Bilan

Il met les banques face au défi de la transparence

Nicholas Hochstadter se bat pour que les résultats de gestion de portefeuille puissent être comparés. Si les banques peinent à jouer le jeu, les clients accélèrent déjà le mouvement. Portrait.

La «transparence que nous amenons fait peur», constate le fondateur de la plateforme Performance Watcher.

Crédits: Guillaume Mégevand

Cela fait maintenant dix ans que Nicholas Hochstadter, fondateur en 2005 de Investment By Objectives (IBO), propose activement aux banques de comparer leurs résultats de gestion, de façon anonyme et gratuite, sur sa plateforme Performance Watcher. «Cette transparence que nous amenons fait peur», constate-t-il. 

Le Liechtensteinois né en Suisse n’a pas toujours été un entrepreneur indépendant. C’est chez Credit Suisse qu’il a fait ses armes dans la finance, dès l’âge de 24 ans. On est alors en 1995. Son père, gestionnaire de fortune chevronné qui s’occupait également de la fortune familiale, l’a convaincu d’embrasser une carrière financière, dans l’espoir de voir un jour la gestion des actifs familiaux confiée à son frère et à lui. Mais Nicholas Hochstadter a seulement en tête de faire un stage lorsqu’il rejoint Credit Suisse. Attiré par le monde du sport, du cinéma et du spectacle, ses premières amours ont été l’organisation et la production d’événements, où sa fibre entrepreneuriale s’est manifestée. 

Son attrait pour les mathématiques et l’informatique va toutefois lui conférer de la facilité à la banque, et il se distingue au sein du CS par son esprit d’initiative. Dans l’unité portfolio management où il restera sept ans, il conçoit un outil pour automatiser le reporting et crée le premier intranet du CS, qui sera utilisé largement par le front office. Après avoir assuré la responsabilité de la plateforme romande (hors Genève) à 27 ans, il travaille aux bureaux de Zurich et lance le premier système de gestion de portefeuille web pour la Suisse. «Dans une banque de cette taille, il y a de fantastiques opportunités d’apprentissage», estime-t-il. Durant ces années, résultats à l’appui, les promotions et augmentations progressaient en flèche.

Lorsqu’il se marie et devient père, il réalise qu’il n’est jamais présent pour sa famille et démissionne en 2002, puis rejoint Ferrier Lullin en 2003 avec pour mission de réorganiser le portfolio management. Le but atteint mi-2004, il donne son congé et travaille encore six mois sur un concept advisory novateur. Début 2005, avec dix ans de banque au compteur, il s’interroge sur la suite. Connaissant bien les banques de l’intérieur, et les clients pour en être un lui-même, il réalise que «les clients ont certaines attentes de la banque, et les banques ont certaines attentes des clients, et ces attentes souvent ne correspondent pas.» Cette inadéquation entre les besoins le pousse à trouver une solution. De par sa famille, il n’ignore pas que les très gros clients ont des trusted advisors, qui sauront rappeler régulièrement aux gérants de portefeuilles les objectifs fixés. Quant aux autres clients, leurs intérêts peuvent être moins bien suivis. Tout sauf élitiste malgré ses origines, son altruisme l’incite à aider les clients à poser les bonnes questions à leurs banques. Il crée IBO dans ce but, sorte de family office «démocratique» qui peut conseiller des clients disposant de portefeuilles bien en-dessous du million. Les affaires prospèrent, son frère prend le rôle de trusted advisor. Tandis que lui réfléchit à un outil pour suivre un très grand nombre de comptes, tout en les comparant entre eux. Il crée alors Performance Watcher en 2009. La solution permet au client de suivre anonymement et de façon gratuite les performances quotidiennes de son compte, comparées à d’autres sur la base des mêmes paramètres de risque.

Le fondateur de Performance Watcher, persuadé de l’effet vertueux de sa démarche, fait alors le tour des banques pour leur demander de participer à la plateforme et ainsi de se préparer à la révolution post-secret bancaire. Mais les grandes banques peinent à jouer le jeu. A ce jour, 17 banques livrent des données à Performance Watcher pour leurs clients, mais seules quatre d’entre elles (Gonet, Piguet, Cramer, Banque Cantonale des Grisons) utilisent la plateforme en interne, pour se mesurer au marché. La plateforme compare 13’000 portefeuilles d’une valeur totale de 30 milliards de francs. Nicholas Hochstadter ne pensait pas que les grandes banques seraient aussi réfractaires, mais il sait que l’avenir est de son côté. Depuis la fin du secret bancaire, la performance est redevenue une priorité pour les clients. Or, sur dix gérants actifs, seul un chaque année réussit à battre le marché, tandis que les frais restent élevés. «Aujourd’hui, la proposition de valeur est inéquitable. Tôt ou tard, les clients vont comprendre qu’ils ont pris 100% des risques pour ne récolter qu’une partie des gains», observe-t-il.

Le site Performance Watcher compare  des portefeuilles de façon anonyme. (Crédits: Guillaume Mégevand)

Par ailleurs, la transparence vient par le régulateur. L’UE va rendre obligatoire la publication du Total Expense Ratio, ou TER. En Suisse, le TER sera divulgué à la demande du client. Désormais, Nicholas Hochstadter va donc se tourner vers les professionnels acquis à ce changement, et vers les clients, qui ont tout intérêt à la transparence. De plus en plus d’investisseurs se comparent au reste du marché: «Je vais me concentrer sur les clients finaux, qui ont un réel intérêt à transmettre leurs données à la plateforme. L’anonymat est garanti, le seul prix à payer étant pour eux d’échanger des informations très limitées et spécifiques avec le réseau.» Pour cela, les clients aussi doivent accepter de briser les tabous: «Ils doivent comprendre qu’il est de leur responsabilité de suivre ce qui se passe avec leurs portefeuilles dans les banques», estime l’entrepreneur financier, dont la famille a également introduit ses propres données dans le système. 

Derrière cette démarche résident des valeurs. Nicholas Hochstadter a grandi en voyant travailler son père, dont l’activité n’était pas tant celle de vente que de service. Son père testait même les produits sur les avoirs familiaux avant de les conseiller à ses clients, se souvient-il. C’est dans ce même esprit que l’outil qu’il a créé défend le droit du client de savoir si ce qu’on lui a vendu est en adéquation avec ses besoins.  

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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