Bilan

«La stratégie de SIX n’est pas d’imiter Euronext»

Jos Dijsselhof, CEO de l’entreprise financière zurichoise, n’a pas l’intention d’acquérir une collection de bourses européennes, mais il voit de nouvelles opportunités dans d’autres secteurs d’activité.

  • «A titre personnel, je pense que l’indice SMI pourrait bien remonter rapidement une fois les incertitudes levées.»

    Crédits: Nilssandmeir.com
  • La pandémie actuelle tend à favoriser les revenus du groupe SIX.

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  • «Nos principaux rivaux ne sont pas les autres bourses mais le négoce hors bourse.»

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L’année 2019 a été propice pour SIX Group SA (abrégé SIX), entreprise spécialisée dans les services d’infrastructure pour la place financière suisse, surtout connue en tant qu’opérateur de la Bourse suisse. Avec ses quelque 2600 collaborateurs et une présence dans 20 pays, SIX a généré l’année passée un produit d’exploitation de 1,13 milliard de francs (+1,2%) et un Ebitda s’élevant à 213,5 millions de francs (+4,4%).

Pour l’année en cours, la forte volatilité et l’accroissement du nombre de transactions dus à la pandémie Covid-19 ont tendance à favoriser la marche des affaires de SIX et cela malgré le plongeon de sa capitalisation boursière. C’est durant cet état de «situation extraordinaire» que Jos Dijsselhof, CEO de SIX depuis janvier 2018, a accordé une grande interview à Bilan. Ce Néerlandais, au bénéfice d’une longue expérience internationale dans le secteur financier, a notamment été chief operating officer puis CEO ad interim d’Euronext à Amsterdam.

Quels sont les effets du Covid-19 sur SIX et la Bourse suisse?

La protection de nos collaborateurs est la priorité absolue. Nous avons pris de nombreuses mesures, notamment le travail à domicile et le scindement de nos équipes. SIX est totalement opérationnel même durant cette période difficile.

Nous observons aussi une forte volatilité et un grand nombre de transactions, ce qui génère naturellement des revenus importants malgré la forte baisse de notre capitalisation. Quant à l’indice SMI, à titre personnel, je pense qu’il pourrait bien remonter rapidement une fois les incertitudes levées, principalement concernant la durée de la pandémie.

Quelle est la raison d’être de votre projet de bourse digitale (SIX Digital Exchange, SDX)?

Cette initiative est prioritaire, car la digitalisation des actifs est devenue une réalité. Il existe déjà de nombreuses bourses pour monnaies numériques – du type bitcoin –, mais SDX sera complètement différent car nous «tokeniserons» des actifs réels tels que des titres existants. Nous sommes en train de mettre en place un véritable écosystème non seulement pour échanger des tokens (jetons), mais également pour assurer leur émission, leur cryptostockage, etc. Comme nous attachons une grande importance à la transparence et à l’équité, notre bourse digitale sera bien sûr complètement régulée.

Quand est-ce que cette bourse digitale sera-t-elle opérationnelle?

Techniquement parlant, notre plateforme est déjà fonctionnelle. Depuis septembre 2019, les banques peuvent tester un prototype. SDX devrait être mis en service d’ici à la fin de cette année, à moins que la pandémie n’entraîne des retards.

Votre rachat du groupe Bolsas y Mercados Españoles devrait générer des avantages importants (taille, efficience, etc.). Quelle est votre prochaine cible d’acquisition?

Bonne question ! Néanmoins, notre priorité actuelle est de finaliser cette transaction qui vient d’être approuvée par les autorités espagnoles et de procéder à son intégration tout en développant des synergies en termes de revenus et, dans une moindre mesure, au niveau des coûts.

Notre stratégie n’est certainement pas d’acquérir une collection de bourses européennes. De plus, je ne pense pas que l’intégration de bourses extra-européennes puisse générer des synergies significatives. Je pense plutôt que nous pourrions faire des acquisitions dans d’autres secteurs d’activité comme celui des données.

Quels sont les progrès concernant votre coopération avec les bourses chinoises?

Nous sommes en contact régulier avec les Bourses de Shanghai et de Shenzhen. Un but majeur est de permettre des cotations réciproques. Du côté des entreprises suisses du moins, je sais qu’il y a un intérêt grandissant pour ce type de services. Néanmoins, nous devons au préalable résoudre un certain nombre de points avec les régulateurs chinois, par exemple en ce qui concerne les règles comptables et de divulgation.

Quid d’une telle collaboration avec Nasdaq ou NYSE?

Cela n’est pas nécessaire, car nos pratiques sont déjà bien harmonisées et les doubles cotations en sont une des conséquences.

Vous êtes Néerlandais. Le CEO de la Finma est Anglais. Les grandes banques suisses sont souvent dirigées par des étrangers. Envisageable hors de Suisse?

La communauté financière suisse est en effet exceptionnellement internationale et la nationalité n’est pas un critère prioritaire lors des recherches de cadres supérieurs. J’ai vécu dans d’autres places financières importantes, notamment à Londres, Hongkong et Singapour, mais je n’ai jamais observé une telle ouverture au monde.

