Bilan

L’exode californien des start-up européennes

Les pépites quittent de plus en plus tôt le Vieux-Continent pour se développer et se financer aux Etats-Unis, en particulier dans la Silicon Valley. Elles deviennent parfois des sociétés de droit américain.
  • Le marché américain permet un développement plus rapide.

    Crédits: Howard Kingsnorth/Getty
  • Le Français Jonathan Anguelov a rejoint un incubateur américain un an après avoir créé Aircall.

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  • Alexis Bonillo, fondateur de Zenly, vient de poser ses valises à San Francisco.

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A première vue, l’histoire a tout d’une success story entrepreneuriale suisse.

La concrétisation du rêve américain pour une technologie développée sur le campus de l’EPFL et qui allait connaître un retentissement mondial: le langage de programmation Scala. Encore confidentielle, la start-up Typesafe, rebaptisée depuis Lightbend, lève en 2011 plus de trois millions de dollars auprès du capital-risqueur américain Greylock. Un but: se développer sur le marché américain et, de là, conquérir le monde.

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Cinq ans plus tard, l’objectif est en passe d’être atteint. La société vient encore de lever 20 millions en avril 2016 auprès d’Intel Capital. Toutefois, Martin Odersky, professeur à l’EPFL et créateur de Scala, ne dirige plus aujourd’hui Lightbend. «Nous avions des besoins en trésorerie, détaille-t-il. Quand Greylock a investi, une contrepartie était d’enregistrer la société dans le Delaware, alors nous avons dû faire le flip. Les capital-risqueurs américains interviennent d’avantage que les européens dans la structure et ont, notamment, mis en place un CEO américain. Aujourd’hui, la R&D reste en Europe, mais management et force de vente sont à San Francisco.» 

Incontournable pour les technologies européennes

Capitaux américains, raison sociale américaine, management américain, le cas interpelle. Polytech, société de conseil en investissement présente à l’EPFL et partie prenante du développement de Typesafe, s’est associée début 2016 à la californienne Ecosystem Ventures pour permettre aux start-up repérées sur le campus de gagner le plus vite possible la Silicon Valley. Pour Alexander Fries, d’Ecosystem Ventures, la partition est logique: «L’Europe dispose des meilleurs ingénieurs, innovation et centres de R&D au monde. Aux Etats-Unis, nous avons ce qui leur manque: la maîtrise en vente et marketing, et le capital-risque. Quand on met au point une technologie ou un produit innovant, il faut prendre rapidement le marché pour créer des barrières à l’entrée avant que la concurrence ne se manifeste, d’où l’idée de bouger rapidement.»

L’exode des start-up concerne toute l’Europe. En juillet 2015, un an à peine après avoir créé Aircall, un software innovant dédié au support client pour les entreprises, le Français Jonathan Anguelov s’installe avec toute son équipe dans le célèbre incubateur FiveHundred à San Francisco.

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«Pendant trois mois, nous n’avons laissé que deux stagiaires à Paris. Nous nous sommes développés rapidement sur le marché américain, beaucoup plus mature en termes de digitalisation.» Un constat que partage Martin Odersky, inventeur de Scala: «Comme la concurrence est très dure aux Etats-Unis, en particulier dans la Silicon Valley, les entreprises adoptent plus volontiers un produit comme Scala qui procure une avance technologique. Sans compter que même en Europe, dans notre domaine, le produit est plus crédible venant des Etats-Unis.»

La traction du marché américain, c’est également ce que cherche Zenly, une des plus prometteuses start-up françaises du moment, qui vient de poser ses valises à San Francisco. Créée en 2015, après deux ans de développement, la plateforme sociale propose de géolocaliser ses amis en temps réel. Avec 10% de croissance par semaine, Zenly atteint désormais 2 millions d’utilisateurs dans le monde.

«Dans la Silicon Valley, on peut recruter des talents passés par Facebook ou Tinder, ce qui permet de progresser en design et marketing, relève Alexis Bonillo, fondateur. Mais surtout, le marché américain est homogène. Par exemple, nous cherchons à nous développer par des actions sur les campus universitaires. L’Europe, c’est 30 pays et autant de réglementations, des supports à traduire en vingt langues. Le marché américain est plus accessible.»

L’Europe peine à drainer les capitaux

En Europe, la tendance inquiète, comme le souligne Raouti Chehih, CEO d’EuraTechnologies, un des plus importants incubateurs du continent: «Il est clair qu’aux Etats-Unis, avec une langue, une réglementation, une monnaie, on supprime 90% des difficultés, rendant la case US presque obligatoire pour un développement accéléré. Le problème, c’est que les investisseurs américains se positionnent de plus en plus tôt dans le développement des entreprises européennes et leur demandent parfois un flip. Elles deviennent alors américaines pour des raisons légales ou fiscales. Mais ont-elles réellement le choix? La vraie question qui se pose aujourd’hui, c’est comment garder de la valeur en Europe et limiter cette fuite des cerveaux de l’entrepreneuriat.»

Le retard du capital-risque européen pèse toujours lourd dans la balance. En 2015, les venture capitalists (VC) ont investi 13,5 milliards sur le Vieux-Continent contre près de 80 milliards aux Etats-Unis, selon un rapport CB insights venture. Une part croissante des investissements américains se tourne aujourd’hui vers les phases les plus précoces du développement des entreprises (seed et early stage) mais rarement en Europe comme le relève Alexander Fries, d’Ecosystem Ventures à San Francisco: «Aujourd’hui, l’Asie est beaucoup plus attractive pour les VC américains, en particulier l’Inde qui concentre plus d’investissements de start-up et d’incubateurs que l’Europe, alors qu’il n’y avait quasiment rien il y a dix ans! Certains peuvent investir dans une société européenne, mais uniquement si elle s’établit aux Etats-Unis. Entre une start-up américaine qui cherche un succès rapide avec un gros réseau dans la Silicon Valley et une start-up suisse qui veut croître de manière organique en levant peu de fonds et développant peu sa force de vente, on sait déjà où iront les investissements.»

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Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

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Diplômé du master en management de l’Ecole supérieure de Commerce de Nantes, Joan a exercé pendant sept ans dans le domaine du recrutement, auprès de plusieurs agences de placement en France et en Suisse romande. Collaborateur externe pour Bilan, Il travaille en particulier sur des sujets liés à l’entreprise, l’innovation et l’actualité économique.

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