Bilan

«Je ne suis pas le manager parfait»

Le nouveau directeur de Romande Energie, Christian Petit, n’exclut pas que, d’ici vingt à trente ans, la vente d’énergie devienne une activité marginale. Rencontre.

«Je découvre ce marché de l’énergie et me considère comme novice.»

Crédits: Laurent Gillieron/Keystone

La journée s’annonce très pluvieuse, ce qui réjouit Christian Petit, nouveau directeur général de Romande Energie depuis le 1er juin dernier. «C’est bon pour l’agriculture et les barrages.» Le successeur de Pierre-Alain Urech, parti à la retraite, incarne l’ère du changement au sein de cette entreprise de plus de 900 collaborateurs avec son siège à Morges.

Vous faisiez précédemment partie de la direction générale de Swisscom. Comment passe-t-on des télécoms au secteur de l’électricité?

Il y a des similitudes: ce sont deux métiers d’infrastructure avec des réseaux et des coûts fixes importants. Le marché des télécoms a aussi connu une libéralisation, avec le passage à la numérisation. Ces entreprises possèdent toutes deux un actionnariat à la fois public et privé. En revanche, au sein de Romande Energie, nous devons acheter de la matière première, avec tous les risques que cela implique en matière de prix. L’autre différence concerne l’aspect régulatoire. Je découvre un monde avec une pléthore de subventions. Cela en devient parfois contre-productif. Certains se sentent perdus et renoncent à rénover leur maison ou leur appartement.

Quels changements allez-vous apporter à Romande Energie?

Je vais surtout revisiter la partie numérique, la gestion des données et améliorer l’expérience que nous offrons à nos clients. Je souhaite aussi mettre en place un management qui donne plus de responsabilités et d’autonomie aux collaborateurs et qui autorise le droit à l’erreur, prérequis à toute culture d’innovation. Moi-même je découvre ce marché de l’énergie et me considère comme novice sur toutes sortes de sujets. Je ne suis pas le manager parfait et espère que cet aveu libérera mes collaborateurs.

Des diversifications sont-elles prévues?

Avant ma nomination, le conseil d’administration a mis en place une stratégie que je ne vais pas remettre en cause. Je vais poursuivre sa mise en œuvre et l’adapterai si et quand cela s’avérera nécessaire. Cette stratégie vise déjà une forte diversification, avec pour volonté de développer le groupe dans les services énergétiques en proposant par exemple la rénovation de bâtiments, l’installation de bornes de recharge électrique ou la construction de réseaux de chauffage à distance.

D’où la prise de participation dans la startup Tayo?

Il faut se rapprocher de ces entreprises qui savent utiliser les données et les interfaces numériques. Tayo propose une plateforme pour connecter locataires, propriétaires, gérances et prestataires de services. Nous allons créer au 1er janvier une entité numérique basée à l’EPFL et à Morges. Elle regroupera le Smart Lab de l’EPFL, nos services informatique et marketing. Nous allons amplifier notre relation avec les startups de la région.

Aujourd’hui, Romande Energie se positionne dans les services énergétiques. Or, beaucoup de sociétés proposent déjà ce type de services…

Nous voulons offrir des services clés en main comme l’installation de pompes à chaleur ou de panneaux photovoltaïques, mais aussi la maintenance, la fourniture de batteries de stockage, la gestion du financement ou la collecte des subventions. Et simplifier le passage à l’acte pour permettre au plus grand nombre de s’orienter vers la transition énergétique.

Faciliter cette transition énergétique, n’est-ce pas contre-productif pour un fournisseur d’électricité?

Notre métier subit un changement radical. D’ici vingt à trente ans, je peux imaginer un scénario où la vente d’énergie serait devenue pour Romande Energie une activité marginale. Nous devons recommander à nos clients de consommer moins d’électricité et les préparer aux objectifs de la Stratégie 2050 de la Confédération. Rappelons qu’il faudra remplacer environ 35% de notre énergie électrique – celle qui est d’origine nucléaire – par de la géothermie, du solaire, de l’éolien et de la biomasse… Je ne sais pas encore, et personne n’a pu m’expliquer comment il sera possible de produire 60, voire 70 ou 80 térawattheures d’électricité alors que la production hydraulique se limite à 36 térawattheures aujourd’hui.

Parc solaire sur le lac des Toules: une première mondiale en milieu alpin. (Crédits: Valentin Flauraud/Romande energie)

La transition énergétique vous tient particulièrement à cœur. Qu’avez-vous entrepris de votre côté pour y parvenir?

Chaque Suisse émet environ 14 tonnes d’équivalent CO2 par an et contribue au réchauffement de la planète. En tant que consommateur, on peut agir sur trois leviers: l’alimentation, la mobilité et la consommation d’énergie. J’ai fait un jeûne et mon corps a fonctionné de manière autonome durant dix jours. J’ai changé mon rapport à la faim. J’ai perdu plusieurs kilos en modifiant mon alimentation. Je n’achète plus de produits industriels et fais tous mes achats dans une épicerie bio de quartier. J’ai réduit
ma consommation de viande bovine. Côté mobilité, je me déplace presque tout le temps à vélo électrique. Je suis locataire, mais j’essaie de retarder la mise en route du chauffage et prends garde à la consommation électrique de mes appareils électroménagers.

La libéralisation complète du marché de l’électricité est-elle devenue une question accessoire?

Cela fait plus de quinze ans qu’on parle de libéralisation totale du marché. Je ne sais pas quand ni même si elle aura lieu un jour. La révision de la loi sur l’approvisionnement en électricité est en cours, mais rien n’a encore été acté. Toutefois l’enjeu principal n’est sans doute plus la libéralisation du marché, mais la façon dont on va être totalement décarboné d’ici à 2050. Je pense que c’est surtout l’évolution des prix de l’énergie – de plus en plus dépendants du prix du CO2 – qui pèsera sur la facture d’électricité.

Bloch Ghislaine NB
Ghislaine Bloch

Journaliste

Lui écrire

Ghislaine Bloch a découvert le monde de la vidéo et du reportage dès son adolescence. Après l'obtention d'un master à la Faculté des Hautes Etudes Commerciales de l'Université de Lausanne, elle démarre sa carrière à L'Agefi où elle effectue son stage de journaliste. Puis elle rejoint le quotidien Le Temps en 2004 où elle se spécialise dans les sujets liés aux start-up, à l'innovation, aux PME et à la technologie. Des thématiques qu'elle continue de traiter chez Bilan depuis 2019.

Du même auteur:

ADC Therapeutics va entrer en Bourse
Andrea Pfeifer: AC Immune «mise surtout sur la prévention face à Alzheimer»

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."