Bilan

«J’ai toujours rêvé de bateaux volants»

Le fondateur de l’hydroptère Alain Thébault est sur le point de révolutionner le trafic maritime avec ses SeaBubbles électriques qui pourraient naviguer sans pilote. Rencontre.

  • Né en 1962, le Français Alain Thébault pose sur l’un de ses SeaBubble.

    Crédits: Francis Demange
  • Larry Page, cofondateur de Google, sa femme Lucy, et Alain Thébault.

    Crédits: Christophe Launay

Alain Thébault est un rêveur qui arrive à transformer ses aspirations en réalité. La première fois, ce fut il y a plus de vingt ans, lorsqu’il vola et battit tous les records de vitesse sur l’eau avec l’hydroptère, ce voilier pouvant naviguer hors de l’eau grâce à un ensemble d’ailes immergées, appelées aussi foils. Aujourd’hui, ce sont des bulles autonomes que le Français souhaiterait voir s’élever au-dessus des mers, des fleuves et des lacs. Et son nouveau rêve risque bien de devenir rapidement une réalité. En effet, plusieurs prototypes de bateaux volants – baptisés SeaBubbles – existent depuis janvier 2016. Ces petites embarcations électriques ont été construites sur le chantier naval Décision à Ecublens (VD) en 2017. Dotées de foils, elles ne flottent pas mais volent au-dessus de l’eau sans faire de vagues. 

Doris Leuthard, alors conseillère fédérale, fut la première cheffe d’Etat à embarquer sur cet engin volant. «Elle m’a conseillé de venir m’installer en Suisse pour développer l’entreprise.» Un conseil qu’il n’a pas tardé à suivre, puisqu’il a emménagé cet été au milieu des vignes de Lutry (VD) avec son épouse, l’ex-mannequin russe Erna Blinova et leur fils Arthur. 

Alain Thébault a fui l’immobilisme de l’Hexagone: «C’est impossible de construire un projet comme le mien en France, il y a trop de blocages, reconnaît tristement le navigateur. La technocratie française ne comprend pas que les solutions écologiques seront les emplois de demain.» En Suisse, tout un écosystème existe pour développer son projet, se réjouit le visionnaire: des universités telles que l’EPFL et l’Hepia pour la recherche, des industriels comme ABB pour la ligne d’assemblage, Leclanché pour les batteries, mais également des investisseurs et une volonté politique d’aider les entrepreneurs.

Enfance douloureuse

Ses rêves, il les traîne depuis son enfance déjà… Les souvenirs sont pourtant douloureux, une jeunesse sans avoir pratiquement connu ses parents. Vivant depuis tout petit dans un pensionnat situé juste en face de la maison inhabitée de sa mère, Alain Thébault a encore du mal à évoquer cette dernière, qu’il n’a aperçue qu’à trois reprises durant son enfance. 

Pour se décharger de ce traumatisme, il écrira un premier ouvrage très intime, Pilote d’un rêve (Editions Flammarion), sous forme de psychothérapie après son premier record de vitesse de la traversée de la Manche à la voile en 2005. «Quand j’étais enfant, j’avais accès à seulement deux livres: Le Petit Prince et une BD sur le Golden Gate. Cela m’a inspiré à vouloir voler un jour sous le fameux pont de San Francisco.» Suivra un film, Le souffle d’un rêve (2009), produit par Thalassa sur la première partie de sa vie et sur l’hydroptère, l’engin à voile le plus rapide de la planète. Alain Thébault écrira un deuxième ouvrage, Le mur du vent (Editions de La Martinière). 

Un troisième récit est en cours d’écriture, De la Terre à la bulle, pour évoquer ses rêves, dont celui de voir un jour des bulles électriques autonomes voler sur l’eau. A Noël, un livre sur lui et Bertrand Piccard sortira en librairie sous le nom L’oiseau des mers et l’oiseau solaire (par Francis Demange et Hervé Bonnot) sur les odyssées croisées des deux aventuriers. «De l’orphelinat au bateau volant, le destin d’Alain Thébault est un hymne à la ténacité, dira de lui Bertrand Piccard. La volonté de s’en sortir, la force de ses rêves l’ont tiré en avant, envers et contre tous.» 

Adolescent, Alain vit de pensionnat en pensionnat. Il  n’apprécie guère l’école, même s’il a toutes les capacités, notamment en maths où il excelle. «L’instabilité crée le mouvement», rappelle-t-il. Ainsi, il préfère quitter l’école et vivre de petits boulots dans le monde de la voile. Durant une année, il sera même moniteur à l’Ecole de voile de Vidy à Lausanne. 

