Bilan

«La période est à l’intolérance totale»

Résidant à Genève depuis une dizaine d’années, l’écrivain brésilien Paulo Coelho a ouvert une fondation retraçant toute sa vie. Il a reçu Bilan dans son duplex de Champel.

Ce dont il est le plus fier? «D’être avec ma femme depuis plus de trente-cinq ans.»

Crédits: François Wavre/lundi13

Avec près de 220 millions d’exemplaires vendus, Paulo Coelho est l’auteur contemporain qui a écoulé le plus de romans au monde. Ces derniers ont été publiés dans plus de 170 pays et traduits dans 81 langues. L’auteur brésilien qui vit à Genève avec son épouse, l’artiste Christina Oiticica, depuis une dizaine d’années a été élu en 2015 «2e personne la plus influente après le pape» par l’Institut Gottlieb Duttweiler et The WorldPost en collaboration avec le MIT. Paulo Coelho peut se targuer en effet de comptabiliser 30 millions de followers sur Facebook, 16 millions sur Twitter et 2 millions sur Instagram. 

Cette année, l’écrivain a inauguré une fondation privée qui peut être visitée sur demande à Genève. Elle regorge de trésors, parmi lesquels ses ouvrages originaux publiés dans 3000 éditions, des prix et décorations, des poèmes et chansons qu’il a rédigés lorsqu’il était jeune adulte. Mais également des objets fétiches comme une veste en jeans datant de sa période hippie ou encore ses chaussons de bébé. On découvre aussi une médaille reçue des mains de Vladimir Poutine ou la première table et première machine à écrire utilisées pour rédiger L’alchimiste. Paulo Coelho nous a reçu chez lui en toute intimité pour évoquer son nouvel ouvrage Hippie, son mariage et ses projets. 

Pourquoi avoir gardé tous ces objets?

Chaque objet a une histoire. Je les ai gardés car ils avaient une valeur symbolique et émotionnelle. Et peut-être parce que je rêvais d’avoir un jour un espace qui exposerait tous mes souvenirs. 

Pourtant, vous ne voulez pas ouvrir votre fondation au public. Pourquoi?

Parce qu’il n’y a pas grand-chose à voir à part des livres. Je suis aujourd’hui en train de mettre en place une fondation virtuelle pour que n’importe qui dans le monde puisse aller la visiter sans devoir se déplacer jusqu’ici. Pour la fondation basée à Champel, je ne souhaite pas qu’il y ait plus de quatre visiteurs par jour. C’est mon côté minimaliste inspiré du Japon. 

Si vous deviez garder un seul objet, quel serait-il?

C’est difficile, j’aimerais garder tous mes livres.

Qu’est-ce qui vous a inspiré pour le livre «Hippie»?

Nous vivons dans une période d’intolérance totale. Les réseaux sociaux ont radicalisé les gens. Tout le monde est observé et est sur écoute. Il n’y a plus cette liberté, cette insouciance, le politiquement incorrect de cette période hippie. Aujourd’hui, nous sommes totalement esclaves du politiquement correct. A travers ce livre, j’ai voulu montrer que nous vivions heureux et plus libres il n’y a pas si longtemps que cela.

Qu’est-ce que vous aimiez de particulier durant cette période?

Nous pouvions, par exemple, regarder des femmes sans que cela soit considéré comme un crime. 

Les gens pouvaient aussi prendre de la drogue librement.  Vous rappelez dans votre roman que le LSD a été inventé en Suisse. Avez-vous été consommateur durant cette période?

Oui, j’ai à peu près tout essayé, marijuana, cocaïne, acide. Par contre, la drogue ne m’a jamais aidé à écrire des livres. Au contraire, quand je relisais ce que j’avais écrit sous l’effet de drogues, je comprenais que c’était une catastrophe. La dernière fois que j’en ai consommé, c’était de la marijuana à Amsterdam en 1982. Je n’ai plus jamais rien repris depuis parce que la drogue tue notre pouvoir de décision qui est la seule chose qui nous reste.

Ce livre «Hippie» serait l’un des plus autobiographiques?

Tous mes livres ont une part d’autobiographie. L’alchimiste est la métaphore de ma vie, par exemple. Tous mes voyages m’inspirent, même quand je me promène jusqu’à Vandœuvres ou Jussy (villages dans le canton de Genève, ndlr).

Que signifie la réussite pour vous?

