Bilan

Jean-Louis David, un parcours qui décoiffe

«Je me suis livré corps et âme», avouera le coiffeur à l’issue de sa rencontre avec Bilan. Coulant une retraite paisible à Epalinges, il raconte comment il a fait évoluer son métier.
  • Jean-Louis David a bâti seul son empire: «Je n’aime pas travailler en groupe.» Crédits: François Wavre/Rezo
  • Crédits: François Wavre/Rezo
  • Photographies publicitaires signées Alice Spring pour Jean Louis David dans les années 70. Crédits: François Wavre/Rezo

Jean-Louis David a le charisme et la «gueule» d’un acteur de cinéma hollywoodien, mélange d’Anthony Quinn et de Kirk Douglas. Tiré à 4 épingles et ponctuel comme un coucou suisse, il nous retrouve à l’Hôtel Tiffany de Genève, un mardi après-midi de novembre.

D’habitude, il reste très discret dans la presse, affirmant avoir subi de «nombreuses attaques» de la part des médias français. «Ces derniers tendent à couper les têtes qui dépassent», dit-il. Si l’entrepreneur coiffeur a choisi cette fois de se raconter, c’est pour «prendre du recul sur sa vie». 

En effet, en 2002, le Français a vendu en tant qu’actionnaire unique son empire au groupe américain Régis: 1200 franchises réparties dans dix pays ainsi que 200 sous-franchises implantées en Italie. Le montant de la transaction reste secret mais, depuis ce jour, Jean-Louis David est entré dans le classement des personnalités les plus fortunées de Suisse selon Bilan. Car il a choisi les rives du Léman pour profiter d’une retraite dorée.

Il partage aujourd’hui sa vie entre Epalinges et les îles Caïmans, qui lui ont par ailleurs offert la nationalité. Retour en arrière sur un parcours de vie riche en anecdotes et souvenirs cocasses.

L’inventeur du dégradé

Né en 1934 à Paris, Jean-Louis David grandit dans une famille de coiffeurs. Son père dirige pendant la Seconde Guerre mondiale l’un des meilleurs salons de coiffure de Paris alors que sa grand-mère tient un joli salon à Grasse. Tous deux ont une clientèle huppée et exigeante.

N’ayant que peu d’intérêt pour les études, le jeune Jean-Louis décide de rejoindre à 15  anssa grand-mère «pour laver les serviettes» dans un autre salon familial. Deux ans plus tard, à 17  ans, il dirige l’établissement. Très doué pour la coiffure, il rejoint quelques années plus tard la star des coiffeurs parisiens de l’époque, Carita Alexandre. 

Puis tout s’enchaîne: à 20  ans, il ouvre son premier salon, avenue Matignon, sous le nom de Garland. Le propriétaire des lieux possède également la revue française de cinéma Cinémonde. Une chance qui amène des opportunités inespérées!

Toutes les actrices passent désormais entre ses mains avant de se faire immortaliser pour la couverture de l’hebdomadaire. «A 20  ans, j’ai eu la chance de couper les cheveux de Kim Novak.» Puis le succès viendra avec le Festival de Cannes, où il devient coiffeur officiel. «Les Américains m’ont découvert à ce moment-là.» Dès lors, les couvertures s’enchaînent: Vogue, Elle, Harper’s Bazaar. Il travaille avec toutes les grandes rédactrices en chef de l’époque, les mannequins et les plus grands photographes: parmi eux, Newton, Ritts, Avedon, Demarchelier. 

Et puis, un coup de chance: en pleine mode du chignon dans les années 1960, il réalise par hasard une coupe avec différentes longueurs de cheveux sur une mannequin présente lors d’un shooting aux Caraïbes. Et devient immédiatement connu et reconnu dans le monde entier comme étant «l’inventeur du dégradé». Ces années folles lui permettent de côtoyer Andy Warhol, Pierre Bergé, Coco Chanel et les artistes côtés du moment. 

Auréolé de ce succès, il inaugure à 25  ans le premier salon Jean Louis David et invente par la même occasion le marketing dans sa branche avec comme crédo: «Des filles actives et attractives.» Ainsi, il démocratise petit à petit la coiffure, une tendance déjà amorcée dans la mode par Yves Saint Laurent.

En 1961, il ouvre un salon de 500  m2 dans la rue Pierre Charon avec sol en marbre et tentures. Un nouveau succès qui rendra la marque Jean Louis David de plus en plus populaire. Dès lors, en 1974, Jean-Louis David choisit de quitter la France pour s’installer aux Etats-Unis, où il découvrira le système de franchise.

