Bilan

Le joailler Fawaz Gruosi revient aux affaires

L'entrepreneur revient sur la faillite de la société De Grisogono, qu'il avait fondée, et lance une nouvelle marque de bijoux et de montres qui porte son nom. Interview.

Crédits: DR

Fawaz Gruosi va avoir 69 ans cette année, un âge où certains songent à se retirer des affaires. Or, tel un jeune entrepreneur, il s’est lancé dans une nouvelle aventure: la création d’une maison de joaillerie qui porte son nom.

Fawaz Gruosi est né à Damas d’une mère italienne et d’un père libanais, a grandi au Liban, puis à Florence: ses origines multiples ont fortement influencé son style. Lorsqu’il a 17 ans, il intègre la maison Torrini, où il se familiarise avec les bijoux et les pierres précieuses. Sa passion pour les gemmes naît dans cette institution florentine.

Après avoir travaillé en Arabie saoudite pour les agents officiels de Harry Winston, il est rappelé en Europe par Gianni Bulgari en 1982. Il passe onze ans à ses côtés avant de décider avec deux amis de créer des bijoux sous le nom De Grisogono en 1993. Très vite, il reprend seul les rênes de la société et vend ses créations dans une minuscule boutique de la rue du Rhône, à Genève. Sa façon de sertir les pierres de manière asymétrique, ses mélanges de couleurs inédits, l’usage de pierres qui n’intéressent personne – comme le diamant noir –, et un carnet d’adresses que beaucoup lui envient, le propulsent rapidement sur l’échiquier de la haute joaillerie.

Le scandale des Luanda Leaks

Il vole de succès en succès jusqu’à la crise des subprimes en 2008. Les dettes sont telles – plus de 100 millions – que les banques cherchent un repreneur: ce sera Isabel dos Santos, la fille de l’ex-président angolais José Eduardo dos Santos, et son mari Sindika Dokolo qui mettent 25,7 millions sur la table et sauvent la société en 2012. Pour un temps… En janvier 2020, le scandale des Luanda Leaks éclate, révélant que le couple a utilisé de l’argent public, celui de la société Sodiam, spécialisée dans l’extraction de diamants, via une coquille vide, Victoria Holding Limited, domiciliée à Malte, pour racheter De Grisogono. La société, qui aurait accumulé des dettes à hauteur de 225 millions de dollars selon Le Point, met alors la clé sous la porte. Fawaz Gruosi, qui avait quitté la société en 2018 à la suite de différends avec les propriétaires, n’a pas été inquiété: il n’était plus alors que le directeur artistique de la maison.

Cet habitué de la jet-set s’est installé à Londres où il a rejoint ses filles, Allegra et Violetta, et ses petits-enfants. Il s’était fait très discret jusqu’en décembre 2020, lorsqu’un communiqué de presse a annoncé son retour dans le monde de la joaillerie avec le lancement d’une boutique à Londres portant son nom. Située à Berkeley Square, dans le quartier très prisé de Mayfair, elle a rapidement dû fermer ses portes pour cause de lockdown et les a rouvertes en avril 2021. Afin de réaliser les 400 pièces de sa première collection de haute joaillerie, ainsi qu’une nouvelle montre féminine, Fawaz Gruosi a engagé la même équipe qui le suivait fidèlement chez De Grisogono.

Pourquoi avoir pris la décision de créer une nouvelle marque de haute joaillerie et de montres à 69 ans?

Fawaz Gruosi: Parce que c’est toute ma vie! Depuis l’âge de 17 ans, j’ai toujours travaillé dans la joaillerie et créé des bijoux. Je ne sais faire que cela…

Qui finance votre nouvelle société et quel est le montant de l’investissement?

Au départ, je voulais créer un petit atelier et travailler seul, comme à mes débuts chez De Grisogono. Puis j’ai rencontré un homme d’affaires qui travaille dans le pétrole, mais qui ne souhaite pas que l’on révèle son nom pour le moment, et cela a changé la donne. Quant aux chiffres de l’investissement, ils ne sont pas rendus publics.

