-temps. Il était clair qu’il fallait faire autre chose que de la distribution», se souvient aujourd’hui le Neuchâtelois. «Ma vision, explique-t-il, consistait à créer une chaîne de pharmacies – les marges y sont plus grandes et nous savions où étaient localisées les bonnes officines, puisque nous les livrions – et une entreprise pharmaceutique, car les marges y sont encore plus importantes.» C’est dans ce contexte que s’opère le tournant de 1999 avec la modification des statuts permettant l’entrée du britannique Alliance UniChem dans le capital du groupe et la création d’une chaîne de pharmacies qui concurrencera… les pharmaciens actionnaires de Galenica. L’enjeu: l’indépendance et la survie à long terme de l’entreprise.

Avec les coudées franches, Etienne Jornod peut entreprendre des réformes d’envergure. Galenica ouvre comme prévu son propre réseau de pharmacies. Devenue Amavita, cette chaîne détient actuellement 171 officines réparties dans tout le pays. Grâce à l’acquisition de Sun Store en 2009 et au partenariat avec Coop Vitality, le groupe bernois est actuellement le leader incontesté de la branche avec un cinquième du marché. Parallèlement, la fabrication de médicaments destinés à combattre les carences en fer devient un pilier indiscutable du groupe. Avec Vifor, celui-ci dispose en effet d’une pépite dont la rentabilité est largement supérieure aux autres activités. Cette structure diversifiée et verticalisée permet d’assurer la pérennité de l’entreprise.

Scission en deux groupes

Un changement d’actionnaires va toutefois entraîner une restructuration majeure. Avec 25% du capital, la société de private equity Sprint Investments annonce son retrait en 2016. Mais Galenica ne trouve pas d’acquéreur pour la remplacer. Sous la pression du marché, elle décide de se scinder en deux pôles distincts cotés en bourse: d’un côté, Galenica Santé comprenant les activités de grossiste et le réseau de pharmacies; de l’autre, Vifor Pharma pour les médicaments. Même si Etienne Jornod soutient cette opération devant la communauté financière, il ne cache pas moins une certaine amertume. «Si Galenica appartenait à une famille, on ne serait pas obligés de séparer Galenica en deux, car cette famille serait enchantée de détenir un investissement idéalement diversifié. Dans le système capitaliste, il y a tout de même certaines choses qui me font mal au cœur», avoue-t-il dans une interview publiée par Le Temps en avril 2016. La scission se concrétise finalement dans le courant de l’année 2017.

Etienne Jornod prend alors les rênes de Vifor Pharma. La société a diversifié son portefeuille avec l’acquisition de la biotech américaine Relypsa qui produit un traitement (le Veltassa) destiné à lutter contre les taux élevés de potassium dans le sang. «La néphrologie, qui soigne les maladies des reins, est un domaine qui va croître énormément. Nous sommes en train d’en devenir le leader mondial. Et avec l’intégration des centres de dialyse de Fresenius Medical Care, nous avons un business model unique», estime Etienne Jornod. L’an dernier, Vifor Pharma a réalisé un chiffre d’affaires de 1,9 milliard de francs. Et elle vient d’annoncer la construction d’une nouvelle unité de production sur son site de Villars-sur-Glâne, près de Fribourg, qui emploie environ 400 collaborateurs.

12 milliards de capitalisation

Les performances économiques obtenues au fil des années ont convaincu les investisseurs. Il y a vingt-cinq ans, le groupe valait 230 millions de francs. Au début de cette année, la capitalisation boursière de Galenica et de Vifor Pharma a atteint respectivement 3 et 12 milliards de francs. Les pharmaciens qui ont conservé leurs titres ne s’en plaindront pas. «Honnêtement, je n’ai jamais pensé que nous créerions autant de valeur pour l’actionnaire», relève Etienne Jornod.

Pour ce dernier, qui mettra un terme à ses activités au lendemain de l’assemblée générale des actionnaires du 14 mai 2020, c’est aussi une bonne affaire. Alors que les dirigeants des grandes entreprises helvétiques sont rémunérés à la fois en espèces, en actions et en options, Etienne Jornod décide, en accord avec son conseil d’administration, d’être exclusivement payé dès 2012 sous forme de titres bloqués jusqu’à une échéance fixée d’avance. «Un tel concept de rémunération reflète la forte identification d’Etienne Jornod avec les actionnaires et prouve sa confiance dans la stratégie et le management du groupe», indiquent les rapports de gestion annuels. S’il décidait de céder les actions qu’il détient encore, le Neuchâtelois pourrait actuellement en retirer plus de 40 millions de francs, alors qu’il en a déjà vendu 200 000 en 2015.

En raison du succès obtenu avec son groupe, plusieurs sociétés ont approché Etienne Jornod pour le convaincre de rejoindre leur conseil d’administration. Mais il a régulièrement repoussé ces offres. Sauf une: proche de la tendance libérale-radicale, il a accepté en 2015 de prendre la présidence de la société éditrice de la prestigieuse Neue Zürcher Zeitung. C’est le premier Romand à occuper une telle fonction. Comme pour Galenica dans la deuxième moitié des années 1990, la branche dans laquelle évolue le quotidien est soumise à de fortes pressions structurelles. Le Neuchâtelois poursuivra son mandat jusqu’à l’âge de 70 ans. D’ici à 2023, les défis ne manqueront pas.


«Pas besoin d’une aide directe»

Presse Depuis 2015, Etienne Jornod préside le conseil d’administration de la NZZ. Face à la crise qui secoue actuellement la presse, il estime que la branche n’a pas besoin d’une aide étatique directe. En revanche, le Neuchâtelois soutient l’initiative de l’association faîtière Médias Suisses, qui demande que l’Etat prenne en charge les frais de distribution des journaux. Le vrai problème, insiste-t-il, c’est plutôt le manque de diversité de la presse. «Des acteurs ont racheté des titres, puis réduit les coûts en créant des rédactions centrales qui traitent des thèmes sous un même angle. Je regrette cette unicité de la pensée», affirme Etienne Jornod. Selon lui, «la presse a vécu trop longtemps dans le cocon doré de la publicité. Ce qu’il faut maintenant, ce sont des initiatives privées. Elles ont déjà commencé à éclore, et je suis certain qu’elles pourront à l’avenir obtenir le soutien d’entrepreneurs.»

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

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Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix BZ du journalisme local 1991, Prix Jean Dumur 1998, AgroPrix 2005 et 2019.

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