Bilan

L’homme qui a «civilisé» Pilatus

Le PC-12, et maintenant le PC-24, sortent l’avionneur helvétique de la dépendance du seul marché militaire. Le haut de gamme en plus. Rencontre avec Oscar Schwenk, son président.
  • Oscar Schwenk a commencé sa carrière en tant qu’ingénieur en aérodynamique.

    Crédits: Pilatus
  • Le PC-24, biréacteur d’affaires de Pilatus, vole à 815 km/h à 45 000 pieds.

    Crédits: Pilatus

L’homme est chaleureux mais discret. 

En dépit du fait qu’il a été CEO du seul fabricant d’avions suisse durant dix-huit ans et président depuis 2012, les portraits d’Oscar Schwenk sont rares. Peut-être parce qu’il a pris ses fonctions en 1994 quand les ventes à l’Afrique du Sud de PC-7 Mk II faisaient débat? En Suisse, évoquer Pilatus, c’est inévitablement éveiller des polémiques sur la militarisation de ces avions prévus pour entraîner les pilotes.

Avec le recul pourtant, force est de constater qu’Oscar Schwenk a «civilisé», entendez élargi au marché civil, les activités de l’avionneur. Elles représentent aujourd’hui la moitié de ses 986 millions de francs de chiffre d’affaires en 2017. Née à la veille de la Seconde Guerre mondiale et longtemps fleuron du groupe de matériel militaire Oerlikon Bührle, Pilatus ne renie pas pour autant ses origines. Le succès des PC-7 Mk II a supporté celui, lent à démarrer, du PC-12 dans les années 1990. Et les ventes de l’avion d’entraînement PC-21 en Australie, Inde, France… ont, en plus du succès du PC-12, permis à Pilatus d’autofinancer les 500 millions de francs du développement de son premier jet, le PC-24. Une volonté d’autonomie qui est clairement la marque d’Oscar Schwenk.  

Lire aussi : Pilatus livre son premier jet PC-24 aux Etats-Unis

Fils d’une famille paysanne du canton de Lucerne, il a commencé sa carrière en tant qu’ingénieur en aérodynamique. «Mon premier job était de tester les arrivées d’air des moteurs des Tornado à la Fabrique fédérale d’avions», confie-t-il. En 1981, il rejoint Pilatus pour s’occuper de maintenance. «L’entreprise n’allait pas bien. Nous n’avions qu’un avion viable (le PC-7)
et il était déjà ancien. Il n’y avait ni passion ni argent. Nous n’étions qu’une filiale d’un conglomérat avec plus de la moitié de l’activité dans la sous-traitance. Et pas que pour l’aviation. Pilatus faisait des bateaux, des composants de four et même des laveuses de voiture.»

La chance d’Oscar Schwenk est de prendre la direction du projet de modernisation MkII du PC-7. Comme c’est un succès commercial, cela lui donne une grande crédibilité, non seulement pour lancer le PC-12 en 1991, mais pour rendre l’entreprise autonome. «A un moment, avec un groupe de 35 personnes clés nous avons dit que si notre stratégie n’était pas acceptée nous quitterions l’entreprise pour en faire une nouvelle. Finalement, j’ai pu quasiment choisir les nouveaux actionnaires.» 

Ces nouveaux actionnaires, au début, c’est un groupe de six personnes qui croient dans sa stratégie. «Nous avons dit: condition numéro un,  il n’y aura pas de dividendes pendant huit ans, condition numéro deux: pas d’exit pendant huit ans. Et nous avons choisi d’être un pur fabricant d’avions mettant fin à la sous-traitance.» Cette stratégie suppose vite des produits non seulement militaires mais civils. «Nous avions toujours eu le problème d’être soit submergés, soit sans travail», explique l’entrepreneur. Etre sur les deux marchés permet aujourd’hui d’équilibrer les plans de charge, tant des bureaux d’études que des ateliers.

L’effet de rareté du PC-24

Désormais, avec 1600 PC-12 en service et une production de 80 à 100 avions par an (un record dans l’industrie pour un seul type d’appareil), le PC-12 est copié par la concurrence comme avec le Denali que Cessna va lancer en 2020. Mais il y a vingt-cinq ans, l’industrie raillait les petits Suisses sans expérience de l’aviation d’affaires, ni des cabines pressurisées, et leur idée de monoturbine quand on croyait qu’avoir plusieurs moteurs était un gage de sécurité. 

«Il n’y a pourtant jamais eu d’accident mortel lié à une panne moteur d’un PC-12», relève aujourd’hui le meilleur client européen de l’entreprise, Cedric Lescop, CEO de l’opérateur d’avions en multipropriété Jetfly. Véritable passionné de Pilatus, il a fait passer sa flotte de PC-12 de neuf en 2010, lorsqu’il reprend Jetfly à 30 ans, à vingt-deux aujourd’hui. «Les PC-12 peuvent se poser sur trois fois plus de terrains que les jets classiques et ils se déprécient beaucoup moins vite. Nous avons donc concentré notre flotte uniquement sur cet appareil», précise-t-il.
Il ne compte pas s’arrêter là, avec 4 PC-24 en commande. «D’ici dix ans, nous prévoyons d’opérer avec 35 PC-12 et 25 PC-24.»

Pour Cedric Lescop, le succès du nouveau jet suisse est certain. «Comme avec le PC-12, on a dit qu’il serait impossible d’avoir un avion rapide en altitude et lent pour se poser court, qui plus est avec une cabine moyenne de 14 m2.» «Cela a été un de nos principaux challenges», confirme Oscar Schwenk. Entre un design spécial des ailes et des aérofreins puissants, Pilatus est parvenu à créer un appareil qui vole à 815 km/h à 45 000 pieds et se pose en à peine 700 mètres quand il en faut 1000 à un petit jet. 

«Nous avions pris un risque en annonçant l’avion à EBACE en 2013», poursuit Oscar Schwenk. Pour autant, et malgré la crise qu’a traversée l’aviation d’affaires, le carnet de commandes a dû être arrêté
à 84 appareils livrables d’ici à mi-2020. Bien que l’explication officielle fût qu’il fallait attendre la certification des autorités européennes et américaines (intervenue en décembre 2017), cela a créé un effet d’exclusivité aboutissant à une impressionnante liste d’attente. 

Un heureux hasard? Pas tout à fait, à entendre le roué Oscar Schwenk. «Nous réfléchissons beaucoup à ce que nous faisons», admet-il. Avionneur, mais toujours aussi paysan entre les 150 vaches Angus qu’il élève dans la ferme qu’il a construite il y a deux ans près de Lucerne et un autre troupeau en Australie, le très indépendant Oscar Schwenk est aussi vendeur de PC-24. C’est en écoutant ses clients qu’il a affiné cette stratégie exclusive. Ses clients mais aussi ses employés, pour qui il est une sorte de patriarche dur mais aimé qui privilégie le local. Même si Pilatus s’apprête à ouvrir une petite usine pour les intérieurs aux Etats-Unis, c’est à Stans (NW) que l’entreprise crée des emplois. Au rythme de 150 à 200 par an depuis quatre ans.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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