Bilan

La formation duale mérite plus d’égards

L’apprentissage n’est pas une orientation par défaut, assure François Abbé-Decarroux, directeur général de la HES-SO Genève. C’est au contraire une solution pour lutter contre le chômage.

François Abbé-Decarroux appelle à changer les valeurs du système de formation.

Crédits: Dr

A Genève, l’apprentissage est trop souvent perçu comme une voie secondaire, chargée d’éviter la marginalisation des élèves en difficulté. C’est oublier qu’il joue un rôle essentiel en facilitant la transition entre l’école et la vie active, contribuant ainsi à réduire l’écart entre le chômage des jeunes et le taux de chômage général.

A l’instar de son voisin français, le canton de Genève privilégie la formation générale (collège ou école de culture générale) au détriment des systèmes dits de «formation duale», qui combinent apprentissage et travail. Un choix qui n’est pas sans conséquences sur l’employabilité des jeunes, assure François Abbé-Decarroux, directeur général de la HES-SO Genève.

En Suisse alémanique, près de 60% des jeunes commencent leur formation postobligatoire par un apprentissage dual. A Genève, ils ne sont que 4% alors même que le marché du travail appelle ce type de qualification. A quoi est dû cet écart important?

Les causes sont multiples. Sans chercher l’exhaustivité, le système dual de formation professionnelle est malheureusement perçu à Genève comme un moyen d’intégrer les «mauvais élèves» au marché du travail. Il est assimilé à une orientation par défaut, réservée aux couches plus défavorisées de la population et à ceux qui ont échoué au collège ou qui n’ont pu y entrer. Le canton de Genève est aussi très influencé par la culture élitaire des formations à la française. Enfin, il s’agit du canton suisse où la proportion d’étrangers est la plus importante. Or, de nombreux jeunes issus de la migration sont persuadés que la voie gymnasiale puis universitaire est la seule voie de salut, étant précisé que dans leur pays d’origine la formation professionnelle souffre aussi d’une mauvaise réputation.

Pourtant, un jeune qui termine un apprentissage divise par trois les risques de devenir chômeur…

Effectivement. D’une part, car les entreprises recrutent souvent leurs forces de travail parmi les personnes qu’elles ont formées. D’autre part, car la formation professionnelle duale permet un ajustement rapide des compétences aux besoins des entreprises. La formation générale est quant à elle, par nature, plus éloignée des réalités du marché du travail. A Genève, où l’apprentissage est vu comme le parent pauvre du système de formation suisse, le taux de chômage des jeunes est deux fois plus élevé que dans le reste de la Suisse. Pour ne rien arranger, même lorsque la formation professionnelle est choisie, elle se réalise de préférence à l’école, à plein temps. Or, ce n’est pas ce type d’apprentissage qui a des vertus sur l’emploi.

Orienter prioritairement les jeunes vers une formation générale coûte également cher au contribuable…

Le système dual permet de réduire la pression sur les dépenses publiques en faisant participer les entreprises au financement de la formation. Les chiffres à cet égard sont éloquents. Selon un rapport du Centre suisse de coordination pour la recherche en éducation, le canton de Genève pourrait économiser 43 millions de francs par an s’il avait le même taux d’apprentis en entreprise que le canton de Zurich, soit 75%. A cette économie, il faut ajouter celles dues à une meilleure répartition entre formations professionnelle et générale, la réduction des taux d’échec, la baisse subséquente de la durée des études, ainsi que les coûts sociaux des décrochages scolaires et du chômage.

Quelles actions préconisez-vous pour dissiper les préjugés et renforcer la position de la formation duale au sein du système éducatif genevois?

Les enseignants et les conseillers en orientation ont un rôle majeur à jouer pour aider les jeunes à décrypter les arcanes du système de formation et leurs multiples possibilités. Il faut aussi largement informer les jeunes et leurs parents des vertus de l’apprentissage afin de modifier son image. Les valeurs de notre système de formation, qui s’inspire du modèle français, doivent être impérativement changées. Du côté des entreprises, il serait souhaitable de faciliter les démarches et la prise en charge des apprentis. Informer ces dernières des avantages du système dual (le rendement de l’apprenti dépasse bien souvent les frais de l’entreprise) est aussi important. Autre mesure qui pourrait s’avérer efficace: la mise en place d’incitatifs financiers pour les employeurs qui offrent des places d’apprentissage (attribution des marchés publics, avantages fiscaux, etc.), étant précisé qu’actuellement, les entreprises n’ont pas d’obligation de formation. Enfin, la formation duale devrait être mieux expliquée aux multinationales établies en Suisse. La plupart des recruteurs étrangers la connaissent mal, raison pour laquelle les candidatures indigènes qui ne peuvent se targuer d’une maturité ou d’un titre académique sont pénalisées.

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Amanda Castillo

Journaliste

Lui écrire

Amanda Castillo est une journaliste indépendante qui écrit pour la presse spécialisée. Diplômée de l'université de Genève en droit et en sciences de la communication et des médias, ses sujets de prédilection sont le management et le leadership. Elle est l'auteure d'un livre, 57 méditations pour réenchanter le monde du travail (éd. Slatkine), qui questionne la position centrale du travail dans nos vies, le mythe du plein emploi, le salariat, et le top-down management.

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