Bilan

KBA-NotaSys, septante ans d’affaires discrètes

Quatre billets de banque sur cinq sont passés par au moins une machine de la PME lausannoise. Elle a ouvert ses portes à Bilan.

  • Le procédé de fabrication des billets est complexe et singulier.

    Crédits: François Wavre/lundi13, kba
  • Le bâtiment actuel, à Lausanne. KBA-NotaSys possède aussi un site en Allemagne
    et un autre en Autriche.

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  • Eric Boissonnas dirige KBA-NotaSys depuis 2012.

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Fondateur d’Organisation Giori à Lausanne en 1952, Gualtiero Giori descend d’une famille active dans l’impression de documents fiduciaires. (Crédits: kba-notaysys)

Si puissante et pourtant quasi invisible. En bout de piste de l’aérodrome de la Blécherette, dans les quartiers nord de Lausanne, on accède au discret bâtiment par derrière. Simple logo, aucune indication de l’activité, la sobriété est telle qu’on peine à imaginer qu’au sein des locaux vaudois de cette entreprise – KBA-NotaSys, anciennement KBA-Giori - se conçoivent une grande partie des équipements permettant l’impression des billets de banque en circulation dans le monde, et ce, depuis près de septante ans. Une des industries les plus secrètes de la planète, aussi inconnue du grand public que familière des plus grands dirigeants, qui ne va pas sans rappeler un autre leader, lui aussi vaudois, le spécialiste de l’encre sécurisée des billets de banque Sicpa.

Invention du standard du billet de banque

C’est d’ailleurs en raison de la présence de Sicpa à Lausanne que l’Italien Gualtiero Giori choisit en 1952 de s’implanter en Suisse. Il crée à Lausanne une société spécialisée dans l’impression, qu’il baptise Organisation Giori.

... Son grand-père, Dino Coen, était le fondateur de Coen & Compagnia à Milan, qui a imprimé les billets de banque espagnols en 1938.espagnol. (Crédits: kba-notaysys)

L’homme n’a déjà rien d’un novice dans le billet de banque: il descend de Dino Coen, fondateur de Coen & Compagnia à Milan. Précurseur dans l’impression de documents fiduciaires, cette entreprise avait conçu, dans les années 30, la première machine d’impression en Intaglio – taille-douce, où la ligne à imprimer est incisée dans le support - et en plusieurs couleurs. En outre, Gualtiero Giori revenait en Europe après un exil en Argentine. Là-bas, il avait développé un projet de billets modernes et réussi à convaincre le leader argentin Juan Peron de les adopter. Ils s’imposeront comme le nouveau standard en termes de format, couleurs et vitesse d’impression.

Depuis la Suisse, Gualtiero Giori se tourne vers l’Allemagne pour la réalisation des machines pour Organisation Giori. Plus précisément, il s’adresse à Koenig & Bauer (KBA), célèbre pour avoir lancé, dès 1814 à Londres, la première machine à double cylindre, permettant de sortir 2000 copies du Times par heure. Toujours actif au niveau mondial, Koenig & Bauer réalise aujourd’hui 1,2 milliard de chiffre d’affaires avec 5700 employés. Leur partenariat n’a jamais cessé.

Les premiers bureaux sont situés rue de la Paix 4, à Lausanne. (Crédits: kba-notaysys)

Dans les années 60, une coentreprise est créée avec l’anglais De La Rue afin de concevoir et de commercialiser la technologie d’impression (90% de l’émission des billets mondiaux à eux deux). Mais au tournant du millénaire, la question de taille critique se pose à nouveau. «On entrait dans une phase plus industrielle encore, où d’importants investissements étaient nécessaires», se souvient Eric Boissonnas, CEO, qui a rejoint l’entreprise en 1996, quatre ans après le décès de Gualtiero Giori: «A mes débuts en tant que directeur commercial, les employés me disaient qu’on entendait encore sa voix résonner dans les couloirs», évoque-t-il, pour souligner la persistance de la figure tutélaire du fondateur dans l’esprit des plus anciens. Finalement, KBA rachète l’entreprise lausannoise en 2001. De La Rue Giori devient KBA-Giori, puis KBA-NotaSys en 2011.

Corée du Nord et Corée du Sud se rencontrent à Lausanne

Dans le hall d’exposition, tenu jusqu’alors à l’écart du regard du public et des médias, l’appareil industriel se déploie, illustrant la complexité du procédé de fabrication. Pas moins de 9 étapes sont requises pour la réalisation de chaque billet suisse, de la taille-douce à la numérotation, en passant par l’application d’hologrammes et l’offset. L’offset, précisément, est effectué sur une impressionnante machine de plus d’une dizaine de cylindres qui imprime recto verso simultanément, permettant un alignement des deux faces avec une précision de 20 microns. «C’est comme de l’horlogerie fine», relève, non sans une certaine fierté, l’un des instructeurs.

Ici sont présentées des machines conçues selon les besoins spécifiques de chaque émetteur. Recherche et développement, prépresse et design des billets émanent toujours du site historique lausannois. Testé, ajusté, puis validé par le client, l’appareil de production est ensuite intégralement démonté pour être remonté dans les imprimeries des banques centrales partout sur la planète. 20 instructeurs ainsi que l’équipe de maintenance sont la majorité du temps en déplacement. «Le monde de l’impression de sécurité est un petit monde, rappelle le CEO, Eric Boissonnas. 65 à 70 imprimeries d’Etat, tout autour du globe. Nous nous connaissons depuis longtemps, c’est un business basé sur la confiance.» De fait, 80% des 160 milliards de billets en circulation dans le monde sont passés par au moins une machine de KBA-NotaSys.

