Bilan

Jérôme Kerviel, le combat à vie

Jadis obsédé par le désir de gagner contre le marché, l’ex-trader n’a désormais qu’un but, gagner contre la Société Générale. Rencontre.
  • «Je reconnais pleinement ma part de responsabilité, qui est de l’ordre de l’éthique. Mais je rejette ma condamnation pénale.»

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  • En 2008, le grand public ådécouvre stupéfait la fraude d’un trader ambitieux de 31 ans.

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  • L’avocat David Koubbi et Jérôme Kerviel quittent le Tribunal de Versailles le 23 septembre.

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Il a promis à sa mère en 2008 qu’il gagnerait. Non pas des milliards, comme il a pu en gagner et en perdre entre 2005 et 2008 à la Société Générale. Le combat judiciaire, plutôt. Celui qui l’oppose depuis plus de huit ans à son ex-employeur. Jérôme Kerviel, l’ancien trader condamné au pénal pour avoir fait perdre 4,9 milliards d’euros à la banque française, était de passage à Genève mi-septembre. 

C’était une première en Suisse pour l’ancien trader, libéré du bracelet électronique en juin 2015 après une condamnation à trois ans ferme d’emprisonnement. Venu à l’invitation de Cultural & Business Events, en partenariat avec Ad Valoris, Bisa et Pathé Balexert, il s’exprimait à l’occasion de la sortie du film L’outsider, qui relate son histoire. La question, éternelle, qui entoure cette affaire, est la suivante: la banque pouvait-elle ignorer les opérations fictives menées par le trader et se décharger entièrement sur lui? Il répond sans ambages, comme il l’a toujours fait: «Je n’ai pas dit «la banque» savait. Mais j’ai dit que mes supérieurs directs, ceux qui étaient à 3 mètres de moi, savaient.»

«Partiellement responsable»

Le 23 septembre, la décision de la Cour d’appel de Versailles a sonné comme une petite victoire sur le volet civil de l’affaire. La justice a relevé «le caractère éminemment lacunaire des systèmes de contrôle» de la banque, revenant sur la condamnation de Jérôme Kerviel à verser 4,9 milliards d’euros de dommages et intérêts à la Société Générale. L’ancien trader, reconnu «partiellement responsable», devra finalement rembourser la somme de 1 million d’euros. Du côté de la banque, le risque pour elle est de devoir payer les 2,2 milliards d’euros d’économie d’impôts qui lui avait été consentie en raison de sa qualité antérieure de victime à 100% de la fraude.

Jérôme Kerviel avait été le premier surpris en 2014 lorsque le Parquet de Versailles avait opéré un revirement en demandant l’annulation des 4,9 milliards en raison des fautes qu’il reconnaissait à la banque. «Le Parquet, depuis l’origine, avait tenu une ligne pro-Société Générale en demandant ma condamnation tant à la prison qu’aux dommages et intérêts, relate Jérôme Kerviel, qui est défendu par l’avocat David Koubbi. Quand s’est produit ce revirement, heureusement que j’étais assis car je n’y croyais pas.» En face de lui, trois cabinets payés depuis huit ans par la Société Générale pour le défaire. 

Reste qu’avec 1 million dûs à la Société Générale, Jérôme Kerviel reste lourdement contraint au plan financier, potentiellement jusqu’à la fin de ses jours. 

Des pertes contestées

Aujourd’hui, le Breton attend surtout une expertise indépendante des pertes effectives, qui n’a jamais eu lieu selon lui et qu’il n’a eu de cesse de réclamer depuis 2008. «J’ai demandé à mon avocat de plaider pour une expertise indépendante. Je veux la vérité. Car des éléments qui nous sont parvenus nous font dire qu’il n’y a pas eu de pertes.» Comment serait-il possible que les 4,9 milliards de pertes n’aient pas existé? 