Il rêve déjà de bateaux qui volent. A peine âgé de 18 ans, l’utopiste demande à être reçu chez Dassault Aviation pour évoquer ses projets. Ces derniers le dirigent vers Eric Tabarly. Le célèbre navigateur français l’invite à s’installer chez lui durant trois ans en Bretagne.
Cet homme, lui aussi visionnaire, très atypique, libre, le marquera à vie. «Un jour tous les bateaux voleront, lui raconte alors le marin. Moi, je suis trop âgé pour développer ce projet mais toi, têtu comme une mule, tu y arriveras.» C’est ainsi qu’est née l’idée de l’hydroptère, pionnier des bateaux volants, grâce aux aides d’Eric Tabarly et de Dassault Aviation. L’épopée ne sera pas sans heurts. Trois crashs – ses trois filles sont nées entre chaque chavirement, une anecdote qu’il aime raconter –  dont un très violent à plus de 105 km/h en 2008. L’année suivante, il battra pourtant le record mondial de vitesse à la voile (plus de 50 nœuds de moyenne)avec son hydroptère. 

La Californie

Puis lui est revenu son rêve d’enfant: survoler la houle sous le Golden Gate. Il vendra sa maison – dans laquelle vivaient encore ses filles – pour s’installer en Californie. «Je voulais être libre, sans devoir rendre de comptes à des partenaires financiers.» Il préfère s’autofinancer. C’est dans la baie de San Francisco qu’il amarre l’hydroptère en 2015  afin de se nourrir de l’atmosphère de la région. Cela lui permet aussi d’étoffer son carnet d’adresses durant une année: le cofondateur de Google Larry Page, l’ancien CEO de YouTube Salar Kamangar, et le fondateur de Tesla, Elon Musk... 

Puis le prince Albert de Monaco le soutiendra pour sa traversée jusqu’à Hawaï. Il en profitera pour dénoncer la catastrophe liée au vortex de déchets plastiques du Pacifique. L’idée étant de montrer à la population l’importance d’utiliser le soleil et le vent comme énergie. «D’être utile à la collectivité», comme lui demandent alors ses filles. «D’arrêter de courir après des records de vitesse, mais plutôt de faire voler de manière écologique tout le monde dans les grandes villes polluées du monde entier.» 

C’est comme cela qu’est née l’idée des bulles volantes non polluantes qui ne font pas de vagues. L’hydroptère, quant à lui, sera revendu pour une bouchée de pain. «Malheureusement, son invention arrive trop tôt. Son engin est trop cher, trop compliqué et finit par rester en rade à Hawaï. Pourtant, aujourd’hui, derrière tous les monstres à foils de la Coupe de l’America et autres trophées prestigieux, se cache, qu’on le veuille ou non, le génie méconnu d’Alain et les sarcasmes qu’il a dû subir», ajoute Bertrand Piccard. 

Image de synthèse du projet de bateaux volants Hi-Bus: ils pourraient embarquer jusqu’à 12 personnes et fonctionneraient en partie avec une batterie et en partie avec de l’hydrogène. (Crédits: Dr)

Les bus volants et les bulles autonomes

Aujourd’hui, l’entreprise SeaBubbles, créée en 2016, appartient toujours à 65% aux trois filles d’Alain Thébault. Un nouveau président, un industriel issu du monde du nautisme, devrait probablement arriver en septembre. Alain Thébault ainsi que deux financiers suisses créent actuellement une holding qui va racheter la société française et développer «The-Hi-Bus», société lancée en 2019 afin de développer des bateaux volants pouvant embarquer jusqu’à 12 personnes et un pilote. L’un des financiers, Philippe Joerg, voit en Alain Thébault un véritable fonceur. «Il ne calcule pas et prend des risques. Tout le contraire de ce que l’on observe aujourd’hui sur les marchés. Les gens n’osent plus et sont beaucoup trop prudents.» 

Ainsi, l’autre projet quelque peu fou du visionnaire est de lancer des bulles autonomes. Pour développer cette nouvelle aventure, tout comme celle des bus volants, il faut toutefois trouver des investisseurs à hauteur de plusieurs millions de francs. «Pour industrialiser les bulles et les vendre à large échelle, il faut absolument les rendre autonomes», indique Alain Thébault. Le modèle économique avec un pilote et 4 passagers n’est actuellement pas viable. Et le niveau d’autonomie pourrait être supérieur à celui de la Tesla, promet l’entrepreneur. 