Le businessman apprend comment rentabiliser une propriété intellectuelle et se passionne pour l’aspect juridique des contrats à l’anglo-saxonne car ces derniers sont complets. Ainsi, il sait structurer ses contrats de façon à offrir une responsabilité réciproque à ses franchisés et garder une bonne relation avec eux. 

Dès lors, commence un nouveau métier, celui de faire fructifier une marque. Le visionnaire exploite la profession de manière quasi industrielle, tout en travaillant seul et de manière un peu dictatoriale.

«Je n’aime pas travailler en groupe», dira-t-il. C’est lui qui dessine ses salons de coiffure, réalise les photos, le marketing et la publicité pour ses enseignes. Il supervise sa marque dans toute son autorité: les licences et le savoir-faire dépendent de lui. La formation devient une priorité.

Grâce au vidéo-training, une méthode unique s’applique pour tous les salons Jean Louis David. Il est aussi le premier à donner une licence au groupe L’Oréal pour produire des soins capillaires. «J’ai fait tout l’inverse de ce qu’on apprend dans les grandes écoles de management.» Une stratégie qui a pourtant porté ses fruits et qui l’a convaincu de ne jamais faire appel à des investisseurs ni d’entrer en bourse. «Je n’aurais jamais supporté la dictature d’actionnaires majoritaires», rajoute-il.

Aujourd’hui, qu’en est-il de son rapport à la France? «Je me suis exilé il y a plus de quarante-cinq  ans, donc je n’aurais pas de plaisir à y retourner. Par ailleurs, la France m’a toujours challengé en m’accusant de manière agressive d’évadé fiscal. J’ai été très critiqué et mal considéré alors que j’ai toujours été honnête et que j’ai toujours respecté les lois de tous les pays où j’ai vécu.» 

Et la Suisse? «J’aime le bon sens de ce pays et j’apprécie particulièrement Epalinges, où je mène une vie tranquille, loin du tumulte parisien ou new-yorkais.» Pas mondain pour un sou, Jean-Louis David préfère les petits dîners entre amis plutôt que les grandes fêtes protocolaires. 

Quatre mariages

«Depuis 2002, je paie mes impôts en Suisse mais je suis prêt à quitter le pays si les lois venaient à changer.» Pour aller où? Aux îles Caïmans ou ailleurs, car l’homme est très international: «Je suis marié en quatrièmes noces avec une Chinoise de 30 ans.» Ces trois dernières unions furent, elles aussi, très cosmopolites: il épousa successivement une Australienne, une Française et une Vietnamienne. 

Quatre mariages pour quatre enfants qui vivent eux aussi à travers le monde. Deux filles en Australie. Un fils qui se mariera prochainement à Johannesburg et partage sa vie entre l’Australie, Londres et la Suisse où il suit un executive MBA à l’IMD de Lausanne.

Quant à son fils aîné, après avoir travaillé quelques années au sein de l’entreprise familiale, il a monté son propre empire: Beauty Service, 400 salons de beauté répartis en Europe.

Aujourd’hui, Jean-Louis David se passionne encore pour la mode, italienne et française plus qu’anglo-saxonne. «Je me suis toujours intéressé à l’éthologie, soit l’étude du comportement des espèces animales. Cela m’a permis de comprendre les déclencheurs sexuels et les désirs sous-jacents qui font la mode.» 

L’homme est aussi captivé par l’architecture d’intérieur. Après avoir construit de nombreuses maisons dans le monde, il est en train de rénover sa demeure d’Epalinges pour y rajouter un ascenseur, des baies vitrées et une verrière. «Je ne me suis jamais pris pour un artiste, mais j’ai toujours aimé les métiers manuels, l’art et l’artisanat dans son ensemble.» Quand on lui demande quelles ont été les clés de son succès, il répond: «La chance d’avoir été la bonne personne au bon moment et au bon endroit.»

Il conclut en citant un grand homme français: «La réussite, c’est l’aboutissement d’une série d’échecs.» Il tient cette phrase d’Eugène Schueller, fondateur de L’Oréal et père de Liliane Bettencourt, qu’il a rencontré à l’âge de 20  ans. Cinquante ans plus tard, Jean-Louis David laisse derrière lui une marque célèbre dans le monde entier. Et pour toutes les femmes, le dégradé.

Chantal Mathez

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