L’ex-trader soupçonne que la banque ait pu couvrir les positions perdantes elle-même sur le marché, c’est-à-dire prendre des paris inverses, juste avant de les déboucler. «On aimerait savoir en face de qui ils ont bouclé les positions. Il serait désagréable de savoir que la Société Générale aurait gagné de l’argent au moment de boucler les positions.» En effet, la technique bien connue – et non autorisée en France – du front running, permet à un opérateur de devancer le marché; par exemple, la banque, anticipant ses propres ventes, se serait positionnée par avance en sens inverse à l’aide de produits à fort effet de levier.

Pour l’ex-trader, les 4,9 milliards de pertes n’ont pas été documentées dans le détail. «Le tout tenait sur une feuille au format A4. La banque déclare avoir perdu 6,3 milliards suite au débouclage, moins le 1,4 milliard de gains que j’avais réalisés. Mais on n’a aucune preuve ni possibilité de savoir s’ils ont généré du cash par ailleurs.» En juin 2016, Jacques Werren, ancien directeur financier de banque et ex-directeur général adjoint du Marché à terme international de France (Matif), cité comme témoin par la défense, a estimé impossible que la banque ait tout ignoré des positions de Kerviel, et que celles-ci devaient avoir été couvertes par ailleurs.

Pour Jérôme Kerviel, le fait que ses supérieurs aient commencé à réagir à ses prises de risque le jour même où ses gains (de 1,4 milliard) se sont transformés en pertes, démontre «une chronologie assez surprenante».

Autre élément, les faux mails rédigés par l’ancien trader, comme il l’a soulevé à la Cour de Versailles, ne constituaient en rien des justificatifs suffisants pour les commissaires aux comptes de la banque. «Admettons, explique-t-il, qu’on est au mois de juin 2007. Je passe pour 40 milliards d’opérations fictives au bilan, pour couvrir mes opérations, qui elles sont réelles, de 40 milliards. Je fais de faux mails pour faire disparaître la somme et justifier la comptabilité ; il faudrait a minima qu’il y ait une pièce justificative, les mails ne suffisent pas. Or, on ne m’en a jamais réclamé.»

Il poursuit sa démonstration: «Au mois de juillet, je n’ai plus besoin de l’opération fictive, je la sors du système. Là aussi, il faudrait justifier l’écriture en sens inverse. Cette pièce justificative ne m’a jamais été demandée non plus. Donc j’étais certain qu’ils savaient ce que je faisais depuis mars 2007.»

 Des confrontations auraient eu lieu selon lui avec des commissaires aux comptes inquiets, mais rien de plus. Les opérations ont été annulées par la comptabilité sans qu’il n’ait eu à fournir de pièces et qu’il n’y ait de traces. «On a fait la lumière sur mes opérations fictives mais, à l’inverse, se plaint Jérôme Kerviel, la thèse de la perte de la Société Générale n’a jamais été étayée par la fourniture des pièces comptables par la banque qui attestent des transactions qu’elle a faites au moment du débouclage.»

La banque avait souligné le 17 juin dernier avoir «toujours reconnu les faiblesses et négligences» de ses «systèmes de contrôle». «Mais ce sont les agissements frauduleux de Jérôme Kerviel qui les ont mis en échec», ajoutait-t-elle. Pour rappel, la banque a aussi été condamnée en 2008 par la commission bancaire à une amende de 4 millions d’euros pour des «carences graves» dans son système de contrôle interne.

Pas d’accord avec la condamnation

En soutien de Jérôme Kerviel est intervenu en janvier 2016 le témoignage de Chantal de Leiris, ancienne vice-procureure du Parquet de Paris, évoquant des manipulations de dossier et des instructions de lâcher l’affaire en la classant sans suite. Mais son témoignage avait été capté illégalement en juin 2015 par Nathalie Le Roy, ex-commandante à la Brigade financière, démise de ses fonctions. En le rendant public, «on a risqué la plainte pour atteinte à la vie privée, dans l’espoir d’obtenir la vérité judiciaire», souligne Jérôme Kerviel. 