27 octobre 1952: Inauguration de l’entreprise Organisation Giori. Gualtiero Giori est debout au centre. (Crédits: kba-notaysys)

Ce monde est tellement petit qu’en 2012 se sont croisées sur ce même site les autorités de Corée du Nord et Corée du Sud. «Nous étions un peu tendus, se souvient Eric Boissonnas, mais tout s’est bien passé. Au petit déjeuner, ils se sont assis ensemble, et leur table était même celle où l’on échangeait et rigolait le plus volontiers.»

Une entreprise pour la vie

L’innovation est partout, et raconte l’évolution du billet de banque. Comme cette machine dédiée à l’impression du procédé SPARK®, encre à couleur changeante et dynamique, inventée en 2004 par Sicpa et introduite sur les billets chinois en 2008. La gravure taille-douce est désormais gérée par commande numérique, ce qui n’empêche pas les graveurs d’être formés au burin, pour une meilleure compréhension des spécificités de la tâche. «La confidentialité est une nécessité absolue, rappelle Eric Boissonnas. Si vous entrez dans ce métier, il est probable que vous n’en sortiez pas. Des employés font des carrières entières au sein de l’entreprise. La formation est très longue, cinq à dix ans pour un imprimeur qualifié.»

KBA-NotaSys, l’entreprise pour la vie, a pourtant dû se séparer d’une petite cinquantaine d’employés, un quart de ses effectifs en 2017. Une restructuration poussée par un marché plus concurrentiel depuis la crise de 2008 marqué par la lutte avec son unique compétiteur japonais Komori et un contrôle accru des coûts par les banques centrales - l’impression d’une unité pouvant monter à 40 centimes.

1952: «Etudes et réalisations d’installations complètes pour impression de papiers fiduciaires» (Crédits: kba-notaysys)

La réponse de KBA-NotaSys? L’innovation, encore et toujours, incarnée par Aurélie Berthon, directrice de la stratégie produits et de l’innovation. La jeune ingénieure détaille les défis actuels de l’industrie: «Le billet doit être à la fois identifiable et très difficile à reproduire. La sécurité s’évalue à trois niveaux: intuitif, le consommateur doit sentir au toucher et au bruit le billet, pour les contrôles dans les commerces et les machines, et à un niveau absolu pour les banques centrales. On réfléchit pour le futur à la cohabitation billet-paiements digitaux et de nouvelles technologies seront présentées en juin prochain.» A cette occasion, KBA-NotaSys changera sa raison sociale et prendra le nom de Koenig & Bauer Banknote Solutions.

L’innovation est également synonyme de collaboration avec des acteurs de l’industrie ou des institutions comme l’EPFL, ceci dans le but de lutter contre la contrefaçon. Celle-ci a changé de forme, selon Eric Boissonnas: «On avait affaire avant à des artisans équipés de machines avec un savoir-faire. Aujourd’hui, ce sont des jeunes, souvent de 14 à 20 ans, qui commandent en kit sur le darknet.»

Dès 1956, la machine Simultan permet une impression recto verso simultanée de qualité. (Crédits: kba-notaysys)

Croire en l’avenir du cash

Autre grand défi, l’explosion des moyens de paiement digitaux. Un constat qui n’entame pas la confiance d’Eric Boissonnas en l’avenir du billet de banque. «Singapour annonçait la fin du cash au début des années 2000, et, à ma connaissance, les billets y circulent toujours très bien. De plus, on voit une volonté de la jeune génération d’échapper au tracking généralisé promis par le digital.»

Malgré cette confiance affichée, l’évolution des moyens de paiement amène aujourd’hui la discrète industrie du cash à sortir du bois. KBA-NotaSys, comme Sicpa, tient aujourd’hui une place centrale dans l’International Currency Association et son mouvement CashMatters qui défendent la profession. Eric Boissonnas met en avant le côté fédérateur des coupures: «Le billet de banque est familier, il passe dans les mains du monde entier. Sa conception tient compte du climat - plus ou moins humide -, des habitudes plus ou moins froissé, mais aussi des éléments culturels qui figurent dessus. Il fait partie de l’identité.»

Le procédé de fabrication des billets est complexe et singulier. (Crédits: François Wavre/lundi13, kba)

Le billet résiste

croissance On l’annonçait condamné. Menacé par la généralisation de la carte de crédit, les outils de paiement d’Apple ou de Samsung, les cryptomonnaies ainsi que la multiplication des solutions digitales, le cash poursuit pourtant, contre vents et marées, une expansion modérée. L’industrie du billet de banque connaît une croissance de 1,5 à 2% par an, et aujourd’hui quelque 160 milliards de coupures sont imprimées dans le monde chaque année. Plus de 6 milliards de billets seraient annuellement fabriqués par la seule Union européenne. Seuls 25% des billets en circulation serviraient à des transactions en Europe, en faisant avant tout un instrument d’épargne. Contredisant l’adage, la Suisse maintient son attachement au cash qui totalise aujourd’hui encore 70% des transactions et 45% des montants dans le pays, contre 10% et 5% pour la carte de crédit.

(Crédits: François Wavre/lundi13, KBA)
(Crédits: François Wavre/lundi13, KBA)
Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

Lui écrire

Diplômé du master en management de l’Ecole supérieure de Commerce de Nantes, Joan a exercé pendant sept ans dans le domaine du recrutement, auprès de plusieurs agences de placement en France et en Suisse romande. Collaborateur externe pour Bilan, Il travaille en particulier sur des sujets liés à l’entreprise, l’innovation et l’actualité économique.

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