C’est de vivre avec une joie, d’aller au lit en paix, de se battre pour ses rêves. Et vivre le moment présent sans toujours penser au passé ou à l’avenir.

Et la chose dont vous êtes le plus fier?

D’être avec ma femme depuis plus de trente-cinq ans. Et de mes livres aussi. 

Quelle est la recette pour rester toute sa vie avec la même femme (ou le même homme)?

Il faut comprendre et accepter que les gens changent. Je suis marié avec la même femme physique mais pas avec la même femme. Et vice et versa. Elle s’est mariée avec un Paulo qui se battait pour ses rêves. Et avec le temps j’ai beaucoup changé. 

Vous regardez ce qui se passe au Brésil?

Oui, je lis la presse brésilienne et américaine. C’est une catastrophe ce qui se passe au Brésil. Le nouveau président est d’extrême extrême droite. Ce que je peux dire, c’est que je suis excessivement content de vivre en Suisse.

Que pensez-vous de la Suisse?

La Suisse est un pays capitaliste qui est pratiquement communiste. Par exemple, au Brésil, il y a beaucoup plus de choix de marques dans les supermarchés. Ici, les trottoirs sont défigurés par les racines des arbres. Mais c’est un pays dans lequel je me sens vraiment à l’aise. Je peux marcher la nuit en me sentant en sécurité. Je n’ai plus envie de voyager. J’ai d’ailleurs vendu mon avion il y a quelques années et j’en loue un dorénavant si je dois voyager.

Si vous deviez changer quelque chose à Genève, que feriez-vous?

Je changerais les trottoirs et j’améliorerais l’éclairage la nuit. Mais je rappelle que je me sens excessivement bien ici et c’est pour cela que j’ai souhaité monter ma fondation à Genève et non pas au Brésil. 

Racontez-nous une anecdote que personne ne connaît sur vous?

En 2011, j’ai fait des examens du cœur, un peu par hasard, sur les conseils de mon agent. Je ne me sentais pourtant pas fatigué et n’avais aucune douleur. Pourtant, après le test d’effort et les radios, le médecin m’a annoncé que j’allais mourir dans les trente jours car j’avais deux artères bouchées (infarctus silencieux). J’ai envoyé les résultats des examens à tous mes amis médecins qui ont tous fait le même diagnostic. Je devais donc me faire opérer en urgence. La veille de l’opération, j’étais très calme, car je savais que je n’allais pas mourir. Je me suis juste dit que si je mourrais, je ne regretterais rien: je vivais depuis plus de trente-cinq ans avec la femme que j’aime, j’avais fait toutes les folies que l’on peut faire dans une vie, j’avais beaucoup voyagé. Et j’avais accompli mon rêve: celui de devenir écrivain. Et en plus l’un des auteurs les plus connus dans le monde. 

Et comment allez-vous aujourd’hui?

Je suis en pleine forme. Je prends juste un peu d’aspirine chaque jour.  Et je suis content de me dire que si je meurs un jour, je ne regretterai rien. 

Est-ce qu’on apprécie encore plus la vie après cela?

En réalité, j’ai toujours apprécié la vie qui a été très généreuse avec moi. J’aime mes petits rituels: me promener, regarder un film tous les soirs. J’aime vivre comme un ermite. J’adore la solitude avec ma femme.

L’argent n’est pas tabou chez vous?

Disons, je n’étais pas très content que Bilan publie ma fortune. Mais l’argent sert à quoi? Certains passent leur vie à vouloir en gagner plus, face à un écran. C’est quelque chose que je ne comprends pas. J’ai de l’argent pour sept ou huit générations, mais tout cet argent ira à notre fondation au Brésil qui vient en aide aux enfants. 

Qu’aimeriez-vous que les gens retiennent de vous?

Mes livres.  


Paulo Coelho est à la tête d’une fortune estimée par Bilan entre 500 et 600 millions de francs.

Chantal De Senger
Chantal de Senger

JOURNALISTE

Lui écrire

Licenciée des Hautes Etudes Internationales de Genève en 2001, Chantal de Senger obtient par la suite un Master en médias et communication à l’Université de Genève. Elle débute sa carrière au sein de la radio genevoise Radio Lac. Journaliste depuis 2010 pour le magazine Bilan, elle est spécialisée dans les PME. En grande amatrice de vins et gastronomie, elle est également responsable du supplément Au fil du goût encarté deux fois par année dans le magazine Bilan. Chantal contribue par ailleurs régulièrement aux suppléments Luxe et Immo Luxe de Bilan.

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