Bilan

L’omerta sur le harcèlement sexuel existe aussi en suisse

L’affaire DSK révèle le silence fait sur les comportements importuns. Une femme sur trois et un homme sur dix en ont été victimes ici aussi. Des agissements condamnés par la loi sur l’égalité.

Juliette* a intégré une équipe très décontractée dans une entreprise de communication. Le matin, le chef de service salue les collaboratrices en embrassant son doigt et le leur collant sur la joue. Le même leur fait des massages insistants sur les épaules, tire sur leur soutien-gorge et les invite avec de gros rires à regarder des femmes dénudées sur son écran. Exemples de remarque: «T’es bien roulée pour une femme qui vient d’accoucher.» Un supérieur lui glisse une fois à l’oreille: «Viens par là, je vais te faire jouir…» A celle qui s’offusque, les persécuteurs répondent: «Mais sois cool! On rigole, tu n’as pas le sens de l’humour…»

Juliette est allée dénoncer ces conduites auprès de la direction, comptant sur le fait que la personne responsable est une femme. «L’adjointe du directeur m’a dit: «Allez, y’a pas mort d’homme. Va boire un café avec ton chef pour discuter, tout va s’arranger…» Cela a été vraiment rude pour moi», relate la jeune femme. Pour défendre Dominique Strauss-Kahn, arrêté aux Etats-Unis pour agression sexuelle, l’ancien ministre Jack Lang a utilisé la même formule: «Y’a pas mort d’homme.» Une coïncidence révélatrice des mentalités. «Contrairement à ce que l’on pense, les femmes parlent de ce qu’elles subissent. Mais leur interlocuteur élude leurs doléances», constate Véronique Ducret, cofondatrice à Genève du 2e Observatoire, un centre de compétence sur le harcèlement sexuel.

Selon une étude du Bureau fédéral de l’égalité (2008), 28% des salariées et 10% des salariés ont été victimes de harcèlement sexuel sur l’ensemble de leur vie professionnelle. Les auteurs sont dans 64% des cas des hommes, seuls ou à plusieurs. La proportion de femmes atteint 16%. Des groupes des deux sexes sont en cause dans les 20% restant. En Suisse, de tels faits sont punis par la loi sur l’égalité depuis 1996. A Zurich, deux stagiaires d’hôtellerie se sont adressées à la direction après avoir été harcelées par leur chef. Le management couvre le harceleur et les licencie. Elles se sont adressées au Tribunal des prud’hommes qui leur a donné raison en 1998. Le licenciement illicite a coûté à l’hôtel six mois de salaire par employée, plus 7000 francs à chacune pour réparation du tort moral. A cela s’ajoutent 30 000 francs parce que l’hôtel a omis de protéger ses employées (lire encadré). L’affaire DSK démontre combien la question du harcèlement fait l’objet d’une omerta, en Suisse autant qu’en France. Juliette reprend: «On dénonce le comportement de patron du FMI parce que c’est un personnage important et qu’il a commis un crime. Mais un chef anonyme peut se conduire comme DSK se comportait au quotidien sans être le moins du monde inquiété.»

Sous nos latitudes, le dragueur convulsif reste un personnage respecté pour sa virilité, son caractère de «mâle dominant». «Tout ce qui a été caché dans l’affaire DSK en dit long sur le chemin à parcourir vers une certaine égalité. Je pense à l’autocensure des femmes. Et surtout à la perception des hommes qui considèrent le harcèlement et même l’agression comme une chose bénigne dont «on se remet», décrypte une observatrice féministe. Véronique Ducret détaille: «Certains climats sont propices au harcèlement, qui reste rarement motivé par un désir physique. Il s’agit d’un jeu de pouvoir qui passe par l’asservissement de l’autre. Une ambiance sexiste et sexualisée par la circulation d’images porno favorise les dérapages.»

Néfaste pour la productivité

Ces dysfonctionnements ont des conséquences néfastes pour l’entreprise. L’absentéisme augmente. La productivité de l’équipe entière diminue. Le collaborateur le plus susceptible de tomber en dépression n’est pas la victime mais celui qui a laissé faire sans rien dire et culpabilise. Sans oublier la détérioration d’image. «Prévoir l’éventualité de ces problèmes et mettre sur pied un dispositif ad hoc est la meilleure façon de les prévenir», indique Véronique Ducret. Selon l’étude du Bureau fédéral de l’égalité, les entreprises de plus de 500 collaborateurs ont pour la plupart pris des mesures, contrairement aux PME. Les plus offensives sur la question sont les compagnies américaines, comme le démontre l’exemple de Procter & Gamble, dont le siège Europe, Moyen-Orient et Afrique est basé à Genève. «P & G a une attitude ferme en matière de comportement, rapporte Frédérique Reeb-Landry, directrice générale P & G Genève. Le respect de l’autre figure parmi les valeurs privilégiées à l’embauche. En cas de problème, on peut s’adresser aux ressources humaines ou contacter anonymement un conseiller externe via une helpline. Les mesures vont de l’avertissement au renvoi.»