Aujourd’hui, dix précommandes de bus volants seraient en cours de discussion en Italie, en France, à Monaco et en Suisse, pour des bateaux volants coûtant aux alentours d’un million de francs. Le prince Albert de Monaco s’est par exemple dit intéressé par l’acquisition d’un engin qui pourrait relier le port de Monaco à l’Italie. Des grands hôtels de luxe ont également demandé des pré-études ainsi que des villes entourées d’eau telles que Dubaï, Miami et Cassis en France. Pour l’heure, les réglementations freinent le projet à Paris, malgré les tentatives de la maire Anne Hidalgo de faciliter l’accompagnement de SeaBubbles. De son côté, Facebook envisagerait l’acquisition de ces bateaux écologiques pour transporter ses employés de San Francisco à East Palo Alto en quelques dizaines de minutes, le trajet par la route étant actuellement d’environ 1 h 30. 

Et en Suisse?

Les Hi-Bus seront produits en Asie, pour des raisons de coût, mais seront probablement assemblés dans l’usine d’ABB Sécheron (GE). Les batteries restent chères et lourdes (30 à 40% de la masse totale au décollage du bateau). C’est pour cela que l’avenir à moyen terme est à l’hydrogène, beaucoup moins cher et moins polluant grâce à des piles à combustibles qui rejettent uniquement de la vapeur d’eau. Le projet pour l’heure est de mixer les deux technologies, soit de réaliser des engins qui fonctionneraient en partie avec une batterie, et en partie avec de l’hydrogène, en collaboration avec les entreprises Leclanché, Air Liquide et deux startups suisses.  

C’est dans un petit bureau à Genève que le papa de bientôt cinq enfants réalise, avec l’aide de deux ingénieurs, des pré-études pour ses clients. L’idée est d’analyser le cahier des charges, les possibilités d’installer The-Hi-Bus, les temps de parcours de ces futurs lieux d’accueil. Le créateur passe également beaucoup de temps à dessiner les lignes de ses projets car «le design porte les rêves». Ainsi, ses véhicules allient à la fois esthétique et technologie. 

Aujourd’hui, il reste à trouver le bon partenaire. «J’ai déjà été approché par Uber, mais il faut rester humble.» L’entrepreneur rencontre du soutien, malgré de nombreux blocages. «SeaBubbles et The-Hi-Bus représentent bien le futur de la mobilité non polluante et non bruyante sur les fleuves et autres plans d’eau», affirme ainsi la maire de Paris Anne Hidalgo. «Cette alternative écologique à la mobilité routière est indispensable», admet également Antoine Barde, maire d’Anières (GE), qui soutient le projet d’une navette lacustre vers Versoix. «Malheureusement, les initiatives innovantes sont souvent brimées», ajoute l’élu. «Je porte souvent des idées qui me dépassent», admet le créateur. C’est pour cela qu’il dit s’entourer de gens toujours plus compétents que lui. Concernant les bateaux volants, le besoin est mondial, affirme-t-il. «Les engins autonomes sur l’eau vont voir le jour… Et nous voulons être les premiers. Puis nous partagerons notre savoir-faire.  Parce qu’il ne faut rien posséder… Je crois au partage, au collectif…» 

«Sa plus grande victoire reste à venir», assure Bertrand Piccard. Mais arrivera-t-il à passer du pionnier à l’industriel? «L’inventeur est rarement celui qui réussit la commercialisation. Avec SeaBubbles, Alain Thébault veut passer au niveau supérieur. Il a construit un nouveau prototype, mais son rêve est d’en faire un moyen de transport fluvial, accessible à tous, pour désengorger certains centres urbains. Ne riez pas trop vite: face à des gens comme lui, les sceptiques sont souvent perdants», assure l’aéronaute suisse. 

Chantal De Senger
Chantal de Senger

JOURNALISTE

Lui écrire

Licenciée des Hautes Etudes Internationales de Genève en 2001, Chantal de Senger obtient par la suite un Master en médias et communication à l’Université de Genève. Elle débute sa carrière au sein de la radio genevoise Radio Lac. Journaliste depuis 2010 pour le magazine Bilan, elle est spécialisée dans les PME. En grande amatrice de vins et gastronomie, elle est également responsable du supplément Au fil du goût encarté deux fois par année dans le magazine Bilan. Chantal contribue par ailleurs régulièrement aux suppléments Luxe et Immo Luxe de Bilan.

Du même auteur:

Le road show de DSK passe par Genève
Genève accueille le premier salon suisse du champagne

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."