Bilan

Jobs d’été: des leaders leur disent merci

De nombreux patrons de grandes entreprises assurent avoir tiré de très bons conseils de carrière grâce à leurs jobs d’étudiants, pourtant abrutissants et mal rémunérés.

  • Après avoir exercé un petit boulot, Larry Page (Google) s’est juré de ne pas brider ses employés,

    Crédits: Chris Farina/Slaven Vlasic/getty images
  • Wendy Clark (DDB Worlwide) de rester humble

    Crédits: Dr
  • L’auteur Robert Kiyosaki de tirer parti des tâches ingrates

    Crédits: Nicholas Bailey
  • Guy Kawasaki (Apple) de saisir toutes les opportunités

    Crédits: Nicholas Bailey

Pour financer leurs études, se payer un logement ou se nourrir, de nombreux étudiants acceptent des jobs faiblement rétribués, harassants et peu gratifiants. Pourtant, ces expériences sont très formatrices et permettent de développer de solides aptitudes pour le leadership, ainsi qu’en témoignent de nombreux patrons.

Dans En toute franchise, adopter la sincérité bienveillante et devenez un super chef, un livre qui vient de paraître aux Editions Pearson, Kim Scott rapporte une anecdote intéressante au sujet de Larry Page. «Peu après mon arrivée chez Google, Larry me conta l’histoire de l’un de ses précédents chefs, qui se méfiait de l’ambition. Lors d’un stage d’été, il s’était vu confier une mission qu’il estimait pouvoir réaliser, à sa façon, en quelques jours si on lui laissait carte blanche. Il avait expliqué à son chef les atouts de sa méthode, mais celui-ci ne voulait rien savoir et insistait pour que tout soit réalisé «comme d’habitude».» Le célèbre cofondateur de Google n’eut par conséquent d’autre choix que de passer tout l’été à travailler sur le projet, au lieu d’y consacrer deux jours. «Ce gaspillage de temps et d’énergie fut une torture pour lui. Il venait de comprendre, comme la plupart d’entre nous, qu’un chef qui vous freine gâche votre existence. «Trois mois de ma vie perdus à jamais. Je ne souhaiterais jamais un tel chef à quiconque chez Google.»

Cette expérience désagréable a cependant été riche en enseignements. En effet, par la suite, Larry Page a veillé à ce que les responsables ne puissent pas enterrer les idées et les ambitions de leurs subordonnés. «De toutes les entreprises où je suis passé, Google est celle qui mettait les meilleurs garde-fous pour éviter que les managers ne brident les ambitions de leurs subordonnés», assure Kim Scott.

De réceptionniste à CEO

Autre exemple, celui de Wendy Clark, directrice générale de DDB Worldwide, agence de publicité de premier plan qui compte parmi ses clients McDonald’s, Volkswagen et Unilever. Interrogée lors de la conférence Ignition 2018 de Business Insider, elle a expliqué qu’un emploi qui n’était qu’une ligne sur son curriculum vitae lui avait enseigné une leçon d’humilité importante qu’elle transmet encore aujourd’hui aux jeunes générations: «Ne sois au-dessus de rien.»

Wendy Clark a commencé sa carrière au bas de l’échelle. «Il y avait des gens en position de pouvoir qui, quand j’étais réceptionniste, me prenaient de haut, me rabaissaient ou pensaient que je ne valais rien, se souvient-elle. Ils n’avaient aucune idée de ce qu’était mon histoire, mon parcours. Et je ne l’ai jamais, jamais oublié.» Ce premier emploi lui a cependant appris qu’un bon chef ne fait pas étalage de son autorité. Il est aussi disponible pour ses employés et veille à ne pas développer un complexe de supériorité. «Cela peut prendre la forme d’une intention aussi simple que d’aller chercher des cafés pour ses collègues avant une réunion, même en étant DG.»