Après la crise des subprimes en 2008, les banques ont cherché un repreneur pour De Grisogono et ont choisi l’offre d’Isabel dos Santos et de son mari Sindika Dokolo. Or, depuis les Luanda Leaks, on sait qu’il s’agissait d’argent public appartenant à l’Etat angolais. Pensez-vous que les cellules de compliance, chargées de traquer l’argent douteux, ont fait leur travail?

De Grisogono était pratiquement en dépôt de bilan lorsque j’ai cherché des investisseurs. A l’époque, le seul disposé à reprendre De Grisogono aux conditions proposées était Victoria Holding, la société de Sindika Dokolo. J’ai donc soumis sa proposition au consortium de banques qui gérait De Grisogono à l’époque. Il a effectué un processus de compliance de cet investisseur et donné son accord pour la transaction. Je ne peux pas me prononcer en ce qui concerne le processus, car je n’y ai pas participé.

Quand Isabel dos Santos et son mari ont commencé chez De Grisogono, cela se passait très bien. Mais les choses ont changé après une année

Vous avez démissionné de De Grisogono plus d’un an avant que le scandale des Luanda Leaks éclate: aviez-vous pressenti quelque chose?

Quand Isabel dos Santos et son mari ont commencé dans la société, cela se passait très bien. Mais les choses ont commencé à changer après une année. Ils ont pris des décisions qui ne me convenaient pas. Je ne me sentais plus à l’aise et suis parti avec rien.

La collection est réalisée par d’anciens collaborateurs de chez De Grisogono.
PHOTO: www.charles-elie.com


Vous avez toujours utilisé des gemmes qui n’intéressaient pas les autres joailliers et vous leur avez donné de la valeur alors qu’elles en avaient peu en termes marchands, comme les diamants noirs ou les diamants laiteux. Avec votre nouvelle marque, vous lancez l’ambre, une matière oubliée et considérée comme vieillotte. Pourquoi parier sur lui?

J’ai toujours aimé l’ambre, mais très peu de gens connaissent cette matière et l’apprécient. Et quand on ne connaît pas une chose, on ne la regarde pas. C’est comme les diamants noirs ou les «icy diamonds», que j’avais mis en avant dans ma précédente entreprise: la matière était inattendue. J’ai fait venir de l’ambre de Lituanie d’une qualité exceptionnelle et avec mon équipe et nos ateliers, qui sont basés à Genève, nous avons commencé à créer.

Comment votre clientèle réagit-elle face à l’ambre?

Nous venons à peine de commencer à commercialiser nos bijoux: nous n’avons créé que 14 pièces de haute joaillerie avec de l’ambre. Nous devons attendre six mois à un an pour voir si cela plaît vraiment, mais je suis sûr que l’on va y arriver.

J’ai l’intuition que je peux faire encore mieux qu’auparavant. J’ai surtout la chance d’avoir un financier qui croit en moi

Pourquoi vous êtes-vous installé à Londres?

La population de Genève compte environ 500 000 personnes, alors qu’à Londres, elle s’élève à près de neuf millions: la différence est énorme. Et même si la situation a beaucoup ralenti du fait du Brexit, je pense que les gens vont revenir petit à petit.

Combien de boutiques espérez-vous ouvrir et dans quel laps de temps?

Pour le moment, on s’en tient à Londres. Mais peut-être que l’on ouvrira plus tard une boutique Paris, à Dubaï ou en Russie.

Votre première collection compte plus de 400 pièces, ce qui est énorme pour une maison née il y a quelques mois. Quel est votre moteur?

Mon moteur, c’est de savoir que je crée des choses différentes. Je regarde la matière, elle me parle, je lance des idées et mon équipe sait les interpréter. Tout ce que je vois m’inspire. J’ai l’intuition que je peux faire encore mieux qu’auparavant et ai surtout la chance d’avoir un financier qui croit en moi et qui me suive.


Fawaz Gruosi

8 août 1952 Naissance à Damas, en Syrie
1993
Création de la société De Grisogono
1995
Mariage avec Caroline Scheufele, actuelle coprésidente de Chopard
2012
Reprise de sa société par Isabel dos Santos et son mari Sindika Dokolo
2018
Fawaz Gruosi quitte De Grisogono
Décembre 2020
Ouverture de la première boutique de joaillerie Fawaz Gruosi


Isabelle Cerboneschi

Journaliste

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