Bilan

«Je ne mesurais pas à quel point ce serait difficile»

Fraîchement libéré de ses fonctions de directeur d’Uber Suisse, France et Autriche, Steve Salom revient sur son défi d’importer un modèle disruptif de mobilité.

  • «Pour continuer à exister, il faut s’adapter, note le Lausannois Steve Salom. Il y a la vision idéale et la réalité du terrain.»

    Crédits: Nicolas Righetti/Lundi13
  • «Pour continuer à exister, il faut s’adapter, note le Lausannois Steve Salom. Il y a la vision idéale et la réalité du terrain.»

    Crédits: Fortunati

Après six années à la tête du prestataire de courses Uber Suisse, le Lausannois Steve Salom tire sa révérence. «J’arrive à un moment de ma carrière où je souhaite accorder plus de temps à ma famille. Et puis ce qui me plaisait avant tout, c’était de lancer une entreprise et de la faire grandir. C’est désormais chose faite», assure le jeune patron. Aujourd’hui plus pérenne, la plateforme qui a tant fait polémique dénombre en Suisse 400 000 utilisateurs et 3200 chauffeurs, principalement présents à Genève, Lausanne, Bâle et Zurich. Mais pour y arriver, Steve Salom a dû essuyer de nombreux revers.

Un long combat

L’homme, qui a toujours cherché sa voie au fil de ses études à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne ou à l’INSEAD Singapour puis au cours de ses expériences bancaires chez Edmond de Rothschild et Morgan Stanley, s’est finalement trouvé auprès d’Uber en 2014. «Je rentrais de San Francisco lorsqu’on m’a proposé de lancer les opérations en Suisse. A l’époque, on était encore au stade de startup innovante et les personnes à qui j’en parlais ne croyaient absolument pas à ce modèle», relate Steve Salom. Armé d’un ordinateur portable et épaulé par deux collaborateurs, le directeur se lance alors à la rencontre des premiers chauffeurs Uber, à Genève, dans des cafés Starbucks. Au bout d’un mois de négociations, le 4 septembre 2014, les premières courses sont enfin accessibles en quelques clics sur l’application. Le début d’un long combat opposant Uber aux autorités, taxis et lobbys. En cause: le statut des chauffeurs, considérés comme des partenaires et non des employés, exemptant le diffuseur de courses de payer des charges sociales.

L’Etat genevois finit par ordonner à Uber une cessation d’activité immédiate. «C’était très compliqué pour moi car j’étais responsable si l’on continuait à opérer, mais je devais poursuivre ma mission d’implanter Uber en Europe. Comme l’a prouvé la justice par la suite, nous étions une entreprise disruptive, pas illégale», poursuit Steve Salom. S’ensuit une période complexe pour l’équipe qui se retrouve sous garde protégée, menacée, contrainte d’être exfiltrée d’hôtel en hôtel. Une expérience intense selon son patron: «Je ne mesurais pas à quel point ce serait difficile, mais nous avions signé pour cette aventure. Toutes ces contraintes externes, ces batailles juridiques qui n’arrêtaient pas, cela faisait partie du coût de ce que l’on essayait d’apporter: le changement.»

Des crises à répétition faisant partie de l’ADN d’Uber, comme en témoigne le dirigeant, puisque pas un seul trimestre de son histoire n’échappera aux scandales. Notamment vis-à-vis du système réglementaire suisse. «Contrairement à ses voisins, la Suisse est très fragmentée, ce qui décuple la taille de son pays avec des centaines de petits marchés aux lois appliquées différemment selon les cantons, voire même les villes. C’est d’une complexité surréelle qui nous a fait perdre beaucoup de temps», précise Steve Salom. A cela s’ajoute aussi un Röstigraben entre l’accueil réservé par les Alémaniques, «largement plus ouverts et plus souples que les Romands, davantage litigieux». C’est également devant tant de contraintes que les principaux concurrents d’Uber, tels que Kapten, ont décidé de faire marche arrière après un banc d’essai sur le marché genevois. «L’administration et les risques encourus les ont fait fuir. C’est une très mauvaise nouvelle pour la Suisse», appuie le patron.

Comparable à une course de haies auxquelles se heurte continuellement Uber, le marché helvétique s’est révélé par la suite plus accommodant envers le géant californien. Le résultat des efforts entrepris. En 2016, Steve Salom reçoit les premières récompenses de son acharnement et est nommé directeur général de la région Suisse-France-Autriche. Il passe alors à la tête d’une équipe de plus de 200 collaborateurs.

Tremplin enrichissant

Fort d’une expérience hors des sentiers battus, le Lausannois a ainsi pu faire ses preuves en tant que leader. «Lorsque l’on dirige une entreprise à la croissance aussi rapide et aux crises constantes, il faut aller vite. Les personnes que l’on recrute ne seront pas les mêmes que dans six mois car ce sera un autre type de business à gérer et il faut être capable de prendre des décisions rapidement», indique-t-il. C’est ainsi qu’il s’est efforcé, durant six ans, de déléguer le plus bas possible dans l’organigramme les prises de décision, afin d’amener cette célérité. Et pour cela, il faut faire des erreurs, comme le souligne ce dernier: «C’est la tolérance à l’erreur qui permet aux équipes de prendre des risques et de nous faire avancer, sinon on cherche des consensus à la façon helvétique et l’entreprise reste figée.» Une règle primordiale aux yeux du patron qui lui coûtera tout de même quelques concessions. Assurance accident, prix fixés par les chauffeurs, hausse des tarifs… Au risque de voir l’application s’éloigner parfois de son modèle initial? Steve Salom l’affirme: «Pour continuer à exister, il faut s’adapter. Il y a la vision idéale et la réalité du terrain.»

Des leçons tirées de son parcours qu’il compte également appliquer lors de son prochain défi. Pour l’instant en phase exploratoire des pistes qui s’offrent à lui, il s’impose néanmoins trois critères indispensables pour une carrière professionnelle enrichie. Premièrement, travailler avec des personnes de haut calibre, plus intelligentes que lui, afin d’apprendre d’eux. Deuxièmement, trouver un poste qui a une forme d’impact, afin de se lever tous les matins avec l’impression de faire quelque chose de significatif. Enfin, être dans un environnement de croissance ou de changement. «A moins d’être convaincu que l’offre respecte ces trois critères, je ne me dirigerai probablement pas vers un chemin classique de leadership dans une grande multinationale», conclut-il, le sourire en coin.

Mullerjulieweb
Julie Müller

Journaliste à Bilan

Lui écrire

Du Chili à la Corée du Sud, en passant par Neuchâtel pour effectuer ses deux ans de Master en journalisme, Julie Müller dépose à présent ses valises à Genève pour travailler auprès de Bilan. Quand cette férue de voyages ne parcourait pas le monde, elle décrochait des stages dans les rédactions de Suisse romande. Tribune de Genève, 24 Heures, L'Agefi, 20minutes ou encore Le Temps lui ont ainsi ouvert leurs portes. Formée à tous types de médias elle se spécialise actuellement dans la presse écrite économique.

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