Bilan

Kapaw veut grandir et humaniser l’info

La jeune entreprise d’informations vidéo fondée à Genève veut conquérir la Suisse, et ensuite la France et l’Allemagne. Cette année, elle visera plus de plateformes et favorisera de nouveaux visages.

De g. à dr.: Etienne Kern (éditorial), Mickael Rochat (COO), Geoffrey Moret (CEO) et Aleksis Bourqui (directeur contenu).

Crédits: Aleksis bourqui

En parcourant les locaux situés au fond d’un bâtiment industriel à la Praille (Genève), on a l’impression de visiter une startup du web. Déco fonctionnelle, équipe jeune en jeans et baskets, matériel de tournage
et écran de montage, les séances de la rédaction se déroulent au ras du sol sur des poufs, et le briefing se fait en anglais car on est en conférence avec le confrère de Zurich. Sur la table traînent des magazines Harvard Business Review et GQ. On se trouve chez Kapaw, là où se créent les actualités en vidéo d’un média fondé il y a trois ans par Geoffrey Moret (CEO), Aleksis Bourqui (directeur du contenu), Etienne Kern (en charge du contenu éditorial) et Mickael Rochat (COO). 

Etienne, Mickael et Geoffrey se sont rencontrés à l’école CREA où ils ont effectué un bachelor en marketing digital. Geoffrey avait côtoyé Aleksis dans une startup commune, Goodwall, durant leurs études. S’intéressant de près à la crise des médias, ils voyaient en même temps les succès de Vice, Buzzfeed ou Vox, qui prouvaient que les jeunes ne se désintéressaient pas des médias mais les consommaient différemment. A l’aide d’un peu de capital familial, Geoffrey et Mickael ont alors financé le démarrage de Kapaw.

Ambitions zurichoises

Le pari audacieux de ces entrepreneurs de se lancer au milieu d’un paysage encombré de médias professionnels en Suisse romande, en diffusant les informations dans le format qui ne les ennuie pas, et n’ennuie donc pas leurs congénères, sans s’encombrer des codes habituels du journalisme, est plutôt réussi. Kapaw, à ce jour entièrement basé sur Facebook et sur Instagram, produit une information stimulante, uniquement en vidéo, accessible à un public large. La rédaction se compose de onze collaborateurs, dont trois à Zurich. Les sujets sont abordés sur un ton plus désinvolte que les médias traditionnels. Leur modèle, c’est Brut, média vidéo français fondé en même temps qu’eux en 2016, que l’on voit souvent circuler sur Facebook. Comme ce dernier, l’information de Kapaw reste rigoureuse au plan des faits, mais succincte et sous-titrée, gratuite, attirant un public pressé, jeune et curieux qui s’informe typiquement sur son mobile. 

L’esprit innovant des jeunes Romands a enthousiasmé des investisseurs de la première heure, parmi lesquels l’éditeur Sébastien Lamunière, Christian Vaglio-Giors (Neo Advertising), Beth Krasna (vice-présidente du conseil des EPF) et Rosella Weber et René Engelmann (CREA), qui ont investi à titre personnel. Ces investisseurs restent néanmoins minoritaires, la majorité de l’actionnariat demeurant
en main des fondateurs.

En moyenne, une vidéo sur Kapaw (qui dure rarement plus d’une minute et demie) récolte 30 000 à 40 000 vues sur Facebook. A 50 000, le résultat est jugé très bon. «Cela après le changement d’algorithme de Facebook; avant, c’était 110 000 vues en moyenne», précise Geoffrey Moret. Parfois, il y a des cartons d’audience: certaines vidéos récoltent 6 millions de vues. «Mais le point déterminant, c’est l’engagement sur la vidéo», explique Geoffrey, à savoir les commentaires et partages. L’objectif constant est d’améliorer encore l’audience: «Nous sommes les premiers en termes d’engagement en Suisse romande dans notre tranche d’âge; le but est que l’audience grimpe encore et que l’engagement ne baisse jamais.» 

Depuis fin 2018, Kapaw s’est implanté à Zurich. «Nous recrutons en Suisse alémanique, afin d’y établir une rédaction indépendante et spécialisée dans les sujets locaux.» Geoffrey a lui-même déménagé outre-Sarine pour lancer le projet et faire de Zurich la base principale de Kapaw. L’ambition est claire: «D’ici à 2019, nous voulons être numéro 1 dans cette tranche d’âge au niveau national.»