Quels sont les avantages clés d’une introduction en bourse?

Une introduction en bourse rehausse le profil des entreprises et accroît leur valorisation. Etre coté, c’est un peu comme avoir accès à une devise qui facilite la croissance et la réalisation d’opportunités de fusions et d’acquisitions.

Comme beaucoup d’entreprises suisses, SIX n’est pas cotée en bourse, au contraire de Nasdaq et d’Euronext…

Cette non-cotation a été un sujet de discussion avec le conseil d’administration lors de mon arrivée à la tête de SIX. Nous sommes en effet une société anonyme non cotée et détenue par 125 établissements financiers nationaux et internationaux mais basés en Suisse. Tous nos actionnaires sont également utilisateurs de nos services. Nous pensons que le cadre actuel nous permet d’aligner au mieux les intérêts de SIX avec ceux de nos actionnaires et d’adopter ainsi une approche stratégique à long terme.

Mais quels sont les désavantages de votre cadre actionnarial actuel?

Concernant notre champ d’action, nous sommes peut-être un petit peu limités, car nous ne voulons pas être en compétition avec nos propriétaires. En outre, convaincre 125 actionnaires requiert bien sûr certains efforts.

Qui sont vos principaux concurrents?

En tant qu’opérateur de la Bourse suisse, nous sommes en concurrence avec d’autres bourses européennes ou américaines. Néanmoins, nos principaux rivaux ne sont pas les autres bourses mais le négoce hors bourse, car ce dernier n’est pas du tout réglementé. Finalement, nous sommes aussi en concurrence avec les sociétés de private equity. Récemment, cette classe d’actifs a gagné du terrain, mais nul ne sait si cette tendance va perdurer.

Quels sont vos atouts par rapport au private equity?

Les investisseurs de private equity se concentrent souvent sur des objectifs de sortie à relativement court terme. Cette approche ne correspond pas nécessairement aux intérêts stratégiques et à long terme des entreprises.

Que pensez-vous des «proxy advisors» (agences en conseil de vote) du type Ethos ou Glass Lewis?

Ces agences apportent une certaine neutralité et je vois cela d’un bon œil.


La BNS contribue à la stabilité du pays et de la monnaie. (Crédits: BNS)

«Les exigences réglementaires des bourses tendent à s’uniformiser»

Quelles sont les différences marquantes entre SIX et Euronext, votre ancien employeur?

En tant que CEO de SIX, je me concentre sur SIX. Concernant Euronext, je peux seulement affirmer que cette société poursuit une stratégie très différente de la nôtre et qu’elle est un assemblage d’une multitude de bourses. SIX est par contre très intégrée horizontalement: en plus d’être l’opérateur de la Bourse suisse, nous offrons notamment des services d’informations financières, de paiements, de services aux banques, etc. Nous dégageons des synergies considérables entre nos quatre unités d’affaires.

Pourquoi une entreprise devrait choisir SIX pour son introduction en bourse?

SIX est reconnue pour son caractère innovant, sa fiabilité et son bon fonctionnement, même en pleine pandémie. Notre environnement est prévisible grâce à la stabilité de la Suisse, de notre Banque nationale et de notre monnaie. Notre capitalisation et notre volume de transactions sont importants et cela garantit une bonne liquidité. En outre, des sociétés phares comme Novartis, Roche et Nestlé sont cotées à SIX. Enfin, notre bourse est largement autorégulée et, par conséquent, nos règles et obligations de divulgation sont relativement peu contraignantes.

Concernant votre autorégulation partielle, une multitude d’entreprises cotées à SIX produisent quand même des rapports trimestriels…

En effet, mais elles le font pour satisfaire les attentes des investisseurs et non pas parce que cela est requis par SIX. Pour cette raison d’ailleurs, les exigences réglementaires des bourses tendent à s’uniformiser, tout au moins en Europe.

Une société suisse dont le principal marché se trouve en Asie ou aux Etats-Unis n’aurait-elle pas intérêt à entrer en bourse en Asie ou aux Etats-Unis?

J’y souscris, mais seulement jusqu’à un certain point, car les éléments suivants ne doivent pas être sous-estimés. Primo, les grands investisseurs ont de plus en plus une couverture mondiale. Secundo, pour une entreprise suisse qui cible l’Asie ou les Etats-Unis, le plus important est d’être connue de ses clients dans ces contrées et non l’emplacement de sa cotation. Tertio, dans tous les cas de figure, l’importance d’une bourse efficace comme SIX reste essentielle.

Le lieu d’une bourse est-il moins important que les investisseurs rencontrés lors de road-shows (qui peuvent avoir lieu n’importe où dans le monde)?

Dans une certaine mesure, je suis d’accord avec cette pensée pour autant bien sûr que la bourse ne soit pas inconnue et au milieu de nulle part.

Philippe Monnier

Journaliste

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