Kim Scott, auteur d’un livre qui prône la sincérité afin de devenir «un super chef». (Crédits: Chris Farina/Slaven Vlasic/getty images, Dr, Nicholas Bailey)

Travailler gratuitement

Dernier point, mais pas le moindre, un job d’étudiant donne la niaque. Dans son best-seller Père riche, père pauvre, Robert Kiyosaki raconte qu’enfant, tous les samedis, il époussetait des boîtes de conserve sur les étagères d’une épicerie. Une tâche «atrocement ennuyeuse» effectuée, qui plus est, gratuitement car son patron s’était mis en tête de lui enseigner «une leçon de vie».

Rétrospectivement, Robert Kiyosaki concède que ce travail ingrat était une bénédiction déguisée. «N’étant pas payé, je fus forcé d’utiliser mon imagination pour trouver un moyen de gagner de l’argent.» A l’affût d’une opportunité, il demanda à récupérer les vieilles bandes dessinées qui partaient à la déchetterie et créa une bibliothèque pour les enfants du voisinage. Jackpot: la location des BD lui rapporta 9,50 dollars par semaine, une fortune pour l’enfant.

(Crédits: Chris Farina/Slaven Vlasic/getty images, Dr, Nicholas Bailey)

Fier de son bénévole, son patron l’encouragea à poursuivre dans cette voie. «Plus vite tu oublieras ton besoin de toucher un salaire, plus ta vie adulte en sera facilitée. Continue d’utiliser ta matière grise, de travailler gratuitement, et bientôt ton intelligence t’indiquera des moyens de gagner de l’argent bien au-delà de ce que je pourrais me permettre de te payer. Tu verras des choses que les autres ne voient jamais. Des occasions rêvées qui leur pendent au bout du nez. La plupart des gens ne discernent pas ces occasions, car ils ne recherchent que l’argent et la sécurité; voilà pourquoi ils n’obtiennent que ça.»

Guy Kawasaki confirme. Cette icône de la Silicon Valley, aujourd’hui auteur à succès et sommité dans le monde de la technologie (Apple, Acius...), a été dans sa jeunesse assistant chauffeur routier et commis au classement dans une bibliothèque. «Le succès a un coût, assure-t-il. Les écrivains participent à des concours d’écriture. Les développeurs participent à des hackathons. Le tout sans être payés. Mais c’est ce qu’il faut pour mettre en route une carrière. Là où certains voient de l’exploitation, d’autres voient des opportunités.» Il ajoute qu’il est important de mettre son orgueil de côté. «Peu importe à quel niveau on vous embauche. La marée fait flotter tous les bateaux. L’important, c’est le niveau auquel vous voulez accéder, non celui auquel vous êtes entré. Donc, prenez ce qui se présente: un boulot de stagiaire, de testeur de logiciels, de réceptionniste, et construisez à partir de ça.»

Retour d’ascenseur

S’agissant des patrons, notons enfin que l’amabilité peut porter ses fruits des décennies plus tard. «En 1985, j’ai recruté un étudiant pour un job d’été, poursuit Guy Kawasaki. Ce gamin était grand, fort, légèrement agressif et un peu dés-agréable, comme nous le sommes tous quand nous sommes jeunes.» Au lieu d’essayer de mater ce jeune loup, Guy Kawasaki s’est montré affable et bienveillant. Bien lui en pris puisque, vingt ans plus tard, l’étudiant boutonneux a lancé salesforce.com. «Ce n’était autre que Marc Benioff. En 2016, je lui ai demandé d’aider mon fils à avoir un emploi à Salesforce. En quelques semaines, il était recruté.» Et de conclure: «N’oubliez pas que le stagiaire geek peut un jour, à défaut d’hériter de la Terre, au moins la dominer. Et vos enfants peuvent avoir besoin de lui pour un boulot!»

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Amanda Castillo

Journaliste

Lui écrire

Amanda Castillo est une journaliste indépendante qui écrit pour la presse spécialisée. Diplômée de l'université de Genève en droit et en sciences de la communication et des médias, ses sujets de prédilection sont le management et le leadership. Elle est l'auteure d'un livre, 57 méditations pour réenchanter le monde du travail (éd. Slatkine), qui questionne la position centrale du travail dans nos vies, le mythe du plein emploi, le salariat, et le top-down management.

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