«Être sur toutes les plateformes»

Sur les risques qu’implique la dépendance envers Facebook, à commencer par les fréquents changements d’algorithmes, Geoffrey rappelle que chaque média dépend d’une plateforme ou d’une autre. Ce choix a été fait pour des raisons concrètes: «Jamais nous n’aurions pu construire aussi vite une audience à si faibles coûts.» Il souligne que YouTube exige des formats vidéo différents et plus longs que ceux que Kapaw produit. «Avec Facebook et Instagram, nous pouvions réaliser des formats courts pour raconter nos histoires comme on le souhaitait.» Passée cette première étape, l’équipe s’ouvre à des formats diversifiés. «Le but, en 2020, sera d’être sur toutes les grandes plateformes désormais.»
A ce jour, Kapaw a un site web propre, mais qui redirige vers Facebook et Instagram.Le site est appelé à se développer. «En tant que marque médiatique, il faut être partout», estime aujourd’hui le cofondateur.

Les Genevois veulent conquérir la Suisse d’abord, puis l’Allemagne et la France dans un deuxième temps.
En France, le terrain est déjà occupé par Brut et Konbini, «mais nous sommes convaincus qu’il y a une place à prendre», affirme le Genevois de 26 ans.

Le potentiel repose sur le même constat de base: «La lecture se passe pour l’essentiel sur téléphone mobile, et le format principal reste la vidéo.» Mais avant tout, les associés misent sur les compétences journalistiques dans l’équipe. «Une bonne plume, c’est essentiel. Ensuite, on a le temps de former et développer les compétences vidéo.» Editorialement, l’équipe se focalise sur les sujets locaux suisses,
la technologie et l’environnement. Le lecteur a typiquement 25 ans, de niveau universitaire, et plutôt masculin. «En Suisse, cela fait beaucoup de gens.» Sur Instagram, le lectorat de Kapaw se partage de façon équilibrée entre femmes et hommes. Au niveau de l’équipe, pour l’heure, elle compte seulement deux collaboratrices, basées à Zurich. Ce que les jeunes gens aimeraient équilibrer. «La diversité, on y pense !»

Humaniser la marque

Autre corde qui manque à l’arc de Kapaw: l’influence éditoriale, le commentaire, la prise de position. 

Kapaw, comme quelques autres médias de sa génération, ne met pas l’accent sur le débat d’idées. Or, la création d’audience est forte sur les sites d’opinion et les vidéos d’influenceurs sur YouTube. Fidèle à sa jeunesse et à son accent sur les technologies vidéo, l’équipe de Kapaw consacre au demeurant une bonne partie de son briefing rédactionnel à des aspects techniques liés à la réception des vidéos, à ce qui a bloqué sur les réseaux, à ce qui a bien marché ou non en termes d’audience… 

Geoffrey Moret est conscient que l’esprit critique n’est pas caractéristique des vidéos Kapaw. «Nous avons pour philosophie qu’être crédibles et convaincre se fait mieux en étant calmes, rationnels, en présentant les faits plutôt qu’en s’agitant ou en étant rebelles ou subversifs.» Mais il a étudié le sujet et n’ignore pas l’intérêt des prises de position. Aujourd’hui, l’équipe veut humaniser la marque. C’est le grand défi de 2019: avoir des visages qui, naturellement, émettront des opinions et des prises de position. Une ambition qui s’inscrit dans l’objectif plus général de se développer en matière de diversité des styles de contenus.

Le modèle d’affaires vise à attirer de la publicité sur les vidéos, mais l’équipe réfléchit aussi à la possibilité de rendre son contenu payant. A ce jour, les comptes de l’entreprise de trois ans sont tout juste à l’équilibre, mais l’objectif en 2019 est d’investir plutôt que de se focaliser sur la rentabilité. «On construit Kapaw pour que nos petits-enfants y travaillent dans 100 ans», conclut Geoffrey Moret. 

Diffusées pour l’instant seulement sur Facebook, les vidéos de Kapaw s’adressent à un large public jeune et mobile. (Crédits: Dr)
Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan.

Du même auteur:

L'INSEAD délivre 40% de MBA en Asie
La bombe de la dette sera-t-elle désamorcée ?

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."