Bilan

La Fondation Audemars-Piguet ne veut «pas assister, mais impulser des projets durables»

Depuis 27 ans, la Fondation Audemars-Piguet agit pour préserver les forêts. En soutenant des projets portés par des ONG de terrain, la structure présidée par Jasmine Audemars et dirigée par Susan Simmons, combine la sauvegarde des milieux naturels avec la mise en place de circuits permettant aux habitants de vivre durablement et sans porter atteinte aux écosystèmes.

En soutenant les cultures en terrasse dans les régions himalayennes de l'Inde, avec notamment une impulsion pour le romarin, la Fondation Audemars Piguet donne aux communautés rurales de ces vallées les outils pour vivre décemment de leur travail.

Crédits: Fondation Audemars Piguet

Comment est née la Fondation Audemars Piguet?

Jasmine Audemars: L’origine de la fondation remonte à 1992: Audemars Piguet célébrait les 20 ans de la Royal Oak. Plutôt qu’un événement festif, les dirigeants et propriétaires ont souhaité créer une fondation. Le but de la fondation, avec la vallée de Joux entourée de forêts très saines, était de se consacrer à la préservation des forêts. Et une autre branche est très vite apparue: la sensibilisation des enfants à l’environnement. C’était une petite fondation à l’époque. Un des premiers projets a été monté avec les enfants dans le parc Jura vaudois. Au fil du temps, la structure a grandi. L’entreprise nous a soutenu de plus en plus vigoureusement.

Susan Simmons: Aujourd’hui, nous menons 31 projets dans 17 pays, et en 27 ans, nous avons initié ou soutenu plus de 130 projets dans 50 pays.

Comment se déroule le choix des projets que vous soutenez?

JA: Près de 100% des projets arrivent spontanément. Il y a aussi plus rarement des projets qu’on recherche nous-même. Le conseil de fondation étudie les projets passés au crible par Susan. Elle étudie le track record des gens qui font la demande, si la demande va aller directement aux communautés touchées. Est-ce qu’elles vont s’approprier le projet ? Est-il durable? On aime soutenir des projets qui génèrent des revenus pour ces communautés, comme un cercle vertueux. Sur les conseils de Susan Simmons, le conseil prend une décision. Ensuite on demande un rapport annuel. Et si c’est sur trois ans, on retient 10% avant de verser la tranche finale pour être sûr d’avoir les rapports d’activité.

SS: On est souvent dans des choix d’ONG qui sont présentes sur le terrain et bien implantées localement. Nous tenons à ce que l’ONG soit un levier qui reçoit les sommes et connaît les populations locales, plutôt que de grandes entités qui seraient basées ici et n’auraient pas d’ancrage local.

Comment déployer une action philanthropique en évitant de verser dans la charité?

SS: Nous ne sommes pas dans l’idée de bienfaiteurs et de bénéficiaires. Nous soutenons des acteurs et leur donnons les moyens de vivre mieux par leur activité. Nous recherchons au Brésil les espèces endémiques sur un territoire, celles qui ont disparu et pourraient proposer fruits et fleurs et donner de l’intérêt à destination des apiculteurs par exemple. L’idée, avec notre soutien, c’est de créer des filières de produits, bio, locaux, de favoriser l’écotourisme.

JA: Les forêts mais aussi les communautés sont protégées, à travers nos programmes. C’est un cercle vertueux. Nous ne voulons pas les rendre dépendants de nos aides. Nous souhaitons qu’ils fassent quelque chose qui soit utile et durable, et notre soutien vient en impulsion. Nous n’avons pas l’idée d’exclure les hommes des forêts, pas envie de mettre la nature sous cloche.

SS: Nous misons sur une harmonie de l’humain et de la nature, en retrouvant des méthodes ancestrales compatibles avec des modes de vie durables.

Comment suivez-vous les projets soutenus par la fondation?

JA: Tout dépend de la qualité du lien que nous avons avec les ONG. Avec Susan on va retourner sur d’anciens projets et voir ce qu’ils sont devenus.

