Bilan

Jonathan Brossard, 30 ans et déjà CEO

Le directeur général de Fischer Connectors à Saint-Prex (VD) est à la tête d’une multinationale qui emploie 550 collaborateurs sur trois continents.

Jonathan Brossard a pris la tête de l’entreprise familiale à 28 ans.

Crédits: Darrin Vanselow

Les dirigeants d’entreprise qui ont l’âge de Bilan ne courent pas les rues ni les sièges des multinationales. Né le 4 août 1988, le CEO Jonathan Brossard est un oiseau rare. Ce Franco-Suisse dirige depuis deux ans l’entreprise créée à Morges en 1954 par Walter Werner Fischer, ingénieur spécialisé dans la technologie du vide, le grand-père de sa femme: «Il est l’inventeur du système de verrouillage pour connecteurs circulaires push-pull (pousser-tirer). Il a travaillé avec Léon Mouttet, décolleteur à l’origine de l’entreprise Lemo, l’autre leader dans ce marché de niche. Les deux ont débuté dans un garage familial avant de vivre chacun leur vie.» 

Quasiment voisins, les concurrents Fischer Connectors et Lemo (dirigé par le petit-fils du fondateur, Alexandre Pesci) sont présents sur les principaux marchés mondiaux. En Asie, Lemo est plus actif en Chine que son concurrent, lequel est présent en Inde et au Japon. Lemo est plus important avec deux fois plus d’employés, reconnaît sportivement Jonathan Brossard. Tous deux se disputent le marché hautement concurrentiel de la connectivité push-pull qui représente 1,5 milliard de dollars à l’échelle mondiale. C’est une petite fraction du marché global des connecteurs et câblages, lequel représente 65 milliards de dollars, en croissance de 5% par an, pour des produits valant de 10 centimes à 10 000 francs. «Lemo peut parfois se positionner différemment ou plus activement au sein d’un même marché et vice versa. Par exemple dans le secteur médical, Lemo est plus présent dans les connecteurs plastiques et nous dans les solutions haut de gamme et stérilisables. Cela s’explique par l’expertise acquise dans le domaine de la très haute étanchéité et herméticité: Walter Werner Fischer est l’inventeur du premier connecteur fonctionnant sous vide.» 

Fan de sport automobile

Au siège de son élégante et fonctionnelle usine de Saint-Prex (VD), Jonathan Brossard prépare un voyage à New Delhi, où le groupe a ouvert une filiale en 2012. Devenu grand voyageur par obligation depuis qu’il a pris la tête de l’entreprise familiale à 28 ans, il possède un point commun avec le PDG de Lemo, la passion du sport auto. Alexandre Pesci a créé l’écurie suisse Rebellion, présente sur les circuits d’endurance et en Formule E. Jonathan Brossard, lui, se prépare à prendre le volant d’un bolide sport prototype au Mans, compétition sœur des 24 Heures du Mans. Comme son beau-père, il a pris goût aux circuits et participe au Championnat de France d’endurance. Un sport qui n’est pas forcément recommandé pour un CEO de 550 employés en Suisse, Grande-Bretagne, France, Allemagne, Italie, Etats-Unis, Hongkong, Inde et Japon! «Ce n’est pas plus dangereux que de monter sur une échelle», plaisante celui qui vient de poser en équilibre pour la photo. 

Juriste de formation

Originaire de Saignelégier (JU), Jonathan Brossard a suivi des études de droit à Lausanne, avec un master en HEC en droit économique: «J’étais parti pour une carrière d’avocat, lorsque mon père est décédé prématurément en 2012. Cela a été un grand choc. J’étais déjà assez proche de mon futur beau-père. Cette disparition a renforcé notre relation, confie le jeune CEO. Jusqu’alors, nous n’avions jamais parlé de transmission d’entreprise. Peter Fischer, président du conseil à 70 ans, voulait que cela arrive naturellement. La question s’est posée après mon entrée au conseil.»