«La situation évolue mais lentement, note Véronique Ducret. Il y a vingt ans, les femmes considéraient le harcèlement comme faisant partie de leurs conditions de travail. Aujourd’hui, les plaintes restent rares, car seules celles qui n’ont plus rien à perdre vont jusqu’aux tribunaux.»

Silence L’arrestation de DSK a aussi démontré  le droit à la discrétion qui entoure le pouvoir.

Géopolitique

DSK, l’homme qui a rendu le FMI moins américain Arrivé en novembre 2007 à la tête du Fonds monétaire international, le Français l’a recentré sur les intérêts des puissances émergentes.

Au-delà de «l’affaire Sofitel», Dominique Strauss-Kahn se sera démarqué, au plan international, comme l’homme d’un FMI nettement moins sous influence américaine. Arrivé en novembre 2007 à la tête de l’organisation, le Français a présidé au rééquilibrage des droits de vote au profit des puissances émergentes. En novembre 2010, la Chine devenait le troisième membre du FMI, derrière les Etats-Unis et le Japon. Reflet probable de cette mutation, le ton du FMI s’est fait moins complaisant vis-à-vis de l’économie américaine. Dans un papier de juillet 2010, l’organisation prononçait quasiment la faillite des États-Unis: «Pour combler le déficit fiscal à long terme, constatait le FMI, il faudrait un ajustement fiscal permanent équivalant à 2000 milliards, ou 14% du PIB chaque année».

Par ailleurs, DSK a voulu placer le FMI à la pointe de la refonte du système monétaire international, jugé instable, s’alignant de ce fait à la contestation du maintien, à long terme, du dollar comme monnaie de réserve internationale. Même s’il s’est toujours dit conscient qu’une telle réforme prendrait du temps, et que la position officielle du FMI est que le «dollar US demeurera la plus importante monnaie de réserve mondiale «dans un futur prévisible»», le directeur du FMI s’est fait l’écho de la position chinoise, partagée par une majorité du G20. Il a plaidé pour un rôle accru des monnaies émergentes, et en particulier du yuan, dans un système monétaire restructuré. Il a prôné, en particulier, l’élargissement du panier des droits de tirage spéciaux (DTS) au yuan, dans l’idée de créer, à terme, une unité de réserve supra-souveraine qui soit stable. Les DTS n’incluent à ce jour que le dollar, la livre sterling, l’euro et le yen. Mais les résistances sont fortes. La réforme du système monétaire était à l’ordre du jour du G20 de février. Elle n’a mystérieusement pas laissé de traces sur le communiqué final. [MZ]

Droit

L’employeur est responsable Le fardeau de la preuve reste du ressort de la victime.

Le Code pénal suisse punit formellement le comportement d’un employé qui affiche ostensiblement son écran de photos érotiques en présence d’une collègue et tient des propos à connotation douteuse. Marianne Favre Moreillon, directrice du cabinet juridique DroitActif à Lausanne, rappelle à travers cet exemple de la jurisprudence suisse que le harcèlement sexuel relève autant de propos désobligeants que d’actes déplacés ou d’attouchements importuns. Cependant, les faits doivent être entièrement démontrés par le plaignant. «La simple vraisemblance de l’atteinte à la personne ne suffit pas, certifie la spécialiste en droit du travail. Il n’y a pas d’allégement du fardeau de la preuve. Le juge peut toutefois tenir compte d’autres indices, notamment des déclarations de témoins indirects.»

L’employeur, tenu de protéger la dignité de ses collaborateurs, joue un rôle déterminant. La loi lui attribue un rôle proactif. Si la victime parvient à prouver la passivité de la direction face au harcèlement sexuel, c’est à l’entreprise qu’incombe la responsabilité. Une solution pour protéger les collaborateurs et éviter les tribunaux?: «L’entreprise doit édicter un règlement contre le harcèlement sexuel, moral et psychologique, explique Marianne Favre Moreillon. Ce document doit entre autres établir les démarches à suivre, désigner les personnes compétentes auxquelles s’adresser à l’interne et prévoir les sanctions encourues…»

Si la procédure interne n’aboutit pas, la victime peut toujours déposer une plainte civile (contre l’employeur) ou pénale (contre l’auteur des actes de harcèlement). [DA]

* Prénom changé Utile: le site non-c-non.ch donne un vade-mecum destiné aux employeurs pour prévenir le harcèlement.

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan et community manager pour le site bilan.ch, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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