SS: Nous recevons différents rapports, avons des discussions et des retours. On n’attend pas qu’on nous dépeigne une situation rêvée mais on veut savoir ce qui va et ne va pas. Il faut qu’on s’adapte. Mieux on comprend le projet et le partenaire, plus on peut avoir un impact. Depuis un an, nous avons mis en place une mesure d’impact de la fondation depuis 20 ans: on analyse les impacts de nos actions sur la communauté et où elle en est aujourd’hui. On voit dans les parallèles entre les projets au Royaume-Uni et en Suisse ou en Indonésie qu’ils sont sur la même thématique mais ils ne savent pas que les autres travaillent dessus. Notre rôle est de prendre des éléments essentiels et de partager les expériences et expertises.

Quels sont les principaux écueils?

JA: Dans le domaine de l’environnement, il faut du temps, il faut que les gens s’approprient le projet, qu’ils apprennent, qu’ils aient de la patience. Nous avons parfois des projets interrompus, comme en Birmanie avec une guerre civile dans une partie du pays. Mais il faut accepter cela et ne pas se décourager, relancer des projets, remettre l’ouvrage sur le métier. Il est crucial d’avoir toujours une vision à long terme et d’être prêt à accepter des échecs. Et il faut donc avoir des actionnaires motivés et convaincus et ça c’est une chance que nous avons.

SS: Le temps est essentiel. Quand on sensibilise des jeunes à l’environnement, on ne le mesure que sur le long terme, voire le très long terme.

Pourquoi Audemars Piguet ne communique pratiquement pas sur les actions de la fondation?

JA: Nous ne souhaitons pas mettre en avant ces projets. La fondation n’est pas un outil marketing pour vendre plus de montres. Nous ne cachons pas notre engagement et les actions de la fondation. Mais nous voulons vraiment établir une stricte différence entre les périmètres business et fondation. Ce serait contre-productif de mêler les deux. On ne parlait pas de green-washing à l’époque mais c’était déjà ça que nous avions identifié comme risque.

SS: C’est aussi le risque de se décrédibiliser face à nos partenaires et aux communautés locales si nous ne distinguons pas clairement la marque horlogère de la fondation.

L’entreprise contribue au budget de la fondation, mais quels sont les liens dans le sens inverse?

JA: Nous avons fait de la fondation la mère spirituelle des activités de responsabilité sociétale d’Audemars Piguet. Nous avons en 2008 édifié la Manufacture des Forges avec un label Minergie Eco. L’entreprise a créé un éco-groupe qui a travaillé sur les activités de l’entreprise afin limiter son impact environnemental et s’assurer que les activités de l’entreprise soient durables. L'idée était de faire des pas de plus dans la bonne direction.

SS: L’idée était aussi d’avoir une cohérence entre les valeurs de l’entreprise et celles de la fondation. En plus de l'éco-groupe, nous avons aussi un comité CSR afin que les questions de responsabilité soient prises en compte tout au long de la chaîne de valeurs. Cela touche l’ensemble des activités de l’entreprise. Cela concerne la mobilité, les énergies, la politique de travail. L’an prochain, nous allons mener des campagnes internes vis-à-vis des collaborateurs. Ces préoccupations et valeurs doivent être intégrées dans le modèle d’affaires. La fondation est un pont avec d’autres parties prenantes. On doit relayer les attentes de la société, trouver des synergies et des partenariats potentiels. Et être force de proposition. Et le volontariat d’entreprise, qui n’est pas piloté par la fondation mais par les RH, sous le patronage de la fondation, est né afin de stimuler l’engagement citoyen des collaborateurs. C’est un volontariat de temps et de compétences.