 A la tête d’une entreprise familiale qui n’a pas à publier ses comptes, le CEO reconnaît un atout: «Une société se mesure par sa vision et sa contribution à l’économie. Pas à travers des chiffres. Nous sommes des entrepreneurs avant d’être des investisseurs à court terme. Nous n’avons pas les mêmes intérêts. Je préfère être agile qu’avoir les pieds dans l’argile.»

A-t-il dû affronter parfois de l’arrogance ou de la suffisance face à des interlocuteurs? «Oui et non, mais il faut s’affirmer sans s’imposer. Faire ses preuves et montrer de l’humilité. J’ai beaucoup écouté. La recette est valable pour tout patron arrivant aux commandes. Il faut savoir naviguer entre les icebergs. On ne peut pas débarquer avec des convictions fortes pour appliquer ses propres recettes dans un contexte différent. C’est moi qui me suis adapté à la situation. A 15 ans, on perd déjà des neurones. Je suis arrivé avec un regard neuf dans un domaine qui n’a pas beaucoup bougé en cinquante ans. Cela ouvre le champ des possibles. En tant que plus jeune cadre de la société, le mix des générations, des cultures et des opinions m’est très important.»

Du gilet connecté à l’avion stratosphérique

A 20 ans, l’étudiant Jonathan Brossard a accompli son service militaire. Il a payé ses galons de sergent en tant qu’explorateur dans les blindés à Thoune: «Binational, j’aurais pu être exempté, mais c’est une école de vie.» Encore astreint aux cours de répétition, le CEO a demandé à changer d’arme, n’arrivant plus à partir un mois sous les drapeaux. En revanche, son expérience de l’armée lui est utile dans un domaine d’avenir pour la branche: le gilet tactique dit intelligent. «Le soldat du XXIe siècle doit être équipé d’appareils destinés à accroître sa capacité opérationnelle. Le gilet connecté permet d’intégrer différents appareils, sans trop alourdir l’équipement. Le militaire déteste les ondes, il rend le soldat détectable. Le gilet intelligent est un véritable écosystème électronique relié à une seule batterie et à une seule centrale de communication. Le soldat gagne en sécurité, en efficience et en agilité. L’armée suisse s’y met aussi. Sous-officier, je comprends ces besoins.» 

Fischer Connectors œuvre avec les fabricants des plus gros producteurs d’armement: français, britanniques, américains, suédois, israéliens ou indiens. Le gilet des policiers est aussi un domaine qui intéresse ses ingénieurs, comme les applications plus légères destinées aux pompiers, aux agents de sécurité ou aux plates-formes pétrolières: «Le rôle de la connectivité est de transmettre un signal d’un point A à un point B. Les ondes permettent de transmettre seulement du signal, mais pas de la puissance. A l’avenir, la technique permettra de s’affranchir des batteries et de transmettre de la puissance.» 

Des projets innovants

Partenaire de SolarStratos, l’avion solaire que Raphaël Domjan veut envoyer dans la stratosphère, le groupe étudie des solutions haute performance destinées aux conditions extrêmes. Là aussi Jonathan Brossard, qui a passé sa licence d’aviation, connaît le domaine: «C’est important de participer à des projets auxquels on croit pour leur impact environnemental à long terme et là où nous avons une certaine légitimité.»

Autre domaine captivant, le projet «Twiice», l’exosquelette d’une startup de l’EPFL qui permet aux handicapés de remarcher. Fischer Connectors soutient et collabore au projet: «En matière d’innovation, il faut bien réfléchir avant de se lancer. On ne parle plus des lunettes connectées de Google. Le soufflé est retombé, au contraire de l’intelligence artificielle. Avant de créer un besoin pour une innovation technologique, on devrait d’abord déterminer les aspirations. Il ne faut pas se précipiter, je n’ai pas envie de prendre une direction pour être désavoué par le marché.»

Oliver Grivat

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