Ce n’était pas peine perdue: il estime que le revirement du Parquet de Versailles n’est pas sans lien avec ces révélations. Dès le début, rappelle-t-il, les preuves démontrant que la banque devait savoir n’ont pas manqué. «On a eu des enregistrements de traders d’autres banques qui voyaient les volumes que je traitais passer sur le marché en temps réel, et mon courtier racontait à qui voulait l’entendre que je lui envoyais de gros volumes. Eurex a envoyé au déontologue de la banque un rapport sur les volumes anormalement élevés que je traitais.»

Et il y a les fameuses 74 alertes recensées par l’Inspection générale de la banque, même si les responsables des risques ont expliqué en 2010 que ces alertes étaient «noyées» entre «différents services qui ne communiquaient pas entre eux». Au final, le problème de fond, selon l’ancien golden boy de la SocGen, est que la justice n’a pas les compétences pour s’occuper d’affaires financières pointues. Pour lui qui a fait cinq ans d’études et huit ans de banque pour comprendre le trading, il paraît évident que la police a été rapidement démunie.

Et si les -4,9 milliards avaient été +4,9 milliards? Jérôme Kerviel n’a-t-il pas autant spéculé en espérant plus que tout entrer dans la légende? «Si j’ai voulu être trader star, je peux dire qu’en gagnant initialement 1,4 milliard, je l’ai été. En réalité, j’estimais qu’il y avait des gens bien meilleurs que moi dans la salle des marchés. Mais j’étais enfermé dans une spirale, dans une culture d’entreprise extrêmement forte. Mon seul objectif était de faire le plus de blé pour la banque, j’étais payé pour ça.» 

A présent, il a une certitude: il ne remettra jamais un pied dans une salle des marchés. «Je suis vraiment sorti de la finance, j’ai fait mon autocritique. J’ai spéculé contre l’euro, contre la Grèce, et je reconnais pleinement ma part de responsabilité, qui est de l’ordre de l’éthique. Quant à ma condamnation pénale, je la rejette. J’ai purgé ma peine, mais je ne suis pas d’accord avec la condamnation.» 

Ayant réussi à limiter les dégâts au plan des dommages et intérêts réclamés, ce que souhaitent le trader et son avocat, c’est avant tout l’enquête en révision du procès, qu’ils ont introduite en même temps que plusieurs plaintes déposées pour faux et usage de faux. Même si la cour de Versailles a confirmé le 23 septembre qu’il portait l’entière faute pénale telle que l’ont établie le tribunal correctionnel et la cour d’appel de Paris, Jérôme Kerviel espère encore être blanchi au pénal. Est-ce parce qu’il est maintenant familier des coups de théâtre et des renversements de situation?

«Ce qui m’a fait tenir et ne jamais lâcher, dans les moments de doute, c’est la promesse que j’ai faite à ma mère en 2008.» D’autres moteurs le tirent en avant. «J’ai aussi une autre responsabilité qui fait que je n’ai pas le droit de lâcher. Des gens se sont exposés pour moi. Deux anciens salariés de la SogGen, virés pour avoir témoigné en ma faveur. Nathalie Le Roy qui a témoigné alors qu’elle est fonctionnaire de police. Ces personnes ont mis leur carrière en péril. Ils ont été virés ou placardisés. Mon devoir et ma responsabilité aujourd’hui sont de faire en sorte qu’ils aient été du bon côté de la barrière.» 

Il croit toujours en la justice

Quel espoir reste-t-il au plan pénal, si l’arrêt du 23 septembre précise que sa condamnation pénale est définitive et qu’elle ne peut être remise en question par le jugement civil? 

La justice française lui donne des raisons d’espérer. Si elle revenait un jour sur la condamnation pénale, «ce serait une révolution», estime-t-il. «Ce serait un acte non seulement courageux, poursuit l’ex-trader, mais révolutionnaire. Car la justice est très souvent rendue dans l’intérêt des puissants et des organismes, et c’est là une erreur, car c’est à cause de cela que les gens ne croient plus en l’Etat, ni en la politique, et qu’il existe une désaffection de l’opinion envers ses institutions. Cela est grave dans une démocratie. Mais je ne suis jamais parti du principe «tous pourris.»

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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