Bilan

Il transforme le vieux papier en «or gris»

Sous le nom de Vipa, le Vaudois Marc Ehrlich est devenu le premier négociant indépendant mondial de papier recyclé. Une matière première davantage qu’un déchet.

Vipa, abréviation de «vieux papier», a été fondée par le père de Marc Ehrlich dans les années 1960.

Crédits: Dr

Exporter des montagnes de vieux journaux. Par cargos porte-conteneurs, à une dizaine de milliers de kilomètres… Les vendre à des pays en développement tout en faisant gagner de l’argent à tous les partenaires de façon win-win… Cela paraît insensé et pourtant c’est la réalité, voire même un geste écolo: «Quelque chose qui ne vaut rien pour quelqu’un vaut une fortune pour un autre», explique Marc Ehrlich, à la tête de la société Vipa à Lausanne.

L’abréviation de «vieux papier», une société fondée par son père, Michel Ehrlich, dans les années 1960, à une époque où les enfants des écoles amassaient les vieux journaux ficelés dans un petit char pour payer leur course d’école, à 50 centimes le kilo: «Il y a deux axes, l’axe technique – celui qui sait réutiliser la matière première – et l’axe géographique, celui qui en a besoin là où il est, car il est en manque de ces ressources», poursuit l’homme d’affaires, conseiller communal à Pully (VD) et candidat PLR au National.

Ce qui a considérablement changé la donne, c’est la Chine, véritable «usine du monde». Ses entreprises ont besoin d’une muraille d’emballages pour leurs exportations. Or, quand le produit emballé arrive en Europe, il faut bien se débarrasser des déchets de carton, cet «or gris» qui encombre nos poubelles. C’est ce dernier maillon de la chaîne qu’exploite Vipa et qui fait le lien entre les deux marchés.

Pour le transport, les mêmes cargos qui rentrent à vide en Asie ont besoin de lest pour éviter de flotter comme un bouchon: «La trace carbone est ainsi relativement préservée. Cette deuxième vie de nos déchets est un cercle vertueux», commente Marc Ehrlich qui a suivi des études HEC à Lausanne, puis un master en droit, avant de pratiquer cinq ans chez PwC à Genève. Tous les pays qui exportent leurs produits finis ont structurellement besoin de vieux papiers et de carton. La Chine et des pays comme le Vietnam, l’Indonésie et bientôt la Turquie, le nouvel atelier de l’Europe. L’Inde, où les classes moyennes et aisées lisent encore beaucoup de journaux, a besoin de matière première pour ses imprimeries.

Le papier de cinq continents

Avant de se retrouver sous forme d’emballage neuf, combien de fois le carton peut-il être recyclé? Contrairement à l’aluminium au cycle illimité, le papier et le carton subissent une dégradation progressive. Les fibres disparaissent peu à peu. Au bout de sept cycles, la fibre est inutilisable, explique le président de Vipa. A l’échelle d’un pays, on peut être importateur d’une certaine qualité de carton-papier et exportateur d’une autre.

Entreprise de trading sur les cinq continents, Vipa n’a pas pour vocation d’organiser la collecte de vieux papier, mais elle recherche les endroits où il y a un excédent de matière et l’utilisateur idéal, tout en assurant la logistique et le financement.

Aucune bourse du vieux papier n’existe de par le monde, mais plutôt des mercuriales, des indicateurs de variation de prix d’un mois à l’autre, qui peuvent être très brutales: «Le vieux papier est un produit particulier. Quoi qu’il arrive, il est produit, ce n’est pas comme le pétrole où des puits peuvent s’arrêter et redémarrer. Il arrive même qu’une entreprise soit prête à payer pour s’en débarrasser. On en arrive parfois à un prix négatif, comme avec les taux bancaires. Aujourd’hui, les prix sont très bas, de 100 à 130 francs la tonne livrée au port, européen ou américain, pour une marchandise sélectionnée, triée et déjà valorisée», calcule Marc Ehrlich.

Il s’agit d’enlever les impuretés. «S’il contient trop de plastique dans un pays comme la Chine ou l’Inde, les douanes à l’importation vont y voir de vulgaires déchets. C’est une mauvaise image.» Mais comme l’incinération ou la décharge dans certains pays européens coûtent plus cher que le transport d’un conteneur vers l’Asie, certains malins ont vu là une opportunité malsaine de faire des bénéfices.