JA: Nous avons une équipe composée de collaborateurs Audemars Piguet qui travaille à l’arboretum d’Aubonne. Et il existe un catalogue d’activités pour les collaborateurs. Et certains projets font le lien avec la fondation. Il y a eu des projets suggérés par des collaborateurs. Nous sommes toujours ouverts. S’ils correspondent aux axes de soutien, on les analyse. Idem pour le volontariat: on a fait des propositions mais on est ouverts à des suggestions de collaborateurs si elles s’inscrivent dans les valeurs de la fondation.

Pour en revenir à la fondation, quelles sont les leçons que vous tirez de ces 27 années d’expérience?

SS: L’un des points majeurs réside dans l’évaluation de nos programmes. Si toutes les fondations faisaient cette mesure d’impact de leurs actions passées, ce serait intéressant de pouvoir combiner ce savoir et le mettre au service de l’intérêt général. Nous avons aussi un modèle unique de lien fort entre la fondation et l’entreprise. Il y a un rôle d’imprégnation. C’est un rôle dont d’autres fondations pourraient s’inspirer. On n’est pas uniquement dans la philanthropie. Au niveau de notre réseau, plusieurs ONG avec lesquelles on travaille de manière récurrente adoptent ce modèle de cercle vertueux que nous évoquions. Pour d’autres, on peut voir dès le départ si la démarche est là. Un autre aspect est que nous nous demandons toujours pourquoi nous voulons aller vers un projet: constat d’ONG, demande d’un gouvernement, appel d’une communauté,…? Voir comment accompagner sur le plan technique. Mais l’esprit à l’origine du projet nous apprend beaucoup sur la stratégie.

JA: Je note aussi qu’il est difficile de mettre en place la stratégie de sortie. On peut voir selon le track record dans quelle mesure une ONG travaille sur le long terme. Mais on peut financer un projet qui a l’air d’être sur le long terme et être déçu pour des raisons diverses. On ne peut jamais être sûr et certain. Quand on voit comment en Suisse certains projets s’ensablent, on ne peut pas toujours tout prévoir. Nous sommes très réalistes et nous avons les pieds sur terre. C’est aussi parce qu’on va sur le terrain et qu’on voit avec les interlocuteurs ce qu’ils font. L’évaluation d’un dossier se fait en se projetant dans la réalité du projet pour mieux le comprendre, l’appréhender et donc le mesurer.

Quel rôle voyez-vous pour la philanthropie et les fondations dans cette lutte en faveur de la préservation de l’environnement?

JA: Déjà, c’est une problématique qui s’adresse à l’ensemble de l’économie. Pas uniquement aux fondations ou aux acteurs de la philanthropie. Cela exige toujours une vision à long terme, de la patience, d’accepter de prendre des risques. Grâce à la structure de la fondation, c’est ce que nous pouvons mettre en place. Nous ne subissons pas la pression des rapports trimestriels avec la sanction des financiers et de la bourse. 

SS: C’est le rôle de la fondation de jouer une fonction d’aiguillon. Il faut aussi qu’on tienne compte de l’économie. On a un impact sociétal à l’échelle de l’ensemble du territoire. Au-delà de la RSE (pilotée par le comité CSR), on veut aller vers la « shared value ». On parle beaucoup de l’environnement. Mais il ne faut pas oublier l’humain et les conditions de vie dans lesquelles il vit. Si on résout un problème, celui des biotopes et écosystèmes, sans s’attaquer à l’autre, celui des conditions de vie des humains, c’est vain.

JA: Il y a un moment où il faudra intervenir à coup de lois. Tout prend du temps. Or, le climat n’a plus le temps d’attendre. C’est très compliqué car il n’y a pas de solutions parfaites. Et on est pétri de contradictions.

SS: L’un des apports clefs des fondations peut résider dans le fait de stimuler l’innovation. Des alternatives viendront d’une innovation moins vorace et high tech, avec les moyens de chacun. Et là, des philanthropes et des fondations ont un rôle à jouer.

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

Du même auteur:

Offshore, Consortium, paradis fiscal: des clefs pour comprendre
RUAG vend sa division Mechanical Engineering

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."