Le tri d’une tonne de vieux papier coûte entre 40 et 70 francs. Presque la moitié du prix de revente. L’Inde est un marché important pour Marc Ehrlich. Il a eu un coup de cœur pour ce pays dont il admire la culture et le dynamisme. A l’arrivée sur ce marché, une tonne dépasse les 170 francs, une fois ajouté le coût du transport de 40 à 60 francs.

La Chine achète essentiellement du carton d’emballage, l’Inde plutôt du papier blanc. Carton et papier sont deux marchés parallèles. Le fabricant de papier journal refuse tout carton dans sa production, car il se retrouve sous forme de petites taches brunes. Le prix dépend donc de plusieurs facteurs, mais surtout de la qualité.

Les déchets d’imprimerie valent presque autant que la pâte fabriquée à partir de bois. D’où l’importance du tri. Il peut être mécanique, le carton n’ayant pas le même poids volumique. Le tri manuel ne pourra jamais être évité. Filiale à 100% de Vipa, le groupe de recyclage Retripa à Crissier (VD) met en place un système de tri optique. Les qualités sont identifiées optiquement et de puissants jets d’air font voler les qualités de papier dans des bacs différents.

Un rôle écolo

Malgré les transports à l’autre bout des océans – par des cargos qui rentrent de toute façon au port – l’aspect écologique du recyclage joue un rôle important: «On économise des arbres, on économise beaucoup d’énergie et l’on soulage les décharges», souligne Marc Ehrlich qui relève également l’aspect citoyen, où tout le monde participe en communauté, à l’image de la déchetterie du samedi matin, devenue un endroit convivial.

Vipa et ses 50 employés traitent entre 800 000 et un million de tonnes par an, un chiffre à comparer au marché suisse qui consomme 1,5 million de tonnes de papier par an, et à comparer aux 100 000 tonnes traitées par l’entreprise au début des années 2000. «Notre marché cible est de 50 millions de tonnes au niveau mondial. Il y a encore de la marge avec un large potentiel», s’exclame Marc Ehrlich qui se déclare premier trader indépendant du monde.

Ses concurrents, chinois notamment, sont rattachés à des groupes proches du gouvernement et atteignent des grandeurs de l’ordre de 4 à 5 millions de tonnes par an. «Le trader peut être content s’il gagne entre 4 à 6 francs par tonne. J’essaie de promouvoir la récolte de vieux papier dans des pays qui ne font rien, comme la Grèce. Le taux de recyclage y est très bas. Ses décharges contiennent 20 à 30% de papier. Dommage pour un pays qui manque de ressources et qui essaie de sortir de la crise. J’ai vu des ministres, je leur ai expliqué comment cela marchait autrefois avec les écoles en Suisse. Je peux leur garantir de racheter toute la marchandise. De même en Turquie.»

Marc Ehrlich voit là un challenge pour les cinq prochaines années, notamment dans les pays de l’ex-URSS, l’Amérique latine, l’Afrique en développement: «C’est une industrie qui en est à ses débuts. L’Europe et les Etats-Unis sont les seuls marchés à peu près matures, à l’exception de la Grèce, la Bulgarie, la Roumanie. Même l’Italie, avec les déchets de Naples en mémoire, est un pays qui peut se développer en volume.»

Certes, on lit moins de journaux en Europe, et les imprimeries vont utiliser moins de papier à long terme. Mais qui commande un livre sur Amazon reçoit l’ouvrage emballé dans un épais carton. Moins de papier, plus de carton, internet est passé par-là! 

Grivatolivier
Olivier Grivat

JOURNALISTE

Lui écrire

Olivier Grivat est journaliste indépendant après avoir été rédacteur en chef adjoint de 24 Heures et travaillé 30 ans chez Edipresse. Licencié en droit, il s’est spécialisé dans les reportages et les sujets économiques (transports, énergie, tourisme et hôtellerie). Il a écrit plusieurs ouvrages, notamment sur la jeunesse suisse du roi de Thaïlande et la marine suisse de